2018 : des lendemains difficiles pour les autocrates

2018 : des lendemains difficiles pour les autocrates

#Diplomatie
David Hearst's picture
01 janvier 2018

Après une année de drames palpitants, ceux qui pensaient pouvoir réorganiser le Moyen-Orient à leur image et à leur avantage se réveillent aujourd’hui avec un mal de tête dont ils sont eux-mêmes la cause

Trois événements ont défini le Moyen-Orient en 2017. Chacun a été présenté comme une victoire militaire ou un acte audacieux de réforme. Le succès est monté tel de l’alcool pur à la tête du vainqueur, mais la sensation d’euphorie a été brève. Chaque événement, à son tour, a déclenché une mutation inédite dans les alliances régionales.

Un an plus tard, les lendemains semblent quelque peu moins séduisants pour les acteurs influents de ce courageux nouveau monde arabe.

Une guerre choisie

La première victoire de l’année a été remportée par les Russes, qui ont repris Alep fin décembre 2016. Le président russe Vladimir Poutine a marqué son investiture en tant que nouveau souverain impérial de la Syrie en marchant devant Bachar al-Assad, le président syrien dont il avait sauvé la peau, lors d’un défilé de la victoire organisé sur la base de Khmeimim, à Lattaquié. C’est une scène que Poutine pourrait avoir inconsciemment copiée d’un proconsul romain.

Poutine a fait en Syrie le choix de la guerre. La Russie ne partage aucune frontière avec l’État arabe et aurait pu laisser tomber Damas sans être touchée. Mais voilà que Poutine s’immisce dans le conflit avec une force militaire qui a été condamnée par l’OTAN comme étant inadaptée au vu de l’objectif.

Il avait des choses à prouver, non seulement au sujet de sa force aérienne mais aussi du nouvel ordre mondial : l’Amérique n’a plus le monopole de l’action militaire, ni un droit de veto sur celle d’autrui. Et il l’a en effet prouvé.

L’essor d’un nouveau tyran saoudien en la personne de ben Salmane, qui ambitionne de devenir l’hégémon régional, a redynamisé le camp qatari, lequel bénéficie désormais du soutien militaire de la Turquie et du Soudan, ainsi que du support logistique de l’Iran

Les conséquences stratégiques de cette intervention n’ont pas été aussi directes que pouvait l’envisager une Russie rétrécie, ombre de la force militaire mondiale qu’était autrefois l’Union soviétique.

Assad a maintenant deux maîtres : la Russie et l’Iran, dont les intérêts divergent, notamment sur la question du sort du dirigeant syrien. En cela, Assad marche maladroitement dans les pas de son père.

Hafez al-Assad a entretenu simultanément de solides relations avec l’Iran et l’Amérique, aidant George H. Bush contre son rival baasiste Saddam Hussein lors de la première guerre du Golfe. Le père a préservé l’indépendance de son pays. Le fils a abandonné la sienne. Hafez al-Assad a émergé en tant que dirigeant fort. Son fils est un leader infirme.

Poutine dispose de deux bases permanentes sur les rives de la Méditerranée, mais il est également menotté à une ruine dénommée Syrie. Si l’Union soviétique dépensait de l’argent au Moyen-Orient, la Fédération de Russie y est pour en gagner.

À cette fin, les bombardiers de Poutine ne lui sont d’aucune utilité. Il a besoin de stabilité, une denrée que ni lui, ni l’Iran ne peuvent facilement fournir à des millions de Syriens qui ont cherché à mettre fin à la domination de la dynastie Assad et qui ont tout perdu dans cette guerre.



Assiettes à l’effigie du président syrien Bachar al-Assad et de son homologue russe Vladimir Poutine exposés dans une boutique d’artisanat de la capitale syrienne, Damas (AFP)

Pour cela, Moscou et Téhéran ont besoin de la Turquie. L’Iran a besoin de la Turquie pour faire contrepoids à la Russie et atteindre le monde sunnite. Parallèlement, l’Iran tente de se raccommoder avec le Hamas et les Frères musulmans en Turquie après les dommages causés par sa présence en Syrie.

