Les monarchies arabes et l’illusion de stabilité

Les monarchies arabes et l’illusion de stabilité

#TensionsGolfe
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28 juillet 2017

Le Printemps arabe a à peine touché les monarchies de la région. Mais comme le montre la crise qatarie, pour les rois de la région, l’ère de la stabilité et de l’exceptionnalisme touche à sa fin

Le Printemps arabe est un événement qui a affecté d’abord et avant tout les républiques arabes. Les régimes de la plupart des pays du monde arabe à avoir connu une rébellion avec des résultats durables étaient – du moins sur le papier – des républiques. Des pays comme la Tunisie, l’Égypte, la Syrie, la Libye et le Yémen prétendent tous fonctionner selon des régimes républicains.

En revanche, le Printemps arabe à peine a touché les monarques du monde arabe, et le Golfe a été relativement épargné par ce processus. Cela ne signifie pas que les protestations du Printemps arabe n’ont pas également éclaté dans le Golfe ou plus largement dans les monarchies de la région Moyen-Orient/Afrique du Nord. Au contraire. Mais celles-ci étaient comparativement négligeables ou ont été réprimées par la force, comme ce fut le cas à Bahreïn et à Oman.

À Oman, à partir de janvier 2011, de petites manifestations menées par un groupe de personnes qui exigeaient des améliorations d’ordre socio-économique ont éclaté dans la capitale du pays, Mascate. Ces protestations ont atteint la plaque tournante commerciale du pays, Sohar, en février. Malgré une répression par la force et la mort de quelques manifestants, ces protestations se sont rapidement répandues dans d’autres régions du pays, où elles ont toutefois été euthanasiées par le régime.

Bien que le cas d’Oman ait été important, les vagues de manifestations du Printemps arabe les plus notables observées dans le Golfe sont apparues à Bahreïn. Et c’est également là que le camp pro-Printemps arabe n’est pas parvenu à maintenir son intégrité.



Une capture d’écran tirée de la chaîne de télévision Bahrain TV montre l’arrivée à Bahreïn d’un contingent de troupes du Golfe en provenance d’Arabie saoudite, en mars 2011 (AFP/Bahrain TV)

En mars 2011, alors que les troupes dirigées par l’Arabie saoudite réprimaient sévèrement le soulèvement civil à Bahreïn, l’écrasante majorité des pays de la région qui avaient soutenu le Printemps arabe participaient au crime ou gardaient le silence. Le Qatar a contribué à la force militaire saoudienne à Bahreïn et la Turquie s’est tue.

Plus tard, l’Iran a largement tiré profit de cette situation lorsqu’un bloc similaire a commencé à soutenir l’opposition en Syrie. L’Iran et certains autres acteurs opposés au Printemps arabe ont estimé que le silence face aux incidents à Bahreïn des pays qui avaient soutenu les changements régionaux était le résultat de la compréhension sélective par ces pays de la démocratisation, de leur incohérence, ou de leurs politiques sectaires. Les chiites, après tout, étaient majoritaires à Bahreïn et avaient formé l’épine dorsale de la vague de protestations.  

Comment le Golfe a brisé l’influence du Printemps arabe

Malgré ces incidents, les monarques arabes, en particulier les représentants des monarchies dynastiques du Golfe, ont été en mesure d’une manière ou d’une autre de maîtriser les vagues de changement dans le monde arabe.

Alors que les soulèvements dans les républiques arabes étaient destinés à changer les régimes, ceux qui ont eu lieu dans les monarchies semblaient avoir pour but de précipiter une réforme du régime

Alors que les protestations dans les républiques arabes ont abouti au renversement des anciens régimes ou se sont transformés en guerres civiles à part entière, les monarchies ont résisté à la tempête soit en entreprenant des modifications constitutionnelles superficielles et en ouvrant l’espace politique, comme au Maroc, en Jordanie et au Koweït, soit en distribuant les largesses de l’État à la population, comme cela s’est produit dans le Golfe.

En d’autres termes, alors que les soulèvements dans les républiques arabes étaient destinés à changer les régimes, les troubles qui ont eu lieu dans les monarchies visaient à précipiter une réforme du régime.

