Crise d’al-Aqsa : la boîte de Pandore des peurs israéliennes est ouverte

Crise d’al-Aqsa : la boîte de Pandore des peurs israéliennes est ouverte

#Jérusalem
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02 août 2017

Netanyahou est accusé par la droite israélienne d’avoir cédé aux manifestants palestiniens sur la question des détecteurs de métaux. Alors qu’un scandale de corruption concernant des sous-marins couve, le Premier ministre a plus d’un obstacle à franchir

Une semaine après la guerre de 1967, deux poètes eurent une conversation : Haim Guri, identifié depuis longtemps avec la gauche sioniste, et Uri Zvi Grinberg, qui a toujours été considéré comme le Cassandre nationaliste de la droite israélienne.

Guri célébrait la victoire dans cette guerre, et surtout la conquête de Jérusalem. « Le mont du Temple est entre nos mains », déclara-il avec émotion à Grinberg, citant le général commandant les parachutistes qui avaient pris la vieille ville. Pour les Israéliens, cette phrase allait plus tard symboliser cette guerre.

« Celui qui contrôle le mont du Temple, contrôle Jérusalem. Celui qui contrôle Jérusalem, contrôle la Terre d’Israël », déclara Grinberg à Guri

Grinberg refusait toutefois de se réjouir. Il était en colère contre Moshe Dayan, alors ministre de la Défense, qui avait décidé que le Waqf (les autorités religieuses musulmanes) devait garder le contrôle du mont du Temple/al-Aqsa. « Celui qui contrôle le mont du Temple, contrôle Jérusalem. Celui qui contrôle Jérusalem, contrôle la Terre d’Israël », déclara Grinberg à Guri, ajoutant : « le mont du Temple n’est pas entre nos mains, Jérusalem ne sera pas entre nos mains et la Terre d’Israël ne sera pas non plus entre nos mains. Tout est perdu. »

Cinquante ans plus tard, la déclaration de Grinberg selon laquelle Israël doit contrôler le mont du Temple/al-Aqsa s’il veut contrôler tout le pays trouve encore un écho parmi la droite israélienne. Cependant, loin d’être un mot d’ordre entendu uniquement au sein d’une petite frange messianique, l’idée s’est répandue et est acceptée par les partis qui contrôlent aujourd’hui le gouvernement israélien.

Ce contexte permet de comprendre la grande déception d’une large frange de la droite du pays face à la décision du Premier ministre Benyamin Netanyahou la semaine dernière d’enlever les détecteurs de métaux qui gardaient l’accès à al-Aqsa. Pour ces cercles, cette décision n’était pas seulement une reddition complète aux manifestants palestiniens et aux pressions de la Jordanie, mais aussi un aveu d’échec dans la lutte pour le contrôle du mont du Temple et, par conséquent, dans la lutte concernant l’ensemble d’Israël.

La boîte de Pandore

Israel Today, le journal gratuit distribué à des centaines de milliers d’Israéliens qui, jusqu’à récemment, était considéré comme très proche de Netanyahou, s’est montré très critique envers le Premier ministre précisément dans ce contexte. « Nous fuyons le mont [du Temple] et le mont nous obsède en retour », a écrit Dror Eydar, le chroniqueur du journal. En 1967, les juifs sont retournés à Jérusalem en tant que « maîtres [de la ville] sur le plan légal », a déclaré Eydar, mais ils ont décidé de réprimer leur lien avec le mont du Temple, ce qui, pour le peuple juif, est « une boîte de Pandore de désirs et de peurs ». C’est le moment d’ouvrir cette boîte, a-t-il écrit.

Arieh Eldad, ancien membre de la Knesset de l’un des partis de la droite radicale et dont le père était ami de Grinberg, a énoncé une proposition simple lors d’une interview à la fin de la semaine dernière dans le quotidien national Maariv : reconstruire le Temple sacré sur le mont du Temple, et ensuite se débarrasser de toutes les mosquées. Eldad, disons-le, n’est pas un religieux. Pour lui, comme pour Grinberg qui l’a inspiré, le fait que le Waqf musulman continue de contrôler l’ensemble d’al-Aqsa, ajouté au fait que le Dôme du Rocher est encore intact, est une manifestation de l’échec de la souveraineté juive en général en Israël.