Si elle veut obtenir un retour sur son investissement syrien, sous la forme de ventes d’armes et de réacteurs nucléaires, la Russie doit elle aussi faire le grand écart de la division sectaire.

Le camp rival

La Turquie, de l’autre côté, a besoin à la fois de la Russie et de l’Iran maintenant qu’elle a coupé les ponts, au moins psychologiquement, avec l’Amérique. La compétition entre les trois est amenée à perdurer. Tous poursuivent des objectifs différents en Syrie, mais pour le moment, leur destin est lié par des ennemis communs.

Poutine est en train d’apprendre que chasser l’Amérique et les Saoudiens de la Syrie est une chose, devenir propriétaire d’une guerre civile par procuration en est une tout autre

Poutine est en train d’apprendre que chasser l’Amérique et les Saoudiens de la Syrie est une chose, devenir propriétaire d’une guerre civile par procuration en est une tout autre. Certes, les rebelles ont été soumis par la puissance aérienne russe, mais les braises du conflit brûlent encore sous les cendres.

La deuxième victoire a été remportée par le camp rival – l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Israël et l’Amérique : c’était l’ovation que Donald Trump a reçue à Riyad. Elle était censé annoncer une nouvelle alliance d’États arabes sunnites « modérés » contre l’Iran, l’islam politique et tout dissident interne ou prince rival qui contesterait leur tyrannie.

Sur le papier, cette alliance a toutes les cartes en main : les plus grands fonds souverains, les plus grandes armées, une armée de gardes du corps et hackers occidentaux et le soutien d’Israël. En réalité, l’alliance de ces tyrans d’un nouvel âge est aveuglée par des nuages ​​d’auto-illusion.

Qu’est ce qui pourrait mal tourner ?

Le plan, comme leur richesse, était démesuré. Il ne s’agissait pas seulement de remplacer une Amérique battant en retraite en tant qu’hégémon régional au XXIe siècle, mais de dominer les communications et le commerce autour du monde arabe sunnite à travers les ports, les îles et les routes commerciales allant du golfe d’Oman jusqu’au canal de Suez à l’ouest et à l’Afrique au sud – une véritable reconstitution des empires maritimes du XVIe siècle.



Mohammed ben Salmane a réussi à rallier l’administration américaine dans sa lutte de pouvoir avec son cousin Mohammed ben Nayef (AFP)

La visite de Trump a déclenché une montée de sang à la tête : d’abord, l’éviction de Mohammed ben Nayef, le cousin aîné de Mohammed ben Salmane ; ensuite, le siège du Qatar ; puis la purge des princes ; puis l’ordre donné au Premier ministre libanais Saad Hariri de démissionner ; puis, enfin, les instructions dictées au président palestinien Mahmoud Abbas afin qu’il abandonne Jérusalem-Est et le droit au retour, ou qu’il se retire pour laisser la place à quelqu’un qui le fera.

Chaque lancer de dés révélait l’état d’esprit totalitaire des hommes qui voulaient dominer la région. L’opinion publique, leurs responsabilités, l’histoire, la religion, la culture, l’identité, rien ne leur importait. Ces hommes sont là pour gouverner, posséder, commander. Tous les autres n’existent que pour leur obéir.

La déclaration de Trump

Nous voilà donc au troisième et dernier événement. Cent ans après la déclaration Balfour, Trump a rajouté son grain de sel avec une déclaration à lui – reconnaissant Jérusalem comme la capitale d’Israël. Si les deux premiers événements ont produit des tremblements, le troisième a fourni l’énergie nécessaire à un tremblement de terre.

La Jordanie et Abbas, deux des alliés les plus anciens de Washington, ont quitté le navire publiquement. La Jordanie a tendu la main à la Turquie, à la Syrie et à l’Iran, tandis qu’Abbas a déclaré que les États-Unis étaient inaptes à jouer le rôle de médiateur. La guerre silencieuse entre la Turquie et les Émirats arabes unis est devenue bruyante.