Outre cette réponse initiale, de nombreux pays du Golfe, notamment l’Arabie saoudite, ont suivi une stratégie à trois volets visant à briser l’influence du Printemps arabe sur leur société :

1. Plans d’aide et projets de développement

Premièrement, les monarques du Golfe ont considérablement augmenté les dépenses courantes pour répondre à la pression sociale et éviter le mécontentement populaire. Les gouvernements des États du Golfe ont présenté l’un après l’autre à leur société des plans composés d’avantages ou de pots de vin. Au cours des seuls mois de février et mars 2011, l’Arabie saoudite a annoncé des programmes de protection sociale d’une valeur totale de 130 milliards de dollars.

Plus ils pouvaient rendre leurs sociétés économiquement dépendantes, inactives et improductives, plus ils les rendaient politiquement passives

Non seulement ces pays ont-ils annoncé des plans destinés à leur public national, mais une sorte de solidarité monarchique s’est également instaurée, à travers laquelle les monarchies plus aisées ont aidé les monarchies moins aisées à repousser financièrement le mécontentement social. Ce mécanisme de solidarité ne s’est pas limité à la région du Golfe : il a également été étendu aux deux monarchies arabes extérieures au Golfe, à savoir la Jordanie et le Maroc.

Dans la phase initiale du Printemps arabe, l’Arabie saoudite a promis un plan d’aide de 20 milliards de dollars à Bahreïn et à Oman, incitant certains observateurs à le décrire comme un « plan Marshall du Golfe ». Tout en élargissant sa défense du règne monarchique à l’extérieur du Golfe, en Jordanie et au Maroc, le secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe (CCG), Abdallatif al-Zayani, a annoncé prématurément lors du sommet de l’organisation en mai 2011 à Riyad que celle-ci inviterait ces deux États à en devenir membres, un plan qui a été plus tard rétrogradé pour revêtir la forme d’une proposition de partenariat stratégique, avant de l’être une seconde fois et de devenir une proposition d’aide économique. En décembre de la même année, le CCG a annoncé qu’il financerait des projets de développement d’une valeur de 5 milliards de dollars à la fois en Jordanie et au Maroc.



Le roi Abdallah II de Jordanie déclare que les soulèvements arabes ont souligné la nécessité d’une réforme politique dans le royaume lors de la séance d’ouverture du parlement jordanien, en octobre 2011 (AFP)

Les États du Golfe se sont servis des bénédictions économiques qu’ils ont octroyées au peuple pour prendre le contrôle de l’orientation politique de leurs sociétés sur le plan fonctionnel ou pour laisser ces sociétés dans une situation de faiblesse politique. C’était déjà l’une des pratiques les plus connues de ces États. En somme, c’était leur spécialité.  

La légitimité de ces monarques se réduisait désormais largement au montant de la rente économique qu’ils pouvaient distribuer ou aux politiques d’État-providence qu’ils avaient mises en place. Plus ils pouvaient rendre leurs sociétés économiquement dépendantes, inactives et improductives, plus ils les rendaient politiquement passives.

2. Mesures de répression

Deuxièmement, les mesures de répression contre l’opposition et le contrôle de tous les groupes sociaux et politiques ont été poussées à l’extrême. Même si les monarques arabes n’ont pas eu autant de succès que les républiques arabes sur ce point, ils ont également mis en place des structures combinant les qualités d’un État policier avec celles d’un État-providence, un format appliqué à un niveau maximal lors des soulèvements dans le monde arabe.

Les monarchies du Golfe ont employé toutes les mesures coercitives et répressives des États policiers arabes tout en accordant dans le même temps des prestations et des services d’aide sociale généreux

Ces monarchies du Golfe ont employé toutes les mesures coercitives et répressives des États policiers arabes, comme la Syrie, tout en accordant dans le même temps des prestations et des services d’aide sociale généreux à leur société. La plupart des républiques policières arabes n’avaient pas les moyens de mettre en œuvre de telles politiques d’aide sociale.

Paradoxalement, ces monarques ont pu adopter une certaine flexibilité institutionnelle et un degré limité de permissivité sociopolitique tout en exploitant dans toute leur étendue les tactiques et les ruses des États policiers arabes.

