Le secret bien mal gardé d’Israël : les ventes d’armes à des régimes en guerre

Le secret bien mal gardé d’Israël : les ventes d’armes à des régimes en guerre

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Yossi Melman's picture
20 novembre 2017

De la Birmanie au Soudan du Sud, en passant plus récemment par les États arabes du Golfe, Israël a essayé de garder secrètes ses ventes d’armes à des régimes engagés dans des conflits brutaux

Israël se targue d’être une société libre et démocratique qui fait partie du monde occidental. Eh bien, pas exactement. Du moins dans deux domaines importants.

Le premier, et le plus important, est l’occupation de la Cisjordanie sous le joug de l’armée israélienne et la privation de droits civils et démocratiques fondamentaux infligée à ses habitants palestiniens.

Les exportations militaires sont en quelque sorte une vache sacrée en Israël. Elles font partie de l’ADN israélien

Le second domaine dans lequel le manque de transparence est évident et dans lequel le gouvernement a tenté d’étouffer des informations concerne les exportations militaires et sécuritaires. Ici aussi, le censeur est omniprésent et réprime toute information susceptible d’embarrasser le gouvernement et l’appareil sécuritaire dans ses ventes d’armes à destination de dictateurs, de régimes voyous, de violateurs des droits de l’homme et d’autres gouvernements douteux.

Le cas birman

La Birmanie en est un exemple typique. En septembre, un groupe d’activistes des droits de l’homme israéliens a demandé à la Cour suprême de mettre fin aux ventes d’armes à la junte militaire de ce pays qui est toujours au pouvoir malgré les élections de 2015.

Selon des groupes de défense des droits de l’homme et des rapports de l’ONU, l’armée birmane est impliquée dans des opérations de nettoyage ethnique et des crimes de guerre systémiques contre les Rohingyas (une minorité musulmane). On estime que près d’un demi-million d’habitants se sont enfuis au Bangladesh voisin après que des milliers de personnes ont été tuées et violées et que des villages ont été incendiés. 

Pendant des années, Israël a vendu des armes à la Birmanie, notamment du matériel d’écoute, des équipements de communication et des patrouilleurs fabriqués par Israeli Aerospace Industries (IAI). Tar Ideals Concepts, une société israélienne, a également formé des membres des forces spéciales birmanes. La société n’a pas répondu aux demandes de commentaires.

Les gouvernements israéliens successifs ont eu honte de ces contrats mais ont encouragé les marchands d’armes et les industries publiques à continuer de les fabriquer. Dans le même temps, ils se sont servis du censeur militaire pour réprimer la diffusion d’informations.



Min Aung Hlaing, général en chef de l’armée birmane, prend la parole à l’occasion du deuxième anniversaire de la cérémonie de signature de l’accord de cessez-le-feu national, à Naypyidaw, le 15 octobre 2017 (AFP)

Comment sommes-nous donc au courant de tous ces contrats ? Parce que la junte birmane s’en est vantée sur ses sites officiels et a publié des photos de ses chefs en visite en Israël. Il s’agissait notamment de rencontres organisées en septembre 2015 entre le général Min Aung Hlaing, commandant en chef des forces armées birmanes, qui agit indépendamment du gouvernement civil, accompagné d’autres officiers de haut rang de la junte militaire, et le président israélien Reuven Rivlin, le chef de l’armée israélienne Gadi Eisenkot, les chefs des services de sécurité israéliens ainsi que des hauts responsables de l’industrie israélienne de l’armement.

Hlaing a même écrit sur sa page Facebook que ses collègues et lui avaient visité Israel Aerospace Industries, près de Tel Aviv, ainsi que d’autres entreprises du secteur de la défense.

Les liens avec la Chine

Récemment, j’ai appris que Commtac, un fabricant israélien d’équipements de communication pour drones, a vendu, via Elul (un courtier en armes israélien), des équipements installés sur des drones de fabrication chinoise utilisés par l’armée birmane. Commtac est une filiale du fabricant israélien de drones Aeronautics Defense Systems. Le gouvernement israélien s’est montré particulièrement sensible vis-à-vis de ce contrat, non pas parce qu’il s’oppose aux ventes à la Birmanie, mais parce qu’il craignait que le lien avec des drones chinois n’irrite les États-Unis.

