Forces par procuration et politique : pourquoi l’Iran finance des milices étrangères

Forces par procuration et politique : pourquoi l’Iran finance des milices étrangères

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08 avril 2017
Last update: 
Saturday 8 April 2017 8:04 UTC

Dans le sillage du Printemps arabe, le soutien apporté par l’Iran à des milices étrangères a attiré beaucoup d’attention. Pourquoi cet appui est-il si central pour la politique étrangère iranienne ?

Lors d’une parade militaire commémorant le 36e anniversaire de la guerre Iran-Irak, le chef des forces armées iraniennes s’est exprimé clairement et sans ambages. Téhéran exerce une influence sur cinq pays arabes.

Le général Mohammed Bagheri a énuméré le Liban, le Yémen, la Palestine, la Syrie et l’Irak.

Leur ennemi, comme le ministre des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif l’a écrit de manière controversée en septembre 2016 dans le New York Times, est le wahhabisme, la marque ultra-orthodoxe de l’islam sunnite propagée par l’Arabie saoudite.

Dans certains de ces pays, comme le Liban, l’Iran a une longue histoire derrière lui. Dans d’autres, comme au Yémen, il ne s’est engagé que récemment. La cause palestinienne, et par extension l’inimitié envers Israël, constituent une pierre angulaire de la légitimité intérieure du régime théocratique.

Ces dernières années, cependant, ce sont la Syrie et l’Irak qui ont dominé les gros titres mondiaux et la politique étrangère en Iran. Damas et Bagdad, capitales jumelles historiques du califat islamique sunnite, sont désormais sous le contrôle de l’Iran majoritairement chiite – un tournant qui n’a pas échappé à de larges portions de la population locale.

La dimension sectaire de l’implication de l’Iran dans la guerre civile en Syrie est difficile à ignorer. À la fin de septembre 2016, le chef du mouvement chiite irakien Najbaa s’est rendu à Alep. Dans une vidéo de propagande publiée après sa visite, on entend en fond une chanson avec le refrain « Alep est chiite ».

Traduction : « Le chef du mouvement chiite irakien Najbaa en visite dans la ville d’Alep »

Ce qui unifie la politique étrangère de l’Iran dans tous ces pays et à travers les décennies depuis la révolution islamique de 1979, c’est le soutien inébranlable apporté par Téhéran à des milices et acteurs non étatiques étrangers à travers le Moyen-Orient.

La question est la suivante : pourquoi ?

Messianisme ou nationalisme ?

Un rapport déclassifié de la CIA, écrit en 1986, indiquait que si le soutien apporté par Téhéran à des acteurs non étatiques à l’étranger était censé favoriser ses intérêts nationaux, celui-ci découlait également de la conviction qu’« il a un devoir religieux d’exporter sa révolution islamique et d’engager, par quelque moyen que ce soit, une lutte constante contre les États perçus comme étant oppressifs ».

La nature messianique de l’idéologie dirigeante iranienne est souvent citée comme une explication du soutien apporté par Téhéran à des groupes étrangers, à l’instar des lignes célèbres du préambule de sa constitution qui destinent l’Iran à œuvrer à « l’établissement d’un gouvernement sacré et universel et [à] la chute de tous les autres ».

Un débat existe depuis longtemps sur la question de savoir si le soutien apporté par l’Iran à des groupes étrangers est enraciné dans l’intérêt national ou dans l’idéologie.



Le chef de l’opposition iranienne en exil, l’ayatollah Rouhollah Khomeini, prononce un discours à l’aéroport de Roissy, près de Paris, le 31 janvier 1979, avant d’embarquer à bord d’un avion à destination de Téhéran (AFP)

« Je pense qu’il est très facile de s’accrocher à ce concept idéologique d’exportation de la révolution pour justifier ou expliquer les politiques de l’Iran », a déclaré à MEE le Dr Sanam Vakil, chercheuse associée à Chatham House.

