La lutte pour la justice sociale en Afrique du Nord se poursuit

La lutte pour la justice sociale en Afrique du Nord se poursuit

#Maghreb
Hamza Hamouchene et Nada Trigui's picture
17 septembre 2017

Ce printemps, nous sommes partis avec un groupe de militants qui travaillent sur des questions liées à l’extractivisme, à la souveraineté des ressources naturelles et aux droits des travailleurs, à la rencontre de Tunisiens qui militent pour les mêmes choses. Voici ce que nous avons appris au cours de notre voyage

Six ans après le début du processus révolutionnaire en Tunisie, un sentiment d’agitation, de désenchantement et de désillusion règne dans le pays. Les mobilisations sociales, les manifestations et les occupations se multiplient, reflétant la résistance continue du peuple tunisien face aux structures économiques et politiques oppressives qui l’a amené à se révolter en premier lieu.

Les gens demandent ce qui est arrivé aux promesses de la révolution de 2011 et aux demandes de justice sociale et de dignité nationale. Comment peut-on être au chômage lorsque des richesses sont créées dans les mines, les carrières et les champs de gaz au coin de la rue ?

Comment peut-on être au chômage lorsque des richesses sont créées dans les mines, les carrières et les champs de gaz au coin de la rue ?

Cela est particulièrement vrai loin des lieux touristiques animés du pays, dans l’intérieur sous-développé de la Tunisie où les populations continuent de lutter contre la paupérisation, la corruption et les injustices quotidiennes.

L’échec et l’incapacité de l’État à résoudre ces problèmes résultent d’une insistance dangereuse à appliquer la recette néolibérale du désastre, et constituent un aspect de la violence néolibérale infligée avec acharnement aux Tunisiens.

Le modèle de développement imposé aux Tunisiens – ainsi qu’à d’autres peuples de la région – est un modèle extractiviste qui cherche à piller autant de ressources naturelles que possible et le plus rapidement possible sans guère de considérations pour la durabilité de ces efforts.

À la manière néocoloniale, ces ressources, du pétrole au minéraux, des poissons aux arbres, sont ensuite exportées vers les marchés mondiaux, enrichissant les entreprises et les actionnaires tandis que les communautés locales ne voient ni bénéfices, ni changements positifs.



L’une des nombreuses manifestations lancées contre le gaz de schiste dans la ville d’In Salah, dans le désert du sud algérien (Twitter/@ tokyowiyya)

Outre la pollution, la destruction de l’environnement et la prévalence croissante de certaines maladies comme le cancer, les sites d’extraction des combustibles fossiles et des industries minières en Afrique du Nord sont des zones de dépossession, d’exclusion et de sous-développement, où l’abondance des ressources contraste vivement avec le quotidien des citoyens. Les exemples principaux sont les villes gazières et pétrolières d’In Salah et de Hassi Messaoud en Algérie, la ville industrielle de Safi et la ville d’Imider au Maroc, où est exploitée une mine d’argent, ainsi que les bassins miniers de phosphate de Gafsa et Gabès en Tunisie.

Ce printemps, avec 25 autres militants et représentants de communautés d’Afrique du Nord et d’Amérique latine qui travaillent sur des questions liées à l’extractivisme, à la souveraineté des ressources naturelles, de la nourriture et des terres, et aux droits des travailleurs, nous avons rendu visite à certaines de ces communautés dans le sud de la Tunisie pour exprimer notre solidarité avec ceux qui combattent les injustices liées à l’exploitation minière, au pillage des ressources et à la confiscation des terres.

Gabès : de « paradis sur terre » à écocide

Notre convoi, parti de Tunis, rassemblait des représentants d’une vaste gamme d’organisations, de celles qui luttent contre la fracturation hydraulique en Algérie et l’exploitation abusive des mines d’argent au Maroc, à celles qui soutiennent les mouvements sociaux en Tunisie et l’agriculture coopérative en Égypte et au-delà. 

Nous avons voyagé tous ensemble dans cette caravane de la solidarité pour établir des liens avec différentes organisations et mouvements sociaux, apprendre des expériences de chacun et présenter une critique radicale de l’extractivisme dans la région.

Les usines ont infligé une réalité toxique de pollution, elles ont décimé la flore et la faune, et ont pillé les ressources en eau, affectant chaque couche du tissu social de la communauté

Cette caravane faisait suite au succès d’un autre voyage de solidarité organisé en novembre dernier dans la ville océanique de Safi, au Maroc, une zone qui a été sacrifiée pour mettre en œuvre un modèle extractiviste de développement économique – avec la construction sur ses rives d’une usine de phosphates, d’une cimenterie et d’une centrale électrique à charbon – et dans les villages ruraux d’Imider, qui ont pendant six ans tenu un camp de protestation contre la mine d’argent de propriété royale qui s’accapare leur eau, pollue leur environnement et détruit leurs moyens de subsistance. 