Des Palestiniens célèbrent leur victoire devant le Noble sanctuaire (Reuters)

Les ministres de droite du gouvernement de Netanyahou ont opté pour un langage moins messianique pour critiquer sa décision. Certains ont préféré ne pas attaquer personnellement Netanyahou, orientant leurs critiques sur les responsables de l’establishment de la défense, principalement le Shin Bet (Service général de la sécurité), lequel a fait preuve, selon eux, de « lâcheté » en agitant la menace d’une nouvelle intifada et cherchant à persuader le Premier ministre de retirer les détecteurs de métaux installés aux diverses entrées du complexe d’al-Aqsa.

Les images de dizaines de milliers de Palestiniens célébrant la victoire au Haram al-Sharif ont renforcé les sentiments de défaite et d’humiliation à droite

Mais en termes de résultat, les critiques « messianiques » comme Eydar et Eldad diffèrent peu des critiques plus « réalistes ». Netanyahou – ont soutenu ses détracteurs du Foyer juif et même de son propre parti, le Likoud – avait ignominieusement plié, offrant une victoire retentissante aux Palestiniens. Les images de dizaines de milliers de Palestiniens célébrant la victoire au Haram al-Sharif et faisant flotter le drapeau palestinien sur la mosquée al-Aqsa n’ont fait que renforcer les sentiments de défaite et d’humiliation à droite.

Divers chroniqueurs israéliens et palestiniens ont noté, à juste titre, que cela représente un retour au statu quo. L’occupation de Jérusalem-Est n’a pas pris fin, Israël continue de surveiller les entrées d’al-Aqsa et la police israélienne entre dans l’enceinte du Haram al-Sharif chaque fois qu’elle le souhaite.

Et pourtant, pour la droite israélienne – qui, ces dernières années, a considérablement accru la pression pour changer le statu quo au Haram al-Sharif en vue de permettre au moins la prière juive, et peut-être plus que cela –, ces événements constituent une reconnaissance douloureuse que 50 ans après la conquête (« réunification ») de Jérusalem-Est, Israël n’est toujours même pas capable d’y installer des détecteurs de métaux sans la permission du Waqf et l’assentiment de la jeune génération de Palestiniens à Jérusalem.

Le scandale des sous-marins

Ce sentiment de défaite arrive à un moment très sensible pour Netanyahou, sur le plan politique. Au cours des derniers mois, plusieurs enquêtes policières ont examiné les cadeaux qu’il a reçus d’hommes d’affaires et jamais signalés. Mais alors que la plupart des électeurs de droite considèrent les enquêtes liées à ces cadeaux comme une forme de harcèlement contre Netanyahou, au cours des dernières semaines, une plus grande dynamique s’est développée autour d’une affaire beaucoup plus problématique pour le Premier ministre.

Selon certains rapports, David Shimron, le cousin de Netanyahou et son émissaire personnel pour la gestion des questions sensibles, est impliqué dans une affaire dans laquelle un chantier naval allemand a offert un pot-de-vin en échange de l’achat par Israël de ses sous-marins et navires.

Ya’alon a même laissé entendre que Netanyahou était derrière l’accord israélien de laisser l’Allemagne vendre des sous-marins à l’Égypte malgré l’opposition expresse de Ya’alon

Jusqu’à présent, aucun lien direct ou indirect entre Netanyahou et le paiement de pots-de-vin n’est suspecté, mais on sait que le Premier ministre est derrière la décision d’acheter les sous-marins et les navires à l’Allemagne, s’opposant à la position adoptée par le ministre de la Défense Moshe Ya’alon, qui a été licencié peu de temps après la signature de l’accord.