« Toutefois, il est davantage question de l’élément pragmatique, a-t-elle affirmé. Il est question de l’intérêt national. »

« L’Iran ne fait pas cela par zèle idéologique »

- Ellie Geranmayeh, chercheuse politique au Conseil européen des relations extérieures

Ellie Geranmayeh, chercheuse politique au Conseil européen des relations extérieures, a partagé cet avis : « L’Iran ne fait pas cela par zèle idéologique. »

Geranmayeh a déclaré que la politique de l’Iran dans la région était beaucoup plus liée à la politique de sécurité nationale du pays « qu’à toute sorte de grande ambition d’exporter les idéaux révolutionnaires à travers la région. »

Elle a souligné le fait que sur le plan religieux, de nombreux citoyens iraniens majoritairement chiites n’associaient pas le régime alaouite d’Assad à leur propre religion.

L’intervention régionale

Cela n’a pas empêché l’Iran de mettre le paquet dans la guerre civile syrienne pour préserver sa sphère d’influence, en recrutant même des chiites plus pauvres dans des pays aussi lointains que la Côte d’Ivoire, le Yémen, l’Afghanistan et le Pakistan pour combattre en son nom en Syrie. À cela s’ajoutent les rôles joués par le corps des Gardiens de la révolution islamique (GRI) et sa branche d’élite, la Force al-Qods.

Le Hezbollah était au départ réticent à s’impliquer en Syrie. Son implication représente encore un point de controverse au sein du mouvement, l’ancien dirigeant Subhi al-Toufeili ayant dernièrement fustigé l’« agression » commise par le groupe en Syrie et désigné toutes les personnes combattant aux côtés des Russes ou des Américains comme des « ennemis » de Dieu.

« L’Iran a nourri le Hezbollah et lui a peut-être même donné naissance, mais comme tout parent, il vous dira que les enfants ne vous écoutent pas toujours au cours de leur vie »

- Dr Sanam Vakil, chercheuse associée à Chatham House 

« L’Iran a nourri le Hezbollah et lui a peut-être même donné naissance, mais comme tout parent, il vous dira que les enfants ne vous écoutent pas toujours au cours de leur vie », a expliqué Vakil.

Son chef, Hassan Nasrallah, n’aurait donné son accord qu’après avoir reçu un appel personnel de Khamenei.

« Le Hezbollah n’est pas nécessairement une marionnette de l’Iran comme le décrivent les médias, même si une grande partie du financement provient d’Iran. Il a de nombreux objectifs et considérations à l’intérieur du Liban qui revêtent une importance cruciale pour le succès du mouvement », a expliqué à Middle East Eye Geneive Abdo, chercheuse politique principale à l’Atlantic Council.

« Pas plus que les milices chiites en Irak », a-t-elle ajouté, sachant que certaines de ces milices sont plus fidèles au religieux chiite influent en Irak Ali al-Sistani qu’au guide suprême d’Iran Ali Khamenei.

« C’est très compliqué, a expliqué Abdo. Bien que l’Iran ou les Gardiens de la révolution aient une grande influence sur ces forces, cela ne signifie pas nécessairement qu’ils les contrôlent à 100 %. »

Vakil est tout aussi prudente : « Affirmer que l’Iran est responsable de tout est dévalorisant à de nombreux niveaux. »

« L’Iran a de l’influence et de l’argent, mais il n’a pas le contrôle total de chaque situation, a-t-elle affirmé. Il est important de ne pas exagérer la capacité de l’Iran à tout gérer. Je pense qu’il y a beaucoup d’exagérations et, par conséquent, tout le monde suppose que l’Iran est plus grand, plus puissant et plus influent qu’il ne l’est vraiment. »

« Cela fait en réalité le jeu des GRI et de Qassem Soleimani, et crée cette sorte d’impression mythique autour de la région quant aux faits qui s’y produisent », a-t-elle ajouté.

Les relations entre le Hamas et l’Iran se sont fortement détériorées depuis le début de la révolution syrienne en 2011. L’année suivante, les dirigeants du groupe ont quitté Damas après y avoir été installés pendant plus d’une décennie. Leur financement a été considérablement réduit peu de temps après.



Le chef du Hamas Khaled Mechaal prononce un discours devant une peinture géante représentant le président syrien Bachar al-Assad, à l’occasion d’une cérémonie à Beyrouth, le 16 novembre 2003 (AFP)

« Notre position sur la Syrie a affecté les relations avec l’Iran. Son soutien en notre faveur n’a jamais cessé, mais les montants [d’argent] ont été considérablement réduits », a déclaré un haut responsable du Hamas en 2013.