Turcs et Émiratis se sont alors adonnés au jeu de celui qui crie le plus fort suite à un retweet controversé. Le ministre des Affaires étrangères émirati, Abdallah ben Zayed al-Nahyane, a retweeté un message accusant Fahreddin Pacha, le gouverneur ottoman qui a défendu Médine contre les forces britanniques, d’avoir volé les biens des habitants locaux et les reliques sacrées du tombeau du prophète Mohammed.

Ce à quoi Erdoğan a répondu : « Quand mes ancêtres défendaient Médine, vous, [homme] impudent, où étaient les vôtres ? »

Erdoğan a poursuivi cette rhétorique au Soudan, où il s’est rendu lundi dernier. Là, la Turquie a annoncé une série d’accords stratégiques, militaires et économiques de grande envergure.

À LIRE : Pourquoi l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis s’en prennent-ils à la Turquie

Le Soudan est crucial pour l’Égypte. Ce grand pays, porte d’entrée vers l’Afrique, a essayé ces deux dernières années de raccommoder ses relations avec l’Arabie saoudite. Au cours de cette période, Khartoum a cessé de coopérer avec la Turquie et le Qatar, un geste dont les conséquences ont été ressenties par les milices islamistes dans toute la Libye. Aujourd’hui, le Soudan change de camp une fois de plus.

Un message soudanais

Comme je l’ai indiqué précédemment, le Soudan est las de son rôle de fournisseur du plus grand contingent de troupes au sol à la coalition dirigée par l’Arabie saoudite au Yémen. Selon des informations officieuses, le retrait des troupes soudanaises du Yémen a déjà commencé.

Quelques jours avant la visite d’Erdoğan, le Soudan a informé l’ONU qu’il s’opposait à l’accord égypto-saoudien sur les frontières maritimes, par lequel le Caire a accepté de céder à Ryad les deux îles inhabitées de Tiran et Sanafir, dans la mer Rouge. L’accord a fâché le Soudan, entre autres. L’Arabie saoudite y reconnaît en effet la zone frontalière contestée du triangle de Hala’ib, entre le Soudan et l’Égypte, comme faisant partie de cette dernière.

La visite d’Erdoğan a été l’occasion pour le Soudan d’envoyer un message à Riyad et au Caire. Le président turc a annoncé qu’il s’était vu attribuer l’île de Suakin, dans l’est de la mer Rouge, pour procéder à sa reconstruction. C’est un port naval ottoman en ruine qui n’a aujourd’hui pas d’utilité stratégique pour une marine moderne.

En revanche, l’accord militaire formé lors de la même visite entre les chefs des états-majors turc, qatari et soudanais est tout à fait significatif.

Le message du Soudan n’a pas échappé aux Saoudiens. Le journal Okaz a décrit la décision de permettre à la Turquie de reconstruire l’île comme « une menace claire à la sécurité nationale arabe ».

« La Turquie cherche à imposer son hégémonie dans la région de la Corne de l’Afrique en offrant une aide militaire et en établissant des bases pour elle-même dans les pays d’Afrique », pouvait-on lire dans le quotidien, l’un des principaux du royaume.

« L’établissement de bases militaires au Soudan représente une menace explicite pour l’État égyptien, eu égard aux relations tendues entre le Caire et Ankara et à l’escalade du conflit soudano-égyptien au sujet [du triangle] de Hala’ib et [de sa plus grande ville] Shalatin ».

Le lendemain matin

À quoi ressemble donc le monde arabe après une année de drames palpitants ? La sphère d’influence de l’Arabie saoudite s’est rétrécie.

Alors que le royaume avait commencé l’année à la tête de six États du Golfe, convoquant les dirigeants de 55 pays à majorité musulmane pour venir écouter Trump leur faire la morale sur l’islam radical, il la termine avec une hémorragie de soutien.



Le président turc Recep Tayyip Erdoğan serre la main de l’émir du Qatar cheikh Tamim ben Hamad al-Thani à Doha le 15 novembre (AFP)

L’Arabie saoudite a complètement perdu le Liban.