Dès la fin des années 1970, bien avant l’établissement de relations diplomatiques entre Israël et la Chine, des entrepreneurs du secteur israélien de la défense ont secrètement équipé l’armée chinoise, avec l’approbation du gouvernement. Au cours de la dernière décennie, cependant, Israël a cessé ses ventes militaires à destination de la Chine sous la pression des administrations américaines successives.

On ne peut que supposer que la suspension des ventes israéliennes est temporaire et résulte de la pression publique à l’échelle nationale, provenant en particulier de groupes de défense des droits civiques

Si Elul n’a pas répondu aux demandes de commentaires, un porte-parole de Commtac et d’Aeronautics Defense Systems a confirmé que l’entreprise avait vendu des équipements à la Birmanie « conformément à la réglementation du ministère de la Défense et avec son approbation ». Il a ajouté, cependant, que le ministère de la Défense avait récemment changé de politique et suspendu les licences accordées à toutes les sociétés israéliennes qui autorisent les contrats avec la Birmanie, dont Commtac. 

Il convient de noter que le ministère n’a fait aucune déclaration à cet égard et espérait passer cette décision sous silence. Le ministère a refusé de développer le sujet, déclarant seulement : « Nous ne formulons aucun commentaire sur les questions relatives aux exportations. » Cette confidentialité vise à ne pas irriter la Birmanie, avec l’espoir que, tôt ou tard, l’interdiction sera levée et les affaires reprendront.

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On ne peut que supposer que la suspension des ventes israéliennes est temporaire et résulte de la pression publique à l’échelle nationale, provenant en particulier de groupes de défense des droits civiques. En septembre, certains d’entre eux ont appelé la Cour suprême d’Israël à ordonner au ministère de la Défense de mettre fin à ses ventes à destination de la Birmanie et de suivre ainsi les politiques américaines et européennes qui ont imposé un embargo sur les armes à ce pays d’Asie du Sud-Est. L’État s’y est opposé et le tribunal a rejeté cet appel.

Toutes les délibérations se sont déroulées à huis clos, signe qu’en Israël, ce n’est pas seulement le censeur, mais aussi les tribunaux qui serrent les rangs avec les forces de sécurité lorsqu’il est question de ventes d’armes.

Les ventes d’armes à des dictateurs

Les exportations militaires sont en quelque sorte une vache sacrée en Israël. Elles font partie de l’ADN israélien, tandis que le public soutient généralement la politique du gouvernement et préfère ne pas en entendre parler, même si ces ventes contrastent fortement avec la morale universelle, les droits de l’homme et l’éthique.

Les exportations d’armes israéliennes vers plus de cent pays sur les cinq continents ont rapporté 6 milliards de dollars en 2016. Bien que celles-ci représentent seulement 6 à 7 % du total des exportations israéliennes de biens et de services, la contribution des entreprises du secteur de la sécurité ne se limite pas aux exportations. Elles sont les principaux fournisseurs d’armes des Forces de défense d’Israël (FDI) et emploient quelque 100 000 travailleurs, ce qui en fait un facteur important de la prospérité économique d’Israël. 

Les clients peuvent être divisés en trois groupes. Le premier et le plus grand marché est formé par les pays avec lesquels Israël entretient des relations diplomatiques, comme les États-Unis, l’UE, l’Inde, Singapour et l’Azerbaïdjan.



Des soldats de l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS) transportent des armes lourdes près d’Alole, dans le nord du Soudan du Sud, le 16 octobre 2016 (AFP)

Le deuxième groupe se compose des pays avec lesquels Israël entretient des relations diplomatiques mais qui sont dirigés par des dictateurs, sont impliqués dans des guerres civiles ou commettent des violations des droits de l’homme, comme la Birmanie ou, par le passé, des pays d’Amérique centrale et méridionale, ou encore d’Afrique.

Les marchands d’armes israéliens ont vendu des armes aux deux camps pendant la guerre entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Mais le cas le plus inquiétant d’exportations israéliennes vers l’Afrique a été celui du Soudan du Sud. Israël a continué de fournir des armes à cette nation, même après la guerre civile sanglante qui y a éclaté. Ce n’est que récemment, sous la pression des médias locaux et de groupes de défense des droits de l’homme étrangers, que le ministère de la Défense a annoncé qu’il avait cessé toute vente militaire à destination du Soudan du Sud.

La diplomatie par les ventes d’armes

Ici aussi, dans cette deuxième catégorie, le censeur est intervenu pour empêcher la publication de contrats relevant du secteur de la défense, comme c’est le cas avec l’Azerbaïdjan qui, en raison de sa frontière avec l’Iran, est considéré comme un pays d’une importance stratégique.