En réponse à cette tournure des événements, l’Iran a accéléré le financement d’autres groupes palestiniens, notamment le Jihad islamique.

L’implication accrue de l’Iran au Moyen-Orient « a commencé en Irak avec l’invasion américaine et le rôle des États-Unis dans la création d’un gouvernement sous domination chiite en Irak », a soutenu Abdo.

« Cela a ouvert la voie, à partir de 2003, à l’implication de l’Iran non seulement en Irak, mais dans d’autres pays arabes comme nous le voyons aujourd’hui », a-t-elle poursuivi.

Par exemple, la Force al-Qods armerait les Houthis depuis 2012. En 2013, les garde-côtes yéménites ont intercepté un bateau rempli d’armes, d’explosifs et de missiles anti-aériens soupçonné d’être venu d’Iran.

En janvier 2014, les autorités bahreïnies ont également intercepté un bateau parti d’Irak avec plus de 100 kg d’explosifs et d’autres armes telles que des explosifs C-4, des mines et des grenades.

L’héritage de la guerre Iran-Irak

Toute analyse du rôle de l’Iran en Irak et, en fait, dans l’ensemble du Moyen-Orient, doit comprendre une référence à la guerre sanglante menée pendant huit ans par l’Iran contre l’Irak de Saddam Hussein.

Geranmayeh a souligné l’autonomie des acteurs locaux eux-mêmes : « Alors que la chute de Bagdad était imminente en 2014, l’Iran a proposé son aide à Bagdad et cette aide a été légitimement acceptée par le gouvernement central de Bagdad. »

Elle considère l’expérience iranienne dans la guerre Iran-Irak comme un élément crucial de l’approche de Téhéran vis-à-vis des milices étrangères à travers le Moyen-Orient en général et en Irak en particulier : « L’armée [iranienne] a été affaiblie pendant les huit ans de guerre avec Saddam Hussein et une sorte de force paramilitaire organisée de manière plus volontaire et locale, les Basij, a émergé en Iran. Beaucoup de ceux qui font partie de l’armée iranienne ont eux-mêmes bénéficié de l’expérience de la guerre Iran-Irak quant à la façon de mobiliser des opérations locales dans une architecture sécuritaire lorsque cela est nécessaire et lorsqu’un vide en matière de sécurité existe dans l’absolu. Ils ont donc certainement transporté une partie de ce savoir-faire en Irak. »



Des soldats irakiens marchent après leur victoire dans la bataille des marais de Howeizah, au nord de Bassorah, le 22 mars 1985 (AFP)

Selon elle, une dynamique similaire se déroule en Syrie et au sein des Forces de défense nationale (FDN) pro-gouvernementales : « Ce qu’ils [l’Iran] diraient avec les FDN, c’est qu’ils sont en Syrie avec la bénédiction du gouvernement de la Syrie légitimement reconnu et reconnu par l’ONU, le régime d’Assad, quant à leur coopération dans la sphère syrienne. Ils verraient leur rôle comme un rôle de conseil sur le terrain pour les groupes locaux qui luttent à un moment où il existe dans l’absolu un vide en matière de sécurité. »

« Les GRI ont toujours joué un rôle crucial dans la politique étrangère de l’Iran, a poursuivi Geranmayeh. Ils ont une longue histoire derrière eux, beaucoup de ces gens [ayant] bien sûr combattu pendant la guerre Iran-Irak, ils comprennent très bien les pays voisins parce qu’ils ont passé beaucoup de temps dans ces pays. »

« Je pense qu’une opportunité a été ouverte pour l’Iran dans le monde arabe. [...] C’est un résultat de l’ère post-soulèvement arabe »

- Geneive Abdo, chercheuse politique principale à l’Atlantic Council

« Ils [les GRI] sont surtout connus pour leur défense de l’Iran pendant la guerre Iran-Irak et la traduction de cette défense en un soutien en faveur d’acteurs non étatiques dans d’autres pays à travers le monde et au Moyen-Orient même ; le Hezbollah est notamment leur bébé, ils l’ont créé, a argumenté Vakil. C’est le même genre de concept en Syrie, ils sont responsables du portefeuille syrien et ils sont responsables de chacun des autres portefeuilles de la région. »

