La guerre contre l’État islamique : un nouvel épisode de guerre froide

La guerre contre l’État islamique : un nouvel épisode de guerre froide

#ÉtatIslamique
- Nafeez Ahmed's picture
13 octobre 2015

Le groupe État islamique n’est rien de plus que l’enfant illégitime d’une nouvelle guerre froide par procuration prête à escalader

La Russie bombarde des « terroristes » en Syrie, et, on le comprend, cela agace les États-Unis.

Au lendemain du début des bombardements, le secrétaire de Barack Obama à la Défense, Ashton Carter, s’est plaint du fait que la plupart des frappes russes « visaient des zones dont les forces armées de l’État islamique [Daech] étaient probablement absentes ».

Tout en préservant leur anonymat, des représentants américains ont accusé la Russie de prendre délibérément pour cible les rebelles « modérés » bénéficiant du soutien de la CIA dans le but de soutenir le régime de Bachar al-Assad.

Parmi les 57 frappes aériennes russes, seulement deux ont atteint Daech, a lui aussi fait remarquer le Premier ministre turc Ahmet Davutoğlu. Le reste des frappes a touché « l’opposition modérée, les seules forces armées syriennes qui combattent Daech », a-t-il déclaré.

La presse occidentale a docilement répété ce genre d’affirmations sans vraiment en vérifier la pertinence.

Mais qui sont vraiment ces rebelles modérés ?

La branche modérée d’al-Qaïda

Les premières frappes aériennes russes ont touché Talbiseh, village situé au nord de la ville de Homs qui est aux mains des rebelles, et qui abrite la branche syrienne officielle d’al-Qaïda, le Front al-Nosra, ainsi que le groupe pro-al-Qaïda Ahrar al-Sham, parmi d’autres groupes rebelles locaux. Le Front al-Nosra et l’État islamique ont tous deux revendiqué la responsabilité d’attentats à la voiture piégée dans la ville de Homs, à 12 kilomètres au sud de Talbiseh.

L’Institut américain d’étude de la guerre (ISW) rapporte que dans le cadre des « manœuvres turques et américaines visant à établir une zone ‘’sans Daech’’ dans la région rurale du nord d’Alep », le Front al-Nosra « s’est retiré de la zone frontalière et a, dit-on, renforcé ses positions dans cette îlot contrôlé par les rebelles au nord de Homs. »

En d’autres termes, les États-Unis et la Turquie soutiennent activement des rebelles syriens « modérés », en l’espèce al-Qaïda, qui représenteront dans les prochaines années « une menace plus importante que Daech pour la sécurité mondiale », selon les projections du cabinet d’analyse de risques Valen Global, basé à Washington D.C.

En octobre dernier, le vice-président américain Joe Biden a admis qu’il n’y avait « pas de centre modéré » au sein de l’opposition syrienne. La Turquie et les puissances du Golfe ont fourni de l’argent et des armes « à quiconque combattrait Bachar al-Assad », et notamment « le Front al-Nosra », « al-Qaïda en Irak (AQI) » et « des éléments djihadistes extrémistes en provenance d’autres parties du monde ».

Ce financement extérieur a permis aux factions islamistes de déloger systématiquement les leaders de l’Armée syrienne libre, l’opposition laïque à Bachar al-Assad, ce qui a abouti à l’ascension de Daech.

En d’autres termes, les rebelles soutenus par la CIA qui ont été visés par la Russie ne sont pas des modérés. Ils représentent le même melting-pot de réseaux affiliés à al-Qaïda qui fut à l’origine de l’apparition de l’État islamique.

Nos propres islamistes

En outre, ils ont acquis du pouvoir en Syrie non pas en dépit mais à cause de la validation officielle de cet entonnoir djihadiste par le biais du processus de soi-disant « approbation ». Cet été, par exemple, les rebelles à la solde d’al-Qaïda ont constaté une accélération de leurs livraisons d’armes dans le cadre de l’opération soutenue par les États-Unis qui visait à reprendre à Bachar al-Assad la province d’Idleb.

Remarquons ici que la priorité des États-Unis dans cette opération était de repousser les forces de Bachar al-Assad en dehors d’Idleb, et non de combattre Daech. Cependant, le brave petit journaliste occidental, si franc quand il s’exprime au sujet du double jeu de la Russie, a semble-t-il omis de noter que cette opération anti-Daech de la coalition a manqué ses objectifs en ne visant aucun combattant de Daech.

