La colonie qui a tué l’État palestinien

La colonie qui a tué l’État palestinien

#IsraëlPalestine
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03 février 2016

La colonie israélienne de Maale Adumim pourrait continuer de séparer à jamais de nombreux Palestiniens de Jérusalem

La semaine dernière, le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon a qualifié les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée et à Jérusalem-Est d’« affront » non seulement pour la communauté internationale, mais aussi pour l’engagement d’Israël envers une solution à deux États.

Qu’est-ce que cela signifie pour ceux qui portent peu d’attention au conflit israélo-palestinien ? Pas grand-chose.

Pas grand-chose dans la mesure où généralement, les observateurs moins avertis du conflit, en particulier en Occident, ont l’esprit embrouillé par la propagande pro-israélienne (hasbara), destinée de par sa conception à tromper et à désorienter, et puisqu’il n’y a guère de terme plus trompeur dans le lexique du conflit israélo-palestinien que celui de « colonie ».

Une colonie, cela semble pittoresque, folklorique et accueillant. Cela évoque des images de fermes rurales rustiques au beau milieu de terres pastorales. J’ai constaté que presque sans exception, ceux qui ne se sont jamais rendus en Cisjordanie ou à Jérusalem-Est imaginent qu’une colonie israélienne ressemble à ce qui est en réalité un avant-poste israélien, c’est-à-dire une poignée d’habitations en dur accompagnées d’une dizaine de caravanes.

C’est de ces avant-postes que sont nées les colonies, dont beaucoup finissent par atteindre la taille de grandes communes ou même de petites villes.

Comprendre la taille et l’envergure d’un tel avant-poste devenu colonie, comme Maale Adumim, permet de comprendre pourquoi et comment Israël a essentiellement rendu impossible l’établissement d’un État palestinien viable ou la solution à deux États.

Située à 7 kilomètres à l’est de Jérusalem, le long de l’autoroute 1 qui relie Tel-Aviv à Jérusalem et à la vallée du Jourdain, Maale Adumim trace la ligne de crête allant de Jérusalem-Est à Jéricho.

Huit ans après la prise de la Cisjordanie à la Jordanie par Israël lors de la guerre des Six Jours, l’avant-poste de Maale Adumim a été créé par à peine 23 familles juives, en 1975 ; deux ans plus tard, le gouvernement israélien a octroyé à l’avant-poste le statut officiel de colonie. Aujourd’hui, la population de Maale Adumim est de plus de 40 000 habitants juifs et la colonie occupe une superficie de près de 49 kilomètres carrés.

Quelques instants après la sortie vers Maale Adumim sur l’autoroute 1 se dresse le poste de contrôle militarisé dernier cri de la colonie ; toutefois, ce ne sont pas les gardes de sécurité lourdement armés qui attirent l’attention, mais plutôt un parc aquatique situé dans la colonie, immédiatement derrière le mur périphérique, avec ses pédalos, ses cafés et ses terrasses, qui forme un contraste saisissant par rapport aux quartiers pauvres palestiniens de Jérusalem-Est situés juste en haut de la colline, et à la pauvreté que l’on découvre juste en bas de la colline, dans la ville cisjordanienne de Jéricho.

Le long chemin sinueux et pentu mène au point médian de la crête, où un rond-point offre la possibilité de tourner à gauche, à droite ou de faire demi-tour. La route à gauche mène à un grand centre commercial qui comprend un certain nombre de magasins franchisés américains, dont ACE Hardware et Body Shop. En prenant à droite, on trouvera un certain nombre d’écoles et un poste de police de la taille d’une ville.

De toute évidence, Maale Adumim n’est pas la colonie de votre grand-père. Israël a développé là une version « XXIe siècle » du quartier résidentiel tentaculaire que connaît tout habitant de la Californie du Sud, avec ses rues bordées de palmiers, ses culs-de-sac, ses larges trottoirs, ses parcs et ses pavillons tous identiques construits en pierre de Jérusalem et surmontés de tuiles rouges.