La montée en puissance du groupe État islamique violemment anti-chiite a contribué à accroître la popularité nationale des GRI ces dernières années, affirme Geranmayeh : « Les GRI sont beaucoup plus considérés aujourd’hui comme un appareil de sécurité qui protège l’Iran d’une contamination par les combattants de l’État islamique [...] En Syrie, par exemple, le choix est considéré comme un choix entre Assad et l’État islamique. »

Abdo a souligné que les GRI représentaient « une force économique, une force politique et une force idéologique ».

« Nous devons être spécifiques, ce sont les Gardiens de la révolution qui contrôlent et financent les milices », a-t-elle précisé.

Suivre la piste de l’argent

L’Iran est l’un des trois pays considérés officiellement comme des États commanditaires du terrorisme par les États-Unis ; il a été ajouté à la liste du département d’État le 19 janvier 1984. Les autres pays répertoriés sont le Soudan et la Syrie.

Le Rapport sur le terrorisme dans le monde de 2013 rédigé par le département d’État américain a indiqué que l’Iran soutenait des acteurs non étatiques au Liban, en Palestine, en Syrie, au Yémen, à Bahreïn et en Irak.

« Je pense qu’une opportunité a été ouverte pour l’Iran dans le monde arabe, a affirmé Abdo. Pendant de nombreuses décennies, l’Iran n’a pas eu l’opportunité dont il dispose maintenant dans le monde arabe [...] C’est un résultat de l’ère post-soulèvement arabe. »

Naame Shaam, un groupe de campagne indépendant centré sur le rôle de l’Iran en Syrie, a publié en décembre 2015 un rapport dans lequel il a estimé le niveau de soutien apporté par l’Iran à des acteurs non étatiques dans la région.

Il s’agit d’une tâche pour le moins difficile, selon Vakil.



Une photo prise le 11 avril 2011 montre les plus grandes devises iraniennes, à Téhéran (AFP)

« Le fait est que nous ne savons pas ce que sont ces chiffres, ce sont des estimations et des déductions issues de différentes sources et de différents médias, a-t-elle expliqué. Le reflet exact de l’investissement de l’Iran en Syrie est une grande question en fin de compte. Nous savons que c’est beaucoup, mais nous ne savons pas combien. Et puisqu’ils ont beaucoup investi, c’est évidemment un signe clair que cette stratégie signifie quelque chose pour eux et qu’ils ont une sorte de plan à long terme. Mais là encore, il y a beaucoup de zones d’ombre quant à ce que cela pourrait être. »

En gardant cela en tête, Naame Shaam – composé d’activistes et de journalistes iraniens, syriens et libanais – a utilisé des données publiquement disponibles pour réaliser les estimations suivantes :

·  Liban : des années 1980 au début du Printemps arabe, le Hezbollah a reçu entre 100 et 200 millions de dollars par an de la part de l’Iran. Le déclin économique interne et l’intervention croissante en Syrie ont entraîné une réduction de cette somme, comprise entre 50 et 100 millions d’euros par an environ à partir de 2010.

·  Irak : de l’invasion de l’Irak en 2003 à la fin de la présidence de Bush, l’Iran a fourni à un éventail de milices chiites irakiennes 10 à 35 millions de dollars par an, un chiffre qui a grimpé en flèche après 2009 pour se situer entre 100 et 200 millions de dollars par an.

·  Palestine : de la consolidation de son pouvoir en 2007 au début du Printemps arabe en Syrie et ailleurs en 2011, le Hamas a reçu environ 100 à 250 millions de dollars par an de l’Iran. Le refus du Hamas de soutenir Assad a entraîné une baisse spectaculaire du financement.

·  Yémen : les Houthis ont reçu entre 10 et 25 millions de dollars par an depuis 2010.

·  Syrie : les forces gouvernementales d’Assad et ses milices alliées ont reçu entre 15 et 25 milliards de dollars pendant les cinq premières années du conflit, soit entre 3 et 5 milliards de dollars par an.