Notre première destination était Gabès, la seule oasis côtière de la Méditerranée. On avait coutume de l’appeler « le paradis sur terre » avant qu’un complexe industriel chimique ne soit construit sur ses rives pour traiter les phosphates extraits du bassin minier de Gafsa dans les années 1970.

Les usines ont infligé une réalité toxique de pollution, elles ont décimé la flore et la faune, et ont pillé les ressources en eau, affectant chaque couche du tissu social de la communauté, en particulier ceux qui se trouvent en première ligne face à la pauvreté.



Une petite manifestation le jour où la caravane s’est rendue à Gabès. Des représentants d’organisations et de mouvements sociaux parlent de leurs luttes et du besoin de solidarité régionale et internationale (MEE/Hamza Hamouchene)

Les pêcheurs nous ont raconté comment leurs prises avaient considérablement diminué au cours des dernières années et la biodiversité s’était retrouvée gravement affectée par la quantité de déchets que l’usine déverse directement dans la mer.

Mohamed, l’un des militants que nous avons rencontrés à Gabès, a déclaré que sa famille avait perdu ses terres lorsque l’usine a été implantée. L’État, a-t-il rapporté, avait promis d’indemniser sa famille et d’autres personnes pour leurs pertes, mais il n’a pas respecté ses promesses.

Il a également parlé des pertes subies chaque jour par ceux qui pratiquent une agriculture de subsistance lorsque leur agriculture ne survit pas aux pénuries d’eau et aux émissions de gaz dus au complexe industriel, qui tue certaines des plantations avant qu’elles ne produisent des fruits mûrs.

Depuis l’ère coloniale, l’axe Sfax-Gafsa est l’axe principal d’exploitation des phosphates dans le pays, Gafsa étant la zone de production et Sfax, le port d’expédition vers l’Europe. Les quelques années précédant l’indépendance ont vu la naissance de l’industrie chimique des phosphates avec la création de la première usine du groupe chimique à Sfax.

L’État postcolonial n’a fait que renforcer ce choix en établissant le complexe chimique de Gabès en 1972. Depuis, le développement de l’ensemble du triangle Gabès-Gafsa-Sfax en est venu à dépendre de l’exportation et de la transformation de produits dérivés des phosphates, bien que peu ait été réinvesti dans ces régions productives.



Une plage de Gabès où pêchent les habitants du coin. L’usine à proximité a eu un impact négatif sur le rendement de la pêche et la biodiversité (MEE/Nada Trigui)

Au nom de ce modèle, les autorités sont en réalité en train de commettre un écocide délibéré. C’est le paradoxe de l’extractivisme à l’ère du capitalisme, selon lequel certaines zones – et les personnes qui y vivent – sont sacrifiées afin de poursuivre l’accumulation du capital.

Gafsa : maudit soit le phosphate

La caravane s’est ensuite dirigée vers la cause de la pollution à Gabès : le bassin minier de phosphate de Gafsa.

Là, en 2008, les résidents ont protesté contre les pratiques corrompues d’embauche dans les mines. La police a imposé une sorte de siège aux communautés protestataires pendant six mois. Les événements, marqués par la répression violente exercée par le régime de Ben Ali, ont été considérés comme la première étincelle ayant déclenché la révolution de 2011. 

Les communautés de cette région souffrent encore du modèle extractiviste de développement qui ne se régénère que par le pillage, la marginalisation et une plus grande dégradation de l’environnement.

Au cours des dernières années, plusieurs usines de la région ont été occupées par des jeunes sans emploi, arrêtant la production, et plusieurs manifestations ont été organisées pour dénoncer les pénuries d’eau causées par l’usage excessif qu’en fait l’entreprise de phosphates.

C’est le paradoxe de l’extractivisme à l’ère du capitalisme : certaines zones – et les personnes qui y vivent – sont sacrifiées afin de poursuivre l’accumulation du capital

En fait, l’eau est fréquemment coupée dans cette zone, parfois pendant plus de deux semaines d’affilée et en particulier durant l’été, obligeant les habitants à acheter des citernes pour collecter l’eau de pluie. L’entreprise capte plus des trois quarts de la capacité exploitée (565 litres par seconde) de la nappe phréatique d’Oum Laarayes-Redeyef pour procéder au broyage, au nettoyage et au traitement de la ressource brute à l’aide de composants chimiques en vue d’améliorer sa qualité et rehausser sa compétitivité lorsqu’elle est vendue sur les marchés internationaux.