Depuis l’intervention de la Russie, la presse s’est montrée particulièrement timorée vis-à-vis du fait que parmi les rebelles « modérés » soutenus par Washington se trouvent des troupes comme le Front al-Nosra, Ahrar al-Sham et le Front islamique.

Alors que le Front al-Nosra représente bien sûr la branche syrienne d’al-Qaïda, Ahrar al-Sham « coopère [ouvertement] avec les affiliés syriens d’al-Qaïda, en plus d’avoir accueilli d’anciens associés d’Oussama Ben Laden », selon le New York Times. « Tandis que ses dirigeants déclarent vouloir créer un gouvernement représentatif, ils évitent d’utiliser le mot ‘’démocratie’’ et précisent que l’islam doit tenir les rênes du futur État, quel qu’il soit. »

Le Front islamique, le plus grand groupement d’opposition syrien, qui comprend des dizaines de milliers de combattants, a pour objectif d’établir un « État islamique syrien », rejetant toute idée de démocratie et de laïcité, et accueille les combattants étrangers d’al-Qaïda comme des « frères venus pour nous aider ».

Le dirigeant du Front islamique, Zahran Allouche, a officiellement fait l’éloge d’Oussama Ben Laden, soutenu l’idée d’une coopération avec le Front al-Nosra, et émis des appels réitérés à l’extermination totale des communautés chiites et alaouites du Levant.

Voilà qui sont les « modérés » auxquels les États-Unis ont accordé leur soutien au nom du combat contre Daech.

Comment ne pas approuver les rebelles et influencer le peuple

Les États-Unis ont fui leur responsabilité dans cette affaire en ayant recours à la plus traditionnelle des opérations de maquillage des faits : rendre leurs dénégations plausibles en rejetant la faute sur les autres.

Depuis 2012, le programme d’approbation des rebelles, géré clandestinement par la CIA, est mis en œuvre en dehors de la Syrie, dans des pays partenaires comme l’Arabie saoudite, le Qatar, la Jordanie et la Turquie. Bien que les membres de la CIA et de l’armée américaine supervisent le programme, ils se fondent principalement sur les « renseignements » des pays alliés pour « l’approbation » des rebelles.

Ce processus d’approbation supposément rigoureux comporte des « examens psychologiques », la collecte de « données biométriques », et le passage au crible des noms des candidats dans les « bases de données américaines » avec des « vérifications auprès des pays alliés dans la région ».

Les recrues déjà connues du gouvernement américain font facilement l’objet de vérifications internes. Mais dans le cas des nouvelles recrues, les États-Unis dépendent de « l’expertise » de leurs partenaires de la coalition, comme l’Arabie saoudite et la Turquie.

Toutefois, les agents de la CIA « aidaient les alliés à décider quels combattants de l’opposition syrienne » recevraient des armes. Mais les relations entre l’Armée syrienne libre « modérée » et les factions djihadistes, dont Daech, étaient devenues de plus en plus poreuses.

Le journaliste allemand Jürgen Todenhöfer, qui a passé dix jours avec l’État islamique, a rapporté l’an dernier que les activistes de Daech étaient armés « indirectement » par l’Occident : « Ils rachètent les armes que nous donnons à l’Armée syrienne libre, donc ils reçoivent des armes occidentales — il acquièrent des armes françaises… j’ai vu des armes allemandes, des armes américaines. »

La CIA était au courant de ce qui se passait : des évaluations classées secrètes des services de renseignement menées au fil des années ont montré que la plupart des armes saoudiennes, turques et qataries finissaient dans les mains « des djihadistes islamiques les plus durs et non dans celles des groupes d’oppositions plus laïques. »

Le programme de la CIA n’a pas été arrêté, bien qu’il ait échoué, comme on pouvait s’y attendre, dans son objectif d’armer les modérés – même si près de 10 000 combattants rebelles ont été équipés, dont la plupart ont rejoint les terroristes de Daech, que l’Occident est censé combattre.

À la place, le Pentagone a reçu la mission d’établir un « nouveau » programme bien distinct pour l’entraînement des rebelles « modérés ».

Sans surprise, ce programme fut un quasi-échec, même si la CIA continue d’armer les djihadistes qui prétendent haïr Daech mais qui coopèrent avec ce groupe pour combattre Bachar al-Assad.