·  Total : Naame Sham a estimé qu’au cours de la période susmentionnée, les dépenses iraniennes au profit de milices et d’acteurs non étatiques étrangers se sont situées entre une estimation basse de 20 milliards de dollars et une estimation haute de 80 milliards de dollars.

L’argent résulte en partie des budgets publics, mais en plus grande partie encore des énormes sommes d’argent sous le contrôle direct du chef suprême et des GRI. Ces fonds proviennent de réseaux d’affaires clandestins qui produisent des milliards de dollars de recettes et qui sont intraçables dans la mesure où ils n’ont pas de comptes à rendre au public, selon Naame Shaam.

Histoire et cohérence



Le ministre iranien de la Défense Hossein Dehghan (à gauche) assiste à la 5e Conférence de Moscou sur la sécurité internationale, à Moscou, le 27 avril 2016 (AFP)

Le ministre iranien de la Défense, Hossein Dehghan, est un ancien commandant de milice qui orchestra un attentat à la bombe contre une caserne de Marines américains à Beyrouth en 1983, tuant 241 soldats américains. Il s’agissait de l’attentat terroriste le plus meurtrier de l’histoire des États-Unis avant le 11 septembre 2001. Cinquante-huit soldats français avaient également été tués au cours de la même opération contre une caserne militaire française.

L’année suivante, le Hezbollah enleva le chef de poste de la CIA, William Francis Buckley, qui fut torturé puis exécuté.

En 1992, un attentat à la bombe toucha l’ambassade d’Israël en Argentine, tuant 29 personnes. Deux ans plus tard, une attaque à la voiture piégée visa un centre culturel juif à Buenos Aires, pour un bilan de 85 morts.

L’Iran et ses forces par procuration libanaises ont été liés aux deux attentats. L’Argentine a ordonné l’arrestation du commandant tristement célèbre du Hezbollah Imad Moughniyah pour sa participation à l’attentat de 1992, ainsi que d’Ali Akbar Velayati, un conseiller principal de Khamenei, pour avoir orchestré le second attentat.

En 1996, 19 autres soldats américains ont été tués par un groupe soutenu par l’Iran, cette fois en Arabie saoudite, à la suite de l’attentat à la bombe contre les tours de Khobar. Ahmed al-Mughassil, le cerveau présumé de l’attaque, a été arrêté l’an dernier à Beyrouth après avoir vécu sous la protection du Hezbollah depuis l’attentat.

La portée de l’Iran ne se limite pas non plus au monde arabe. L’Azerbaïdjan, son voisin majoritairement chiite mais sévèrement laïc, a également ressenti la longue portée de Téhéran.

En 2006, Bakou a arrêté 15 de ses citoyens en lien avec l’Iran et le Hezbollah qui planifiaient une vague d’attaques contre des visiteurs israéliens et occidentaux dans le pays.

Deux ans plus tard, l’Azerbaïdjan a déjoué un plan conjoint de l’Iran et du Hezbollah visant à attaquer à la bombe l’ambassade d’Israël pour se venger de l’assassinat de Moughniyah en 2008.

En 2012, Bakou a procédé à une autre vague d’arrestations pour empêcher une autre campagne planifiée d’attaques à la bombe, liée encore une fois à l’Iran et au Hezbollah.

La même année, cinq Israéliens ont été tués en Bulgarie dans une attaque pour laquelle Sofia a mentionné des « liens évidents » avec le Hezbollah.

Dans son témoignage présenté à la Commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants des États-Unis, le Dr Matthew Levitt, du Washington Institute for Near East Policy, a déclaré que la hausse des activités de la Force al-Qods remontait à l’incapacité répétée du Hezbollah à venger l’assassinat de Moughniyah en Azerbaïdjan et ailleurs, ce qui a entraîné une frustration croissante dans les rangs des GRI.