Plus tard, l’eau utilisée – mais non traitée – est directement déversée sur les terres agricoles, générant de la pollution, contaminant les réservoirs d’eau et nuisant à la fertilité du sol.

Wassim, chercheur et activiste de Redeyef, une ville de la région du bassin, a expliqué à notre groupe que la région est connue pour son importante production de variétés spécifiques de fruits – pêches, dattes, abricots et autres – qui pourrait constituer une alternative au modèle destructif basé sur les phosphates, mais qui se trouve menacée par les activités de l’industrie.



Le centre-ville de Redeyef, où vivent les gens et où les opérations minières se poursuivent à proximité immédiate, ainsi que c’est le cas depuis l’époque coloniale (MEE/Nada Trigui)

Au cours de notre visite à Redeyef et à une autre ville voisine, Oum Laarayes, nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec des représentants de la communauté locale, des activistes et des organisations, y compris des militants du mouvement des chômeurs dans la région.

Il pourrait sembler étrange qu’il y ait des chômeurs dans ces régions riches en ressources, mais la vérité est que le secteur extractif orienté vers l’exportation ne crée pas de richesses pour les marchés locaux et, contrairement à la croyance populaire, ne crée pas suffisamment d’emplois.

Blanchiment

Au lieu de réinvestir dans des projets productifs et de diversifier les activités génératrices de revenus, les gouvernements successifs se sont contentés d’essayer d’« acheter » la paix sociale en créant des entreprises de services privées qui promettaient de protéger l’environnement, mais qui ont en réalité été utilisées pour camoufler la dégradation de l’environnement et contenir la colère populaire.

Cette fausse solution ne répond pas aux aspirations du peuple, n’absorbe pas la nouvelle population active, ne produit pas de richesse et n’augmente en rien le niveau de vie des citoyens.

Nous avons évoqué de nombreux problèmes – du caractère néocolonial de l’exploitation minière à l’urgence des demandes formulées par les mouvements sociaux, notamment des emplois, de meilleures infrastructures et un meilleur accès à l’eau. Mais la question de l’emploi, mentionnée à plusieurs reprises au cours de presque toutes les discussions, représentait un défi. Beaucoup se sont demandés si elle devait obtenir la priorité par rapport aux autres revendications dans la lutte pour la justice sociale.

Quelle est la probabilité, se demandaient certains, que le fait d’exiger plus d’emplois dans les usines qui causent une telle dévastation apporte des solutions durables aux communautés de la région ? Travailler pour ces industries ne renforcerait-il pas simplement la dépendance des communautés à un modèle hautement polluant qui leur coûte leur santé, sacrifie leur environnement et vole leurs ressources ? 



Graffitis des slogans du mouvement des chômeurs : « Pas de phosphates sans emploi », « Donnez-moi mon droit », « Nous résisterons » (MEE/Nada Trigui)

Les discussions ont également porté sur les similitudes entre les luttes dans les différents pays. L’expérience de Gafsa est comparable à la lutte d’Imider, le village rural marocain où les niveaux d’eau des réservoirs destinés à l’agriculture ont considérablement diminué en raison de l’extraction intensive d’eau par les mines d’argent à proximité, destituant la communauté dans son ensemble de ses droits à des moyens de subsistance décents.

La situation à Gafsa est similaire à la lutte du mouvement des chômeurs dans le Sahara riche en pétrole et en gaz dans le sud de l’Algérie, une lutte contre le capitalisme fossile, sa logique consistant à développer le sous-développement et à accumuler le capital en dépossédant les communautés.



Un représentant des mouvements des chômeurs et contre la fracturation hydraulique en Algérie partage son expérience à Oum Laarayes (MEE/Hamza Hamouchene)

Le Sahara a souffert de décennies de sous-développement plus que n’importe quelle région en Algérie. De simples observations et comparaisons entre les villes du nord et du sud révèlent l’ampleur de la disparité économique entre les deux régions, chose très ironique compte tenu du fait que la richesse de l’Algérie provient principalement du pétrole et du gaz du Sahara.

Jemna : une lutte inspirante

Le schéma de l’extractivisme, ainsi que les héritages de l’ère coloniale, ne se limitent pas aux ressources fossiles et énergétiques. 

En Tunisie, au-delà de l’industrie des phosphates, la propriété foncière est l’une des questions les plus litigieuses héritées de l’époque coloniale française. Cependant, certaines injustices ont été perpétrées par l’État postcolonial lorsque celui-ci a choisi de ne pas restituer à leurs véritables propriétaires les terres saisies par la force sous la domination coloniale française.

