La révocation de l’interdiction de conduire pour les Saoudiennes : insuffisante et tardive

La révocation de l’interdiction de conduire pour les Saoudiennes : insuffisante et tardive

#ArabieSaoudite
Madawi Al-Rasheed's picture
28 septembre 2017

Le roi Salmane et son fils, qui ont besoin d’améliorer leur image, utilisent une stratégie qui a fait ses preuves dans les régimes autoritaires : récupérer la cause des femmes

Même si le royaume de Salmane a commis des faux pas dans le cadre de sa politique étrangère régionale et de sa réforme politique nationale, il a réussi un coup de force lorsque le roi a rendu un décret royal mardi révoquant l’interdiction de conduire pour les femmes. 

Il a ordonné la création d’une commission ayant pour mission d’examiner les aspects pratiques de ce décret en vue d’une mise en œuvre en 2018. Le nouvel ambassadeur saoudien aux États-Unis, Khalid ben Salmane, a annoncé que les femmes n’avaient pas besoin de l’autorisation de leur tuteur légal pour obtenir le permis. 

Nous ne devons pas oublier le courage des Saoudiennes, en particulier des activistes qui ont payé un lourd tribut pour avoir osé conduire, encourant humiliations et arrestation

Immédiatement, Latifa al-Shalaan, membre nommée du Conseil de la Choura, a annoncé à la télévision saoudienne Al-Arabiya qu’il s’agissait d’une victoire historique pour les femmes. Les réseaux sociaux ont été inondés par une vague de félicitations et d’applaudissements. Des militantes ont envoyé des déclarations d’amour à Mohammed ben Salmane sur Twitter. 

La vraie question est de savoir s’il s’agit d’un coup de pub creux et de courte durée ou du début d’une réforme fondamentale dans le royaume. Nous ne connaîtrons la réponse à cette question que lorsque nous aurons connaissance des réformes qui en résulteront.

À qui faut-il attribuer cette avancée ? Nous ne devons pas oublier le courage des Saoudiennes, en particulier des activistes qui ont payé un lourd tribut pour avoir osé conduire, encourant humiliations et arrestation.

Les Saoudiennes font campagne pour le droit de conduire depuis le début des années 1990. Plusieurs femmes ont même fini en prison pour cela. Les dernières victimes sont plus récentes. Parmi d’autres femmes revigorées par les soulèvements arabes en 2011, Manal al-Sharif, une employée d’Aramco à l’époque et activiste, a osé conduire dans l’est de l’Arabie saoudite avec Wajiha al-Howeider, une féministe chevronnée, qui a enregistré la scène pour la faire circuler sur les réseaux sociaux.

 


Manal al-Sharif a été détenue pendant neuf jours dans une prison infestée de cafards. Après sa sortie, elle a quitté le pays pour commencer une nouvelle vie en Australie.

En 2014, Lujain al-Huthloul a tenté de traverser la frontière entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis au volant de sa voiture, mais elle a été arrêtée avec son amie Maysa al-Amoudi qui s’est précipitée pour être avec elle à la frontière. Toutes deux ont été détenues pendant plus de deux mois.

Un royaume en vrille

L’autre question essentielle est : pourquoi maintenant ? Alors que les mauvaises nouvelles se sont succédé pour le royaume ce mois-ci, le roi Salmane et son fils avaient grandement besoin d’améliorer leur image.

Une proposition visant à envoyer des enquêteurs indépendants de l’ONU au Yémen, où des crimes de guerre ont pu être commis à la suite de frappes aériennes saoudiennes, a incité le royaume à menacer de rompre les liens diplomatiques et commerciaux avec les pays membres du Conseil des droits de l’homme de l’ONU.

Il nous faut vraiment aller au-delà des célèbres Mille et Une Nuits dans lesquelles le calife Haroun al-Rashid écoute attentivement les contes de Shéhérazade

Depuis le 9 septembre, plus de 30 militants, érudits et religieux en Arabie saoudite ont été arrêtés et, cette semaine, un rapport de Human Rights Watch a mis en évidence la discrimination institutionnelle à l’encontre des minorités religieuses et la propagation du discours haineux et des fatwas à leur encontre.

Sur le plan national, le paradis néolibéral doit encore se concrétiser. La diminution de l’État-providence et les réductions des aides ont été abrogées car Mohammed ben Salmane ne veut pas être associé aux mesures d’austérité annoncées en 2016 alors qu’il se prépare à devenir roi.

En juin 2017, il était revenu sur ses précédents plans d’austérité économique après avoir été critiqué par les Saoudiens sur les réseaux sociaux pour les avoir obligés à se serrer la ceinture alors qu’il profitait de son nouveau yacht d’une valeur estimée à plus de 500 millions de dollars.  