Photo d’identité de Mansour Arbabsiar obtenue le 12 octobre 2011 grâce au bureau du shérif du comté de Nueces, dans l’État du Texas (AFP/shérif du comté de Nueces)

« Les GRI ne se reposeraient plus uniquement sur le Hezbollah pour mener des attaques terroristes à l’étranger, a-t-il déclaré au comité. Ils déploieraient maintenant des agents de la Force al-Qods pour le faire de leur propre chef, pas seulement en tant que logisticiens soutenant des tueurs à gages du Hezbollah. »

Pour ces raisons, le département d’État a signalé en 2012 « une résurgence marquée de l’appui de l’État iranien au terrorisme, par l’intermédiaire de la force al-Qods du corps des Gardiens de la révolution islamique, de son ministère du Renseignement et de la Sécurité nationale (VEVAK) et de l’allié de Téhéran, le Hezbollah. Les activités terroristes de l’Iran et du Hezbollah ont atteint un rythme inédit depuis les années 1990. »

L’année précédente, l’Iran a même tenté d’assassiner l’ambassadeur saoudien aux États-Unis, Adel al-Joubeir, dans la capitale du pays, Washington, D.C.

Mansour Arbabsiar, un citoyen irano-américain, a plaidé coupable du complot en juin 2013 et a reconnu avoir « conspiré avec des membres de l’armée iranienne dans l’élaboration du complot », a rapporté CNN à l’époque.

L’Iran a refusé avec véhémence toute implication, mais le complot aurait été déjoué lorsque le contact d’Arbabsiar dans un cartel de la drogue mexicain qu’il essayait de recruter pour perpétrer l’assassinat s’est avéré être un agent infiltré américain.

Les connexions avec al-Qaïda

Les tensions entre l’Iran et les États-Unis ne se sont accrues qu’après les attentats du 11 septembre 2001.

Alors que les branches exécutive et législative aux États-Unis se livraient bataille quant à savoir s’il fallait permettre aux familles des victimes du 11 septembre de poursuivre l’Arabie saoudite, le rôle de l’Iran a également été sujet à controverse.

Si l’Iran a rapidement condamné l’attaque terroriste, le rapport de la Commission sur le 11 septembre, publié trois ans après les attentats, a révélé que huit des dix pirates de l’air étaient passés par Iran entre fin 2000 et début 2001.

Ils profitaient d’un accord conclu avec le gouvernement iranien selon lequel les passeports des membres d’al-Qaïda n’étaient pas estampillés lorsqu’ils passaient par le pays.

Dans le même ordre d’idées, une des figures d’al-Qaïda en Irak – Abou Moussab al-Zarqaoui – a notamment trouvé refuge en Iran en 2001 et 2002 et Téhéran aurait refusé de l’extrader vers la Jordanie. Ces liens auraient perduré et en 2012, le département du Trésor américain a fustigé la principale agence de renseignement de l’Iran, le ministère du Renseignement et de la Sécurité nationale (VEVAK), pour son « soutien à des groupes terroristes, comme al-Qaïda et al-Qaïda en Irak, [...] qui révèle une nouvelle fois l’ampleur du soutien iranien au terrorisme comme relevant de la politique de l’État iranien ».



Un soldat américain se tient entre deux images du chef d’al-Qaïda en Irak, Abou Moussab al-Zarqaoui, lors d’un briefing de l’armée américaine, le 8 juin 2006 à Bagdad (AFP)

En juillet dernier, le Trésor américain a imposé des sanctions contre trois hauts membres d’al-Qaïda, tous localisés en Iran. Faisal al-Khalidi est un ancien commandant d’al-Qaïda qui joue un rôle de premier plan dans l’acquisition d’armes, tandis que Yisra Bayumi, membre expérimenté de l’organisation, a servi de médiateur auprès des autorités iraniennes dès 2015 et a facilité le transfert des fonds d’al-Qaïda. Le troisième, Abu Bakr Ghumayn, a quant à lui pris le contrôle du financement et de l’organisation des membres d’al-Qaïda en Iran en 2015.

En ce qui concerne le refuge accordé par l’Iran à des membres d’al-Qaïda, Vakil a déclaré que Téhéran « les utilis[ait] peut-être comme monnaie d’échange ».

« Il y a une affinité très limitée entre l’Iran et al-Qaïda ; ils n’ont aucune symétrie idéologique sur quasiment quoi que ce soit, a-t-elle affirmé. S’ils font quelque chose, il s’agit plutôt d’un effort pragmatique pour tenter d’en tirer profit, c’est pour cela que ce régime est connu. »

Rohani et le régime

Hassan Rohani a souvent été dépeint comme un modéré, du moins comparé à son prédécesseur Mahmoud Ahmadinejad, partisan de la ligne dure. Rohani se focalise sur la reconstruction de l’économie en ruine de l’Iran et la normalisation des relations avec l’Occident.