Le tabou qui régnait sur ce sujet a été rompu en février, lorsque le président azéri Ilham Aliyev a publiquement reconnu que son pays avait conclu des contrats avec Israël évalués à 5 milliards de dollars au cours des deux dernières décennies. Ce faisant, Aliyev a surpris Netanyahou, alors en visite en Azerbaïdjan. Aux côtés des États-Unis, de l’Inde et de l’UE, la nation caucasienne est l’un des plus grands marchés pour les jouets militaires israéliens.

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La troisième catégorie de pays bénéficiant d’armes et de technologies israéliennes avancées – qui ont fait leurs preuves en situation de combat après avoir été utilisées par les FDI – regroupe ceux qui n’ont pas de relations diplomatiques avec Israël. Il s’agit principalement de nations arabes et musulmanes.

Dans ce cas, les contrats visent non seulement à générer des gains financiers, mais aussi à prendre pied dans le monde arabe et à recevoir en contrepartie des renseignements ou d’autres faveurs.

Dans les années 1980, Israël a vendu des avions Skyhawk de fabrication américaine qui avaient été mis hors service par l’Armée de l’air israélienne à l’Indonésie, le plus grand pays musulman du monde. La vente a été approuvée par les États-Unis. En retour, l’Indonésie a accordé des faveurs à Israël, notamment en permettant aux experts israéliens de se renseigner sur les armes sophistiquées de fabrication soviétique utilisées par ses ennemis arabes.

Au cours des dernières années, des armes et des technologies israéliennes ont été utilisées pour venir en aide à la Jordanie (prêt d’hélicoptères et de drones israéliens) et à l’Égypte (renseignements et drones israéliens attaquant occasionnellement des positions de l’État islamique dans le Sinaï).

Comme la Jordanie et l’Égypte entretiennent des relations diplomatiques avec Israël, en surface, les informations faisant état de liens sécuritaires et militaires spéciaux ne devraient pas poser de problème. Mais, encore une fois, le censeur ne permet la diffusion d’informations à l’échelle locale que si les médias d’information étrangers les ont déjà relayées.

Les contrats avec le Golfe

Un autre marché important pour les technologies militaires israéliennes est celui des Émirats arabes unis, menés par Abou Dabi et, selon des informations qui n’ont jamais été confirmées, de l’Arabie saoudite. 

Selon ces informations, des entreprises de haute technologie israéliennes ont conclu des contrats pour fournir au royaume des équipements de renseignement, tandis que l’Arabie saoudite envisage d’acheter le système anti-missiles israélien « Dôme de fer ». Il convient de noter que les réseaux sociaux dans le monde arabe ont continuellement répandu des rumeurs selon lesquelles le prince héritier Mohammed ben Salmane se serait récemment rendu en Israël. Les porte-parole saoudiens ont nié les faits.



Le système anti-missiles israélien « Dôme de fer » (AFP)

Depuis plusieurs années, le censeur s’est servi de sa main de fer pour empêcher les médias israéliens de relayer toute information faisant état de ventes à destination du monde arabe. Cette attitude s’est révélée absurde et ridicule dans la mesure où le principal négociateur dans ces contrats « secrets », le courtier en armes israélien Mati Kochavi, a révélé les contrats conclus avec Abou Dabi lors d’un séminaire public à Singapour par suffisance et égocentrisme.

Comme l’écrivait l’auteur anglais Samuel Johnson, « le patriotisme est le dernier refuge de la crapule ». On peut dire que le ministère israélien de la Défense se montre prompt à invoquer des « raisons de sécurité » pour justifier tous les méfaits possibles commis par des marchands d’armes sans scrupules, des entrepreneurs corrompus du secteur de la défense et des dictateurs impitoyables.

Au cours des deux premières décennies qui ont suivi son indépendance en 1948, Israël espérait être une lumière pour les nations ; malheureusement, il est devenu un fournisseur d’armes pour des régimes douteux.

 

- Yossi Melman est un commentateur spécialiste de la sécurité et du renseignement israéliens. Il est co-auteur de Spies Against Armageddon.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : soldats de l’armée birmane en patrouille dans un village du district de Maungdaw, situé dans l’État d’Arakan, le 21 octobre 2016, alors que les opérations de sécurité se poursuivent après les attaques menées par des militants armés le 9 octobre 2016 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.