Coup d'État royal en Arabie saoudite

Coup d'État royal en Arabie saoudite

#ArabieSaoudite
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23 janvier 2015

Le nouveau roi Salmane ne s'est pas fait attendre pour installer plusieurs alliés de son clan des Soudayris au pouvoir et amorcer certains changements politiques, mais le temps ne joue pas en sa faveur

En tout et pour tout, l’ordonnance testamentaire du roi Abdallah n’aura tenue que douze heures. Dans ce laps de temps, les Soudayris, un clan riche et puissant de la maison des Saoud qui avait été affaibli par le défunt roi, est revenu sur le devant de la scène. Sans en porter le nom, il est bien question d'un coup d’Etat royal.

Salmane n’a pas tardé pour défaire le travail de son demi-frère. S’il a décidé de ne pas toucher à l'ordre de succession en gardant le prince Moqren comme prince héritier, ainsi que l'avait voulu Abdallah, le nouveau roi pourrait souhaiter revenir sur cette question plus tard. Par ailleurs, il a rapidement nommé à un poste clé une autre figure de proue du clan des Soudayris. Mohammed Ben Nayef, ministre de l'Intérieur, s'est vu octroyer le statut de vice-prince héritier au trône. Ce n'est un secret pour personne qu'Abdallah voulait que ce poste revienne à son fils Meteb. Ce dernier est désormais hors-jeu.

Autre changement plus significatif : pour tenter d'assurer la présence de la deuxième génération, Salmane, lui-même un Soudayri, a donné le puissant fief du ministère de la Défense à Mohammed, son fils de 35 ans. Le deuxième poste que Mohammed a obtenu est sans doute encore plus important : il est désormais président de la cour royale. Tous ces changements ont été annoncés avant même les funérailles d'Abdallah.

Auparavant, ce poste était occupé par le « cardinal Richelieu » de la cour du roi Abdallah, Khaled al-Tuwaijri. Cette entreprise lucrative initiée par Abdelaziz al-Tuwaijri a ensuite été transmise de père en fils. Les Tuwaijris sont devenus les gardiens du roi. Aucune audience royale ne pouvait avoir lieu sans leur autorisation ou leur participation, ou sans qu'ils en soient informés. Khaled al-Tuwaijri était devenu le protagoniste des intrigues de la politique étrangère du royaume : il a contribué au sabotage de la révolution égyptienne, envoyé des troupes pour écraser le soulèvement au Bahreïn, et financé l'Etat islamique en Syrie au début de la guerre civile par l’entremise de son ancien allié, le prince Bandar ben Sultan, ex-chef des services de renseignement saoudiens.

Un roi atteint d'Alzheimer

Le lien entre Tuwaijri et le prince héritier d'Abou Dhabi Mohammed ben Zayed, son partenaire néoconservateur dans le Golfe, était étroit. Tuwaijri est maintenant hors-jeu, et sa longue liste de clients étrangers, à commencer par le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, pourrait bien sentir venir un vent moins chaud en provenance de Riyad. Abdel Fattah al-Sissi n'a pas assisté aux funérailles ce vendredi. Simplement à cause du mauvais temps ?

L'état de santé de Salmane est préoccupant, c'est pourquoi le pouvoir qu'il a conféré à son fils est plus important que les autres nominations annoncées. On sait que Salmane, âgé de 79 ans, est atteint de la maladie d'Alzheimer, mais l'état exact de sa démence suscite bien des spéculations. Tout récemment, en octobre dernier, il aurait été capable de tenir des conversations pertinentes. Néanmoins, selon d'autres témoins, il peut aussi oublier ce qu'il a dit quelques minutes auparavant ou même des visages qu'il connaît depuis toujours, ce qui est un symptôme typique de la maladie. J’ai appris qu’au cours des derniers mois le nombre de ses visites à l'hôpital avait augmenté et qu’il avait mis fin à ses habituelles promenades.