Les experts conviennent toutefois que son impact sur la politique étrangère a été minime.

« Il est très difficile pour une seule personne de redéfinir et de réorganiser fondamentalement la politique régionale sans un consensus au niveau le plus élevé du leadership », a soutenu Geranmayeh.



Le président iranien Hassan Rohani (au centre) s’éclipse après s’être exprimé lors de la 71e session de l’Assemblée générale des Nations unies, au siège de l’ONU à New York, le 22 septembre 2016 (AFP)

Vakil a partagé cet avis : « Rohani n’a pas tant d’emprise et d’influence que ça sur le portefeuille de la politique étrangère de l’Iran. »

« On pourrait supposer que le président est en charge de ces dossiers, mais en fait, ce n’est pas le cas, a-t-elle ajouté. Le champ de la politique étrangère relève avant tout du guide suprême. »

« Je pense que son impact a été minime », a affirmé Abdo au sujet de Rohani et de la politique étrangère de l’Iran. « Je pense qu’il a été utilisé comme un instrument de la même manière que Mohammad Khatami a été utilisé comme un instrument pour atteindre un certain objectif du régime. Dans le cas de Rohani, c’était l’accord sur le nucléaire ; dans le cas de Khatami, c’était de tenter d’améliorer les relations avec l’Occident. »

À travers ce prisme, l’accord sur le nucléaire n’était pas « nécessairement une victoire de Rohani », a-t-elle expliqué, mais ce que le guide suprême a autorisé.

L’accord sur le nucléaire

En 2006, Condoleezza Rice, alors secrétaire d’État, a déclaré : « L’Iran est un pays qui, à bien des égards, a été une sorte de banquier central du terrorisme dans des régions importantes. »

Une décennie plus tard, l’accord sur le nucléaire d’Obama a permis à l’Iran d’obtenir plus de 100 milliards de dollars d’allégement des sanctions et une réintégration dans le système bancaire international central SWIFT. Rohani a également effectué un certain nombre de visites en Occident afin d’accentuer les liens économiques.

La levée des sanctions financières est une question litigieuse, si bien que lorsqu’Obama a envoyé 400 millions de dollars en espèces à l’Iran en septembre 2016, il n’en a pas informé sa propre armée.

« Il y avait beaucoup d’opposition à la levée des sanctions contre l’Iran, en particulier aux États-Unis, sur la base de l’argument selon lequel l’argent allait être acheminé pour financer les politiques régionales de l’Iran qui sont fondamentalement opposées aux intérêts occidentaux », a déclaré Geranmayeh au sujet des détracteurs de l’accord sur le nucléaire.

Il s’agissait certainement de la position du groupe Naame Shaam, qui a écrit en conclusion de son rapport : « Il y a eu des craintes que mis à part les besoins en matière d’investissements intérieurs, une partie des fonds libérés soit susceptible d’alimenter encore plus les conflits au Moyen-Orient en raison d’un accroissement des dépenses militaires et du soutien financier apporté à des milices et des gouvernements alliés tels que le régime d’Assad en Syrie.

« L’augmentation du budget de l’Iran en matière de défense pour 2015 – 2016 pourrait en être le premier signe, a poursuivi le rapport. Ces derniers mois, l’ayatollah Ali Khamenei et le ministre iranien de la Défense Hossein Dehghan ont tous deux clairement indiqué qu’ils n’avaient aucune intention de réduire leur soutien au Hezbollah, au Hamas, au Jihad islamique (palestinien), aux milices houthies au Yémen, aux gouvernements syrien et irakien et à leurs milices, en dépit d’un accord sur le nucléaire. »



Le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif s’adresse au parlement à Téhéran, le 2 octobre 2016 (AFP)

Geranmayeh adopte cependant un point de vue différent : « La majorité de l’argent va financer des projets d’investissement locaux pour réduire le chômage, promouvoir la croissance de l’emploi et aborder les questions liées à l’inflation. »

Un avis partagé par Vakil : « Le pays a vraiment besoin de l’argent au niveau national, puisque si l’Iran veut atteindre tous ses objectifs de croissance pour les dix prochaines années, il doit y avoir de nombreux investissements dans l’économie iranienne. Pour le régime iranien, c’est en grande partie la raison pour laquelle il a signé l’accord sur le nucléaire. Il n’était pas question d’autre chose que d’économie et de l’idée de tenter de faire avancer l’économie et de générer des investissements étrangers et internes dans différents secteurs de l’économie iranienne. Il est question de la durabilité à long terme de la République islamique. »

Cette analyse est toutefois loin de faire l’unanimité.