Ya’alon a même laissé entendre que Netanyahou était derrière l’accord israélien de laisser l’Allemagne vendre des sous-marins à l’Égypte malgré l’opposition expresse de Ya’alon.

Dans un sondage réalisé il y a environ 10 jours, 55 % des personnes interrogées ont déclaré ne pas croire aux dénégations de Netanyahou concernant son implication dans l’affaire des sous-marins. Toute nouvelle révélation dans cette affaire peut certainement nuire davantage à la position de Netanyahou, compte tenu qu’il s’est présenté toutes ces années comme « M. Sécurité ».

Les chroniqueurs de gauche ont accusé Netanyahou d’exacerber la crise à al-Aqsa pour détourner l’attention de la question des sous-marins, mais cette accusation ne tient pas. Ce qui semble tenir davantage la route, c’est que Netanyahou a refusé pendant deux semaines de retirer les détecteurs de métaux, en dépit des avertissements explicites du Shin Bet, car il craignait que la mise en scène de sa décision comme une capitulation face aux Palestiniens pousserait les dirigeants de droite à lui retirer le soutien qu’ils lui avaient apporté jusque-là dans l’affaire des sous-marins.

Bruits à droite

Quoi qu'il en soit, Netanyahou déploie clairement tous les efforts possibles pour tenter de retrouver sa position auprès des électeurs de droite et de leurs dirigeants. Il voit la menace qui plane sur son leadership comme émanant de cette direction, non de la gauche. Dans ce contexte, on peut comprendre ses dernières déclarations de soutien à l’application de la peine de mort pour le Palestinien qui a assassiné trois membres d'une même famille dans la colonie de Halamish, en Cisjordanie, le 21 juillet.

L'inquiétude de Netanyahou vis-à-vis de ceux qui se trouvent à sa droite explique également sa suggestion à l'émissaire américain Jason Greenblatt – qui a fuité dans les médias – de transférer la juridiction de certains villages palestiniens situés à l’intérieur d'Israël à l'Autorité palestinienne dans le cadre d'un accord sur le statut final.

Ce type de proposition n'a aucune chance d’aboutir parce que les Palestiniens la rejetteront et qu'il n'y a pas de véritables négociations actuellement. Toutefois, le fait de l’évoquer vise à assurer à Netanyahou le soutien des électeurs de droite, lesquels voudraient voir le plus petit nombre possible de Palestiniens dans l'État d'Israël.

En apparence, la crise d'al-Aqsa semble terminée. Les fidèles musulmans sont retournés sur le Mont, Israël a enlevé les détecteurs de métaux et les caméras, et la vie à Jérusalem-Est est revenue à sa routine tendue habituelle. Mais il ne serait pas exagéré de prédire que ce qui s'est passé cette fois à al-Aqsa ne sera pas oublié de sitôt : pas par les Palestiniens de Jérusalem-Est, qui ont l'impression d’avoir réussi à vaincre Israël par le pouvoir de protestations non violentes ; pas par l'aile droite israélienne, qui s’estime humiliée dans ce qu'elle considère comme son site le plus sacré ; et pas par Netanyahou, qui continuera à chercher une légitimité plus loin à droite.

 

- Meron Rapoport est un journaliste et écrivain israélien. Il a remporté le prix de journalisme international de Naples pour son enquête sur le vol d’oliviers à leurs propriétaires palestiniens. Ancien directeur du service d’informations du journal Haaretz, il est aujourd’hui journaliste indépendant.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : vue générale montrant des hommes et des femmes juifs orthodoxes au Mur occidental dans la vieille ville de Jérusalem entre la mosquée al-Aqsa (à droite) et le Dôme du Rocher (à gauche) le 31 juillet 2017, au cours du jeûne annuel de Tisha bé Av commémorant, dans la tradition juive, la destruction des anciens temples juifs il y a environ 2000 ans (AFP).

Traduit de l’anglais (original).