La Syrie nous entraîne-t-elle dans une troisième guerre mondiale ?

La Syrie nous entraîne-t-elle dans une troisième guerre mondiale ?

#TensionsMoyenOrient
Alexey Khlebnikov's picture
24 avril 2018

Bien qu’elle ait montré que les États-Unis et la Russie maintiennent des canaux de communication efficaces, la récente escalade militaire en Syrie a mis en évidence un niveau dangereux de volatilité mondiale

Depuis plus d’une semaine, tout le monde se demande si la récente escalade entre les États-Unis et la Russie au sujet de la Syrie est le prélude d’une troisième guerre mondiale.

Exagérée pour certains, la question est légitime pour d’autres, qui voient ce récent épisode comme un signe inquiétant d’insécurité et d’instabilité croissantes à l’échelle internationale.

En Russie, de nombreux experts et personnes ordinaires semblent avoir trouvé un consensus sur le fait qu’un éventuel affrontement militaire entre Moscou et Washington pourrait détruire l’humanité telle que nous la connaissons. « Ne déclenchons pas la 3e guerre mondiale à cause de la Syrie », a noté un Russe sur les réseaux sociaux, tandis qu’un autre a déclaré : « Assad ne vaut pas la peine que l’on parte tous en guerre une troisième fois ».

Une situation « sans victoire »

Même les représentants des dirigeants russes qui ont commenté la récente escalade ont déclaré qu’une confrontation militaire directe avec les États-Unis pourrait avoir de graves conséquences et donner lieu à une situation « sans victoire ». Il est tout à fait certain que les deux pays comprennent les risques et c’est la raison pour laquelle – en dépit d’une rhétorique hostile de part et d’autre – ils demeurent déterminés à éviter tout affrontement direct.

Cette dernière escalade militaire diffère des frappes américaines d’avril 2017 pour plusieurs raisons. L’année dernière, les États-Unis avaient tiré 59 missiles Tomahawk sur la base aérienne syrienne d’al-Shayrat en réponse à une attaque chimique présumée contre la ville de Khan Cheikhoun. Lors de la frappe de ce mois-ci, 105 missiles ont été tirés par les États-Unis, rejoints dans la manœuvre par le Royaume-Uni et la France.

Même les représentants des dirigeants russes qui ont commenté la récente escalade ont déclaré qu’une confrontation militaire directe avec les États-Unis pourrait avoir de graves conséquences

Moscou et Damas ont en outre affirmé que de nombreux missiles avaient été interceptés cette fois-ci ; l’année dernière, la Russie et la Syrie n’avaient émis aucune déclaration officielle. Une autre différence essentielle consiste dans le fait que cette fois-ci, Washington a non seulement accusé le régime syrien d’utiliser des armes chimiques, mais a également fustigé Moscou pour sa complicité, alimentant ainsi les tensions.

Quoi qu’il en soit, ce qu’il faut retenir de la frappe trilatérale de ce mois-ci en Syrie est que tous les intervenants sont rentrés chez eux avec le sourire. Les États-Unis ont tenu leur promesse d’attaquer, apaisant les faucons à l’intérieur du pays et les alliés à l’étranger. Quant au Royaume-Uni et à la France, ils ont, en se joignant à la frappe, fait montre d’unité entre alliés et ont pu donner l’image de gouvernements décisifs aux yeux de leurs publics nationaux et européens.

Le gouvernement syrien a, pour sa part, survécu à la frappe en subissant un minimum de dégâts : zéro victime et des dommages mineurs aux infrastructures. Selon le ministère russe de la Défense, les systèmes de défense aérienne du pays ont intercepté les deux tiers des missiles lancés. Moscou, enfin, a pu sauver les apparences : l’équipement militaire et le personnel russe en Syrie sont restés intacts, ce qui signifie que la Russie n’a pas eu besoin de riposter.



Cette image satellite prise le 14 avril 2018 montre le Centre d’études et de recherches scientifiques de Barzeh, au nord de Damas, suite aux frappes des États-Unis, du Royaume-Uni et de la France (AFP)

Le résultat atteste de la capacité de deux puissances majeures – les États-Unis et la Russie – à mener des discussions efficaces et à s’entendre sur un compromis. Bien que le Pentagone ait nié que les Russes aient été informés à l’avance des coordonnées de la frappe, le ministère français de la Défense a déclaré : « […] avec nos alliés, nous avons veillé à ce que les Russes soient prévenus en amont ». Le fait qu’il n’y ait pas eu de victimes civiles confirme l’argument selon lequel Moscou aurait été informé à l’avance.