« Je pense que l’argent sera dirigé vers les acteurs non étatiques à l’étranger, a déclaré Abdo. C’est selon moi très regrettable, mais je pense que la stratégie du régime est de maintenir pour l’essentiel le minimum requis d’engagement économique pour empêcher la dissidence et l’insurrection, et que tant qu’il pourra maintenir ce faible niveau de service à destination de son propre peuple – ce qui signifie notamment une réduction des subventions et une monnaie faible –, il continuera d’agir ainsi si cela permet de libérer des ressources pour la domination régionale. »

« Cela est très clair si vous allez en Iran : les salaires sont bas, la situation économique est mauvaise, a-t-elle indiqué. Mais ils dépensent des sommes d’argent énormes pour leurs ambitions régionales. »

Sectarisme et survie

L’Iran soutient des acteurs non étatiques au Moyen-Orient « parce qu’il veut avoir un pied dans le monde arabe sur le plan politique », a expliqué Abdo.

« L’État iranien est tributaire du conflit avec l’Occident sur le plan idéologique et entre en conflit avec ses voisins pour entretenir sa survie et sa légitimité »

- Geneive Abdo, chercheuse politique principale à l’Atlantic Council

« Je pense aussi qu’il y a une dimension religieuse à cela et beaucoup de gens ne sont pas de mon avis », a-t-elle indiqué. Elle discute plus longuement de ce sujet dans son nouveau livre, The New Sectarianism, publié en février 2017.

« Si vous revenez en arrière et si vous écoutez les discours de Khamenei pendant les premières années du soulèvement arabe, il a beaucoup parlé de l’éveil islamique. Ce n’est que pure rhétorique, a-t-elle soutenu. En réalité, ce qui s’est passé, c’est que les Iraniens soutiennent les groupes chiites dans le monde arabe. »

« Nasrallah a très clairement indiqué au cours des deux dernières années que le Hezbollah fonctionnait désormais comme une milice chiite, a poursuivi Abdo. L’Iran tout comme le Hezbollah n’avaient jamais joué la carte chiite, ils n’avaient jamais dit qu’ils représentaient la force militaire des chiites dans la région, mais ils se sont détachés de cette position il y a environ deux ans et, aujourd’hui, il ne fait aucun doute que le Hezbollah et l’Iran sont des forces militaires soutenant les chiites dans la région. »

« C’est ce qui est selon moi très important concernant ce qui a changé leur rhétorique historique depuis la révolution », a-t-elle indiqué.

La complexité du soutien apporté par l’Iran à des milices étrangères comporte une dimension ethnique mais aussi religieuse, a poursuivi Abdo, dans la mesure où ces groupes sont composés principalement de chiites arabes et non perses.

« Les Iraniens font des incursions parce que les chiites dans beaucoup de ces pays ne reçoivent aucun soutien de leur propre gouvernement, a-t-elle indiqué. L’Irak en est un parfait exemple. »

L’article de Zarif dans le New York Times a recentré l’attention sur cette guerre sectaire par procuration qui sévit actuellement à travers le Moyen-Orient.

« Il ne fait aucun doute que les Saoudiens jouent un rôle déterminant dans la conduite de ce conflit, mais je pense que la différence importante est que sur le plan idéologique, les Saoudiens n’ont pas besoin de ce conflit pour survivre, a-t-elle affirmé. L’État iranien est, en revanche, tributaire du conflit avec l’Occident sur le plan idéologique et entre en conflit avec ses voisins pour entretenir sa survie et sa légitimité. »

 

Traduit de l’anglais par VECTranslation (original paru le 6 octobre 2016).