Pour Israël, Maale Adumim représente plus qu’un développement immobilier à grande échelle : c’est une forteresse, qui sert de « terrain surélevé » de protection pour Jérusalem et forme des « frontières défendables », comme le note Padraig O’Malley dans The Two State Delusion: Israel and Palestine – a Tale of Two Narratives, et Israël n’a pas fini de fortifier Maale Adumim, où des projets de construction d’un complexe résidentiel encore plus grand qui auraient pour effet de relier Maale Adumim et Jérusalem sont déjà en train de voir le jour.

Ces projets s’inscrivent dans la lignée du « plan Allon », projet de longue date appelant Israël à « conserver la vallée du Jourdain et les versants orientaux de la crête qui traverse la Cisjordanie afin de se protéger contre une attaque arabe venant de l’est ».

Le mur de sécurité qui entoure Maale Adumim ainsi que les colonies voisines actuelles et futures empiète sur la frontière de 1967 sur près de 16 kilomètres à l’est, englobant ainsi 56 kilomètres de territoire palestinien.

Du point de vue israélien et en vue de tout accord de paix, Maale Adumim n’est pas négociable. Elle ne l’était pas avant, elle ne l’est pas maintenant et elle ne le sera jamais : cette position a été formulée clairement par tous les Premiers ministres israéliens de Yitzhak Rabin à Benjamin Netanyahou. « Nous ne pouvons définir Jérusalem et les zones périphériques comme une question politique ou comme une question de sécurité, a déclaré Rabin en 1992. Jérusalem unifiée sous souveraineté israélienne restera pour toujours notre capitale. »

Il est impossible d’imaginer qu’un gouvernement israélien puisse consentir à concéder ces terres stratégiques qui ont été subtilisées et à évacuer 40 000 colons de classe moyenne en pleine ascension sociale ainsi que les milliers d’autres colons aux alentours.

Du point de vue palestinien, Maale Adumim n’est pas plus négociable.

Aucune délégation palestinienne n’abandonnerait un jour les revendications des terres occupées par la colonie, dans la mesure où cela porterait un coup fatal à la réalité d’un État palestinien contigu. Abandonner Maale Adumim continuerait de séparer à jamais de nombreux Palestiniens de Jérusalem.

Cela porterait également quasiment un « coup fatal » à la viabilité économique d’un État palestinien.

« Voyez-vous, Jérusalem n’est pas uniquement un lieu saint pour nous [les Palestiniens] », a expliqué Abou Alaa, l’ancien Premier ministre de l’Autorité palestinienne, à la secrétaire d’État américaine de l’époque, Condoleezza Rice, à Annapolis.

« Jérusalem est aussi la ressource la plus importante pour notre économie. Nous disons que c’est notre pétrole. Si Jérusalem est ouverte à l’est, j’estime que pas moins d’1,5 million de touristes viendront à Jérusalem-Est chaque année. Actuellement, tous viennent en passant par Israël et ne dépensent même pas un shekel pour une bouteille de Coca-Cola dans les zones palestiniennes, puis ils repartent. Sans Maale Adumim, il n’y aura pas d’État palestinien viable. »

Comme vous pouvez le constater, Maale Adumim tourne en dérision le terme de « colonie ». En plus de défier la signification du terme, cette « colonie » montre également comment les nouvelles colonies sont utilisées par Israël pour s’adjuger davantage de terres palestiniennes et comment ces colonies, de par leur conception, rendent quasiment impossible la formation d’un État palestinien viable ainsi qu’une solution à deux États.

 

- CJ Werleman est l’auteur de Crucifying America (2013), God Hates You. Hate Him Back (2009) et Koran Curious (2011). Il est également l’animateur du podcast « Foreign Object ». Vous pouvez le suivre sur twitter : @cjwerleman

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : panneau publicitaire pour un nouveau projet immobilier dans la colonie israélienne de Maale Adumim, située entre Jérusalem et Jéricho, le 25 novembre 2009 (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.