À LIRE : Retour vers le futur : les Saoudiens sur le sentier de la guerre contre les Sahwis

Alors, pourquoi une monarchie absolue où il n’y a pratiquement aucune liberté de parole, pas de société civile indépendante, de partis politiques, d’assemblée nationale élue, de gouvernement représentatif ou de mouvement féministe autorisé, promeut soudainement les femmes et leur permet même de conduire dans le dernier pays de la planète où une telle chose était jusque-là interdite ?

Pourquoi le roi deviendrait-il le grand défenseur féministe de l’émancipation des femmes ?

Pourquoi le régime a besoin des femmes

Ici, il nous faut vraiment aller au-delà des célèbres Mille et Une Nuits dans lesquelles le calife Haroun al-Rashid écoute attentivement les contes de Shéhérazade. Des régimes oppressifs comme le régime saoudien ont souvent besoin du gant de velours des femmes, et ce pour quatre raisons.

Les Saoudiennes sont promues dans le royaume depuis l’époque du roi Abdallah comme contre-courant face à ceux qui défient le régime depuis longtemps, les islamistes notamment

Premièrement, en défendant les causes des femmes, les régimes autoritaires brisent les solidarités au sein de la population et placent cette dernière dans une éternelle guerre de genre, créant ainsi une diversion par rapport aux luttes pour les droits politiques et civils qui concernent à la fois les hommes et les femmes. En Arabie saoudite, les femmes étaient tolérées si elles demandaient seulement les droits des femmes. Ainsi, les femmes ne pouvaient parler qu’au nom des femmes et aucune femme ne pouvait entretenir un rêve national. Cela maintient les femmes à leur place et les empêche de rejoindre les hommes afin d’exiger des droits politiques pour tous.

Deuxièmement, les Saoudiennes sont promues dans le royaume depuis l’époque du roi Abdallah comme contre-courant face à ceux qui défient le régime depuis longtemps, les islamistes notamment. Pour vaincre les islamistes, les régimes autoritaires du monde arabe ont courtisé les femmes, impliquant que les islamistes sont contre leur émancipation. Cela a pris de l’importance lorsque les femmes ont rejoint les mouvements islamistes et ont vu en eux une opportunité d’émancipation. Dans leur propagande, les dictateurs se sont présentés comme les défenseurs des femmes et ont dépeint les islamistes comme leurs ennemis. 



Des Saoudiennes assises dans un stade pour la première fois pour assister à un événement à Riyad le 23 septembre 2017 commémorant l’anniversaire de la fondation du royaume (AFP)

Troisièmement, un régime autoritaire comme le régime saoudien ne pouvait ignorer la vague d’activisme des Saoudiennes qui étonne le monde depuis 2011. Des étudiantes qui organisent des manifestations contre l’administration universitaire, des femmes qui conduisent dans les rues de Riyad et de Djeddah, des campagnes pour que les femmes puissent être candidates et électrices lors des élections municipales, des manifestations contre la détention de frères, de pères et de cousins… le régime n’avait d’autre choix que de laisser faire. Récupérer la lutte des femmes était devenu urgent pour étouffer la lutte générale des Saoudiens contre leur marginalisation.

Et, finalement, cela permet d’apaiser la communauté internationale et de casser cette vilaine image de l’Arabie saoudite comme foyer de radicaux et d’inégalités entre les sexes. Le régime doit montrer à son bailleur le plus important, les États-Unis, à quel point il s’est transformé – d’où les images d’Ivanka et Melania Trump défilant à Riyad en talons hauts et vêtues à la dernière mode.

Il avait besoin de montrer que l’Arabie saoudite s’est engagée sur le chemin d’un féminisme consumériste, dans lequel les droits des femmes sont réduits à la possibilité de porter le dernier gadget à la mode, parce que nous le valons bien

Mohammed ben Salmane suit le battage médiatique de Trump et veut démontrer que lui aussi est entouré de toutes ces femmes « qui [l’]aiment ». Pour ouvrir l’économie et attirer les investissements étrangers, il avait besoin de montrer que l’Arabie saoudite s’est engagée sur le chemin d’un féminisme consumériste, dans lequel les droits des femmes sont réduits à la possibilité de porter le dernier gadget à la mode, parce que nous le valons bien.

L’Arabie saoudite a un long chemin à parcourir avant que les femmes et les hommes n’acquièrent les importants droits politiques et civils qui leur sont actuellement refusés. Salmane pourrait dès à présent prouver sa volonté de réformer le royaume en procédant à la libération des prisonniers d’opinion et en garantissant la liberté de parole et d’assemblée. C’est la première étape avant de commencer à parler d’un gouvernement élu et d’un conseil national représentatif.
 

- Madawi al-Rasheed est professeure invitée à l’Institut du Moyen-Orient de la London School of Economics (LES). Elle a beaucoup écrit sur la péninsule arabique, les migrations arabes, la mondialisation, le transnationalisme religieux et les questions de genre. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @MadawiDr

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : une femme conduit une voiture en Arabie saoudite en octobre 2013 (Reuters).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.