Changement de position pour Ankara ?

Pendant ce temps, les experts ont interprété le soutien de la Turquie à l’action militaire en Syrie de ses alliés de l’OTAN comme une rupture vis-à-vis du partenariat turco-russe, soulevant des questions sur la cohérence de la politique syrienne d’Ankara. Le président français Emmanuel Macron a déclaré que les frappes trilatérales sur la Syrie avaient « séparé les Russes des Turcs » sur ce dossier. « Les Turcs ont condamné les frappes chimiques et ont soutenu l’opération que nous avons conduite », a-t-il affirmé.

En tentant de faire avancer leurs propres intérêts dans le conflit syrien, les acteurs impliqués contribuent à une situation où l’imprévisibilité, associée au risque constant d’escalade militaire, règne en maître

Il convient de noter que la politique syrienne de la Turquie fait preuve d’incohérence depuis un bon moment déjà, le pays ayant changé son approche vis-à-vis du conflit et du président Bachar al-Assad à plusieurs reprises dans le passé. Cependant, dans le cas présent, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a utilisé l’escalade militaire pour servir ses propres desseins.

D’une part, en exprimant son soutien aux frappes de ses alliés de l’OTAN, Erdoğan a démontré que la porte était encore ouverte pour une amélioration des relations entre la Turquie et les États-Unis. Dans le même temps, la Turquie n’a pas blâmé la Russie pour l’attaque chimique présumée à Douma comme l’ont fait les États-Unis et le Royaume-Uni, ce qui indique également qu’Ankara veut jouer la sécurité sur les deux fronts. S’adressant aux membres de son parti le 17 avril, Erdoğan a formulé très précisément la politique turque à l’égard de la Syrie : « La Turquie ne soutient ni ne s’oppose absolument à quiconque sur la question syrienne ».

Tirer de nouvelles leçons

En dépit de certains désaccords avec Moscou sur la Syrie, Erdoğan comprend que la Turquie a besoin de la Russie en Syrie pour atteindre son objectif, à savoir empêcher l’autonomie des Kurdes en Syrie. Les liens bilatéraux entre les deux pays sont trop forts pour être endommagés par cet incident.

Le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, a d’ailleurs rejeté les remarques de Macron concernant une « séparation » entre Moscou et Ankara. Les « liens [entre la Russie et la Turquie] ne sont pas faibles au point que le président français puisse les rompre », a-t-il déclaré

En somme, la dernière escalade autour de la Syrie montre que les acteurs impliqués continueront à se tester les uns les autres tout en recherchant des compromis. En tentant de faire avancer leurs propres intérêts dans le conflit syrien, ils contribuent à une situation où l’imprévisibilité, associée au risque constant d’escalade militaire, règne en maître.

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C’est pourquoi ceux qui, de chaque côté, propagent une approche plus agressive et intransigeante envers les opposants desservent la sécurité mondiale à long terme.

Sur une note plus positive, il convient de noter que ce dernier épisode a démontré que les États-Unis et la Russie maintiennent des canaux de communication efficaces leur permettant d’éviter les malentendus et les incidents susceptibles de mener à une escalade incontrôlée.

On peut espérer que la dernière escalade des tensions a permis à toutes les parties impliquées de tirer de nouvelles leçons qui les aideront à relâcher la pression avec succès la prochaine fois.

 

Alexey Khlebnikov est un expert de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord au Russian International Affairs Council. Il est titulaire d’une maîtrise en politiques publiques mondiales et études du Moyen-Orient. Il a été titulaire d’une bourse Muskie à l’École des affaires publiques Hubert Humphrey de l’Université du Minnesota (2012-2014) et chargé de recherche à la School of Advanced International Studies de l’Université Johns Hopkins en 2013.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : explosion à la périphérie de Damas après des frappes occidentales, le 14 avril 2018 (AFP).

Traduit de l’anglais (original).