Ce n’est que le mois dernier, dans une déclaration officielle au Comité des services armés du Sénat américain, que le général Lloyd Austin, qui est à la tête de la stratégie anti-Daech auprès du Commandement central des États-Unis, a admis que seulement « quatre ou cinq » des groupes rebelles « modérés » entraînés par les Américains combattaient actuellement Daech en Syrie.

Qui combat réellement Daech ?

Cela ne veut pas dire que les questionnements au sujet de la Russie sont infondés. Il est clair que les interventions intéressées de Vladimir Poutine en Syrie ont pour objectif de maintenir au pouvoir le très dur Bachar al-Assad, et ce en écrasant les rebelles qui cherchent à le renverser.

Mais les journalistes occidentaux, qui répètent bien sagement les propos du Département d’État américain, ont tous oublié de lui poser les questions qu’ils ont à juste titre posées à la Russie : pourquoi la coalition sous commandement américain refuse-t-elle de bombarder les puits de pétrole de l’État islamique et ses convois pétroliers ?

Les surprenantes conclusions d’une étude de l’université de Greenwich, publiée en mars par la Maritime Security Review, au sujet des réseaux de trafic illégal de pétrole de l’État islamique donnent à réfléchir.

Dirigée par George Kiourktsoglou, maître de conférences sur la sécurité maritime et ancien stratégiste auprès de la compagnie Royal Dutch Shell, et par le Dr Alec Coutroubis, directeur par intérim de la faculté d’ingénierie et de sciences, cette étude montre que les attaques aériennes américaines, turques et du Golfe sur les « infrastructures pétrolières » de Daech ne sont pas allées assez loin : « Les puits d’extraction dans les régions bombardées n’ont pas encore été pris pour cibles par les États-Unis ou par les forces aériennes alliées, ce qui peut être imputé aux politiques parfois ‘’toxiques’’ menées au Moyen-Orient. »

Les deux universitaires, qui ont déjà apporté des preuves par le passé devant le Comité spécial des Affaires étrangères du parlement britannique, ajoutent que, malgré les importants convois qui transportent le pétrole de Daech à travers la Syrie, l’Irak et la Turquie, « les attaques aériennes américaines et alliées ne visent pas les camions par peur de provoquer une contre-réaction de la part des habitants » (même si tuer jusqu’à un millier de Syriens ne semble déranger personne). En conséquence, « les opérations de transport se déroulent efficacement et sont menées la plupart du temps en plein jour ».

Donc, les États-Unis ne s’attaquent pas directement aux ressources financières de l’État islamique — ses infrastructures pétrolières œuvrant sur le marché noir — mais, à la place, font équipe avec des groupes affiliés à al-Qaïda qui sont eux-mêmes à l’origine de l’apparition de Daech, et ce dans le but de s’en prendre à Bachar al-Assad. Et pour la Russie, bien qu’elle continue à montrer les dents, le plus urgent semble pour l’instant de contrer les manœuvres sous commandement américain visant à renverser Bachar al-Assad ; pour arriver à ses fins, l’armée russe s’attaque directement aux adversaires les plus directs du président syrien.

En d’autres termes, nous avons là une nouvelle guerre froide entre deux empires concurrents, dont les éternelles victimes sont les Syriens. Quant à l’État islamique, il n’est rien de plus que l’enfant illégitime d’un conflit par procuration prêt à escalader.

 

- Nafeez Ahmed est journaliste d’investigation, chercheur spécialisé en sécurité internationale, et auteur à succès qui suit de près ce qu’il appelle la « crise de la civilisation ». Il a été lauréat du prix Project Censored récompensant un journalisme d’investigation exceptionnel pour son reportage dans le Guardian faisant un croisement entre les crises écologiques, énergétiques et économiques mondiales avec la géopolitique et les conflits régionaux. Il a également écrit pour The Independent, le Sydney Morning Herald, The Age, The Scotsman, Foreign Policy, The Atlantic, le Quartz, le Prospect, le New Statesman, Le Monde diplomatique, le New Internationalist. Son travail sur les causes fondamentales et les opérations secrètes liées au terrorisme international a été officiellement pris en compte par la Commission sur le 11 septembre et par l’enquête du Coroner sur les attentats du 7 juillet à Londres.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : une Syrienne réagit à la destruction de sa maison lors des frappes aériennes russes dans le village de Maasaran, près d’Idleb, en Syrie, le 7 octobre 2015.

Traduction de l’anglais (original) par Mathieu Vigouroux.