Jemna représente une forme alternative de gouvernance économique et rompt avec le mythe selon lequel seuls les grands projets commerciaux ou ceux gérés par l’État sont couronnés de succès, en plus d’offrir une nouvelle forme de gestion collective des ressources qui répond mieux aux besoins des communautés

Nous avons conclu notre voyage de cinq jours par une visite à l’oasis de Jemna, où se tient une lutte inspirante pour la terre. En 1912, les colons français ont saisi la terre des paysans de Jemna, l’exploitant pour exporter des dates vers la France. Même après l’indépendance de la Tunisie en 1956, les terres ne leur avaient toujours pas été rendues.

Il a fallu attendre la révolution de 2011 pour que la communauté de cet oasis remporte une victoire, reprenant le contrôle de ses moyens de subsistance et autogérant de façon collective ses terres et ses ressources pour le bénéfice de la communauté – et cela demeure une réussite précaire pour l’instant.



Des militantes d’Algérie et du Maroc parlent avec l’un des travailleurs agricoles de l’oasis de Jemna de leurs expériences depuis 2011 et des défis auxquels ils sont encore confrontés (MEE/Hamza Hamouchene)

Cet exemple vivant a ranimé la croyance dans le pouvoir des communautés à s’organiser et à réussir ensemble. Il met au défi le système centralisé qui les a négligées et leur rend la liberté de décider des projets qui conviennent à leur région et qui répondent à leurs besoins.

Jemna est un défi et une menace pour le pouvoir de l’élite néolibérale et contre-révolutionnaire. Il représente une forme alternative de gouvernance économique et rompt avec le mythe selon lequel seuls les grands projets commerciaux ou ceux gérés par l’État sont couronnés de succès, en plus d’offrir une nouvelle forme de gestion collective des ressources qui répond mieux aux besoins des communautés.

Extractivisme, « libre échange » et colonialisme

En Afrique du Nord comme partout ailleurs, l’extractivisme est en grande partie incompatible avec la justice sociale en raison de ses conséquences sociales et environnementales désastreuses. Il a aggravé les inégalités et la pauvreté et est devenu un facteur majeur de troubles sociaux.

Le combattre ne peut toutefois pas être dissocié d’une remise en question de la religion du libre-échange, laquelle maintient un cadre de division internationale du travail profondément injuste – un système qui repose sur un réservoir sans fin de main-d’œuvre et de ressources naturelles bon marché pour les économies occidentales dominantes. 



Les militants discutent des similitudes entre leurs luttes après une visite dans des sites de pollution et de destruction de l’environnement à Gabes (MEE/Hamza Hamouchene)

La doctrine néolibérale du « libre-échange » – qui n’est pas libre du tout –, combinée à une croyance aveugle dans la croissance perpétuelle, invite les entreprises à agir comme elles le souhaitent et ne fait que légitimer le pillage continu de nos ressources et de nos pays. C’est à nouveau du colonialisme, qui se fait passer pour de « la démocratie de marché ».

Les populations des régions extractives nourrissent des griefs anciens qui parfois éclatent sous la forme de soulèvements. Une explosion de conflits socio-environnementaux liés à l’accès, à la conservation et au contrôle des ressources naturelles, associée à l’apparition de nouvelles formes de mobilisation, est l’une des conséquences de l’extractivisme.

Les similitudes des luttes à travers la région et la prise de conscience que les causes sont partagées ont fait de la caravane une opportunité unique pour apprendre, échanger et pratiquer une solidarité active, ouvrant la voie à une coordination transnationale accrue des luttes et de l’action.

 

Hamza Hamouchene est un auteur algérien, militant, co-fondateur de Algeria Solidarity Campaign (ASC) et responsable des programmes Afrique du Nord et Asie de l’Ouest à War on Want. Ses écrits sont apparus dans le Guardian, le Huffington Post, Counterpunch, Jadaliyya, New Internationalist et openDemocracy.

- Nada Trigui est diplômée en économie politique et militante de la société civile basée à Tunis. Elle travaille actuellement comme journaliste et chercheuse indépendante et nourrit un intérêt particulier pour les questions de justice, de commerce, d’environnement et de souveraineté alimentaire.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye

Photo : Des chômeurs de la région minière de Gafsa, dans le centre de la Tunisie, protestent devant des soldats tunisiens qui montent la garde à l’extérieur du siège du Groupe chimique tunisien à Tunis le 30 novembre 2011 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par Monique Gire.