Ainsi, on est en droit de s'interroger sur sa capacité à tenir le gouvernail de l'Etat, dans un pays centralisé où il n'existe pas d'institutions ou de partis politiques, ni même de politique nationale. Toutefois, il est possible d'entrevoir un signe de changement de direction dans deux récentes tentatives d'établir des liens avec des figures de l'opposition égyptienne.

La main tendue à l'opposition égyptienne

On m'a expliqué que plusieurs importants conseillers de Salmane se sont rapprochés d'une figure de l'opposition libérale égyptienne et ont eu une réunion avec un avocat. Aucun de ces hommes n’est membre des Frères musulmans mais ils entretiennent des contacts de travail avec cette organisation. Les discussions sur le processus de réconciliation ont eu lieu en Arabie saoudite au cours des deux derniers mois. Aucun accord n'a été conclu mais les discussions en elles-mêmes indiquent que Salmane et ses conseillers ont adopté une approche plus pragmatique, ou moins belliqueuse. Il était entendu que ces réunions étaient préparatoires à une éventuelle initiative que Salmane pourrait annoncer une fois au pouvoir.

La politique du défunt roi Abdallah consistait à considérer les Frères musulmans comme une organisation terroriste, similaire à l'Etat islamique et al-Qaïda. Avant même la manœuvre des Soudayris, une lutte pour le pouvoir était observable au sein de la maison al-Saoud. Tôt ce jeudi soir, les rumeurs de la mort du roi postées sur Twitter avaient inondé Internet, qui est la principale source d'information politique dans le royaume. Lorsqu’un journaliste saoudien d’al-Watan a tweeté l'information, les autorités ont publié des démentis officiels.

Le palais s'est vu forcer la main lorsque deux émirs ont annoncé la mort du roi sur Twitter. Le groupe de télévision MBC a stoppé sa diffusion et affiché le Coran à l'écran en signe de deuil mais la télévision nationale maintenait sa programmation normale. Ceci indique qu’un clan de la famille royale souhaitait que la nouvelle soit sue rapidement alors que l'autre clan temporisait pour gagner du temps dans les négociations.

La crise à la frontière sud

La nécessité d'un changement de cap est par trop évidente. La nuit du drame au sommet du royaume, un séisme politique avait également lieu dans l'arrière-cour de l'Arabie saoudite, le Yémen. Le président Abd Rabbo Mansour Hadi, son Premier ministre et le gouvernement démissionnaient après une assignation à résidence virtuelle de plusieurs jours par la milice houthie. La démission de Hadi laisse le contrôle du pays à deux forces, l'une comme l'autre armées jusqu'aux dents : d'un côté, la milice soutenue par l'Iran et entraînée par le Hezbollah ; de l'autre, al-Qaïda, qui se pose en défenseur des musulmans sunnites.

Cette situation est catastrophique pour l'Arabie saoudite et entrave fortement le peu de possibilités qui reste au Conseil de coopération du Golfe (CCG) de faire respecter un accord. Les ministres des Affaires étrangères du CCG se sont réunis seulement la veille. Ali Abdallah Saleh, l'ancien homme fort du Yémen qui a été éjecté du pouvoir il y a trois ans et qui, d'après des appels téléphoniques divulgués récemment, a conseillé les Houthis sur la façon de s’emparer du pouvoir, appelle maintenant à de nouvelles élections. Pendant ce temps, dès jeudi soir, des voix se sont élevées pour demander à ce que le sud du pays fasse sécession. En d'autres termes, le Yémen est officiellement devenu le quatrième Etat défaillant du Moyen-Orient.

L'ascension fulgurante des Houthis au Yémen n'est pas le résultat d'une combustion spontanée. Celle-ci a été planifiée et préparée plusieurs mois auparavant par Ali Abdallah Saleh et les Emirats arabes unis (EAU). Le fils de Saleh, ambassadeur du Yémen aux EAU, était un personnage clé de cette intrigue. Comme je l'ai mentionné dans un précédent article, il a rencontré une délégation iranienne à Rome. Le renseignement américain a eu connaissance de la rencontre et transmis l'information à Hadi. L'année d'avant, Bandar ben Sultan, alors chef des services de renseignement saoudiens, avait envoyé un dirigeant de la délégation houthie à Londres pour une rencontre. Aussi incroyable que cela puisse paraître, les Saoudiens étaient en train de renouer le contact avec une secte zaydite ou chiite soutenue par l'Iran et avec qui ils s’étaient livrés auparavant à des guerres acharnées.