Comme l’a dit un politicien sunnite, si l’Iran dépensait des milliards de dollars pour monter l’opinion publique libanaise contre l’Arabie saoudite, il n’y serait pas parvenu aussi bien que ne l’ont fait les Saoudiens eux-mêmes lorsqu’ils ont essayé de forcer Hariri à démissionner.

Mohammed ben Salmane pense que tant qu’il a Trump et Israël à ses côtés, peu importe. Mais il y a trois failles dans ce calcul.

La première est l’hypothèse que Trump complètera son mandat de président des États-Unis. C’est une hypothèse que conteste son conseiller Steve Bannon, entre autres. Il a déclaré à Vanity Fair que Trump n’avait pas plus de 30 % de chances de parvenir à éviter une fin prématurée de son premier mandat, que ce soit par le biais d’une procédure de mise en accusation devant le Congrès ou par une destitution provoquée par le cabinet en invoquant le 25e amendement. Sans Trump, le plan grandiose de ben Salmane est complètement ruiné.

Le prochain président, quel qu’il soit, ne suivra pas le même chemin désastreux.

La seconde est Israël, un lecteur de la politique américaine plus perspicace que les néophytes saoudiens. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Israël se hâte de créer davantage de faits accomplis sur le terrain et de placer les dernières briques dans le mur de colonies qu’il construit autour de Jérusalem.

Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou est un homme pressé. Il veut non seulement terminer au plus vite l’annexion du grand Jérusalem, mais aussi que Trump l’approuve tant qu’il est encore au pouvoir.

À LIRE : C’est personnel : Trump a trahi Mahmoud Abbas et le roi Abdallah de Jordanie

La troisième faille dans le plan de ben Salmane est Jérusalem. Du jour au lendemain, la déclaration de Trump a refait du conflit palestinien – qui avait été rétrogradé par les soulèvements arabes de 2011 et la contre-révolution qui a suivi – la question centrale au Moyen-Orient. La Syrie n’est plus le problème principal.

En conséquence, les Palestiniens n’auront d’autre choix que de lancer une troisième intifada. Les responsables de la sécurité israéliens avertissent déjà leurs maîtres politiques de l’état d’esprit sur le terrain. Les tensions à Gaza, ont-ils prévenu, rappellent celles qui prévalaient à la veille du conflit à Gaza en 2014.

Voilà ce qui se profile en 2018. L’essor d’un nouveau tyran saoudien en la personne de ben Salmane, qui ambitionne de devenir l’hégémon régional, a redynamisé le camp qatari, lequel bénéficie désormais du soutien militaire de la Turquie et du Soudan, ainsi que du support logistique de l’Iran.

La cause palestinienne est de retour au centre de la scène, et au centre des divergences entre les deux camps. L’islam politique revient en tant qu’acteur fort. N’ayant plus de cartes à jouer au Yémen, Mohammed ben Salmane et Mohammed ben Zayed courtisent les dirigeants du parti islamiste yéménite al-Islah. Les tenants de l’islam politique ont également affiché leur force dans les manifestations pour Jérusalem organisées en Jordanie et à travers le monde arabe.

Les jeux semblaient gagnés d’avance pour ceux qui pensaient pouvoir réorganiser le Moyen-Orient à leur image et à leur avantage. Mais aujourd’hui, ils se réveillent avec un mal de tête dont ils sont eux-mêmes la cause.

 

David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, où il a précédemment occupé les postes de rédacteur associé pour la rubrique Étranger, rédacteur pour la rubrique Europe, chef du bureau de Moscou et correspondant européen et irlandais. Avant de rejoindre The Guardian,David Hearst était correspondant pour la rubrique Éducation au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le président russe Vladimir Poutine (centre), le président turc Recep Tayyip Erdoğan (à droite) et le président iranien Hassan Rouhani s’adressent aux médias après une réunion trilatérale sur la Syrie à Sotchi le 22 novembre 2017 (AFP).

Traduit de l’anglais (original).