Le plan saoudo-émirati consistait à utiliser les Houthis pour attirer et détruire leur véritable cible, al-Islah, parti islamiste et représentant principal des tribus sunnites au Yémen. Comme ailleurs dans le monde arabe, la politique étrangère d'Abdallah après 2011 était totalement concentrée sur l'objectif d'arrêter le printemps arabe dans son élan en Tunisie et en Egypte et d'écraser toutes les forces capables de constituer une opposition efficace dans les Etats du Golfe. Tout le reste, y compris la montée en puissance de l’Iran, principal rival de l'Arabie saoudite dans la région, a été subordonné à cet objectif primordial consistant à écraser l'islam politique démocratique.

Au Yémen, le plan a échoué puisqu'al-Islah a refusé de prendre les armes pour résister à l'avancée des Houthis. En conséquence, les Houthis ont obtenu une mainmise plus importante que ce qui était prévu. Résultat : le Yémen est au bord de la guerre civile. Cela n'a fait que donner une impulsion majeure à l’argumentaire d’al-Qaïda, qui affirme que seuls ses combattants sont prêts à défendre les tribus sunnites.

La possibilité de changement

Il est trop tôt pour savoir si le roi Salmane est capable de changer de cap, ou même s'il est conscient de cette nécessité. Tout ce qu'on peut dire avec certitude, c'est que certaines des figures clés qui ont orchestré les complots désastreux du royaume à l'étranger sont désormais hors-jeu. L'influence de Meteb est limitée tandis que Tuwaijri ne fait plus partie de l'échiquier.

Il n'est dans l'intérêt de personne de voir le chaos se propager à l'intérieur du royaume. Le décès d'Abdallah à l'avant-veille de l'anniversaire de la révolution du 25 janvier en Egypte est une simple coïncidence, mais le timing est symbolique. La famille royale doit comprendre que le vent de renouveau né ce fameux 25 janvier est inarrêtable. La meilleure défense contre la révolution est de mener une réforme politique vraiment tangible à l'intérieur du royaume : permettre la modernisation du pays, bâtir une politique nationale, autoriser la création de partis politiques, mettre en place de vraies élections concurrentielles, accorder aux Saoudiens une part de pouvoir plus importante, libérer les prisonniers politiques.

Il existe deux théories relatives à la transformation actuelle du Moyen-Orient en ce train avançant lentement vers un accident inéluctable. La première est que la dictature, l'autocratie et l'occupation sont les remparts contre le tourbillon de la guerre civile et les déplacements de populations. La seconde est que les dictateurs sont la cause de l'instabilité et de l’extrémisme.

Abdallah était l’élément de preuve principal de la validité de la seconde théorie. Il a laissé derrière lui une Arabie saoudite plus faible à l’intérieur et cernée d’ennemis comme jamais auparavant. Salmane peut-il faire la différence ? La tâche est considérable, mais il se peut que certaines figures de son entourage s'aperçoivent de la nécessité d'un changement de cap radical. Ce sera la seule façon d'obtenir le soutien du peuple. Dans le processus, le roi pourrait certes apparaître come un homme de paille, un monarque constitutionnel, mais il contribuerait à la stabilité du royaume et de la région.

 

- David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il était précédemment journaliste au Guardian où il a occupé les positions de rédacteur en chef adjoint et contributeur principal de la rubrique Actualités internationales, éditeur de la rubrique Affaires européennes, chef du bureau de Moscou, correspondant européen, et correspondant en Irlande. Avant The Guardian, Hearst était correspondant pour la rubrique Education au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : le roi saoudien Abdallah ben Abdelaziz al-Saoud s'exprime avant une rencontre avec le secrétaire d'Etat américain John Kerry, le 27 juin 2014 (AFP).

Traduction de l’anglais (original).