L’Arabie saoudite, par exemple, a considérablement renforcé les mesures contre les réunions ou rassemblements publics tout en réprimant avec force les protestations qui ont éclaté dans les provinces orientales à forte population chiite.



Membres des unités des forces spéciales saoudiennes rattachées au ministère de l’Intérieur au garde-à-vous lors d’un entraînement, en 2010 (AFP)

Portant ces mesures à un autre niveau au cours de la même période, les Émirats arabes unis ont convenu avec le fondateur de Blackwater, Erik Prince, dont nous entendons souvent parler en raison de sa participation notoire à la guerre en Irak, de former une nouvelle unité de sécurité appelée « Reflex Responses » (R2), composée de soldats mercenaires capables de réprimer rapidement les cas d’agitation sociale, de mener des opérations spéciales à l’intérieur du pays et à l’étranger et de défendre les oléoducs et les gratte-ciel contre les attaques terroristes. Une unité militaire de 800 membres composée de mercenaires étrangers, principalement colombiens, sud-africains, australiens et européens, a ainsi été constituée.

3. Contre-révolution

Troisièmement, les monarques en question, en particulier aux Émirats arabes unis et en Arabie saoudite, considéraient cette vague de changement comme une menace existentielle et ont tenté d’organiser une vague contre-révolutionnaire et anti-islamiste à l’échelle régionale.

Le coup d’État égyptien a été le plus grand accomplissement de cette vague de contre-révolution. Le coup d’État égyptien a été « fabriqué dans le Golfe », de sa planification jusqu’à sa mise en œuvre, et nous avons observé la même forme de vague contre-révolutionnaire et anti-islamiste en Libye.

Un exceptionnalisme monarchique ?

À certains égards, cette stratégie a fonctionné jusqu’à présent. Celle-ci a poussé certains à avancer l’idée d’un exceptionnalisme monarchique face aux soulèvements populaires au Moyen-Orient. La stabilité de ces régimes a été largement considérée comme acquise. Il est clair que les régimes monarchiques avaient des avantages par rapport aux régimes républicains quand il s’agissait de résister à la tempête des vagues de changement dans le monde arabe.

Les monarchies arabes, le règne familial et les héritages de pouvoir étaient acceptables et n’étaient pas perçus par le peuple comme une forme d’humiliation

Les modèles différents de légitimité politique entre les républiques et les monarchies arabes pourraient expliquer partiellement cela. Les républiques arabes ont construit leur légitimité sur un noyau idéologique de panarabisme, de socialisme et d’indépendance nationale, tout en déployant des outils démocratiques tels que les constitutions et les élections pour bénéficier d’une légitimité de façade.

C’est pourquoi depuis les années 1990, avec l’érosion de ce noyau idéologique et l’émergence du phénomène du règne familial et de l’héritage du pouvoir, la légitimité des républiques arabes souffre d’une grave crise de légitimité.

En revanche, dans les monarchies arabes, le règne familial et les héritages de pouvoir étaient acceptables et n’étaient pas perçus par le peuple comme une forme d’humiliation. En effet, la légitimité du règne familial est forte, puisque ces lignées familiales précèdent même la création des États dans le Golfe et ont formé le noyau de la construction de l’État et de la nation dans cette région, ce qui a ainsi intimement lié les États et les familles.



Le roi marocain Mohammed VI, « Commandant des fidèles », participe à l’inauguration d’une exposition au Musée d’art moderne et contemporain de Rabat, en mars 2017 (AFP)

En outre, les monarchies arabes n’ont pas fondé leur prétention à la légitimité sur un noyau idéologique, contrairement au panarabisme ou au panislamisme des républiques. À la place, elles ont construit leur légitimité sur des coutumes et traditions qui ont des racines religieuses profondes plutôt que sur l’islamisme en tant que cadre idéologique ou projet politique.

À cet égard, le fait de qualifier le roi du Maroc Mohammed VI de « Commandant des fidèles » ou les rois d’Arabie saoudite de « Gardiens des Deux Saintes Mosquées » – en référence aux sanctuaires les plus importants de l’islam, à La Mecque et Médine – ne résulte même pas d’un effort idéologique. Ces titres relèvent plutôt d’une tentative de légitimation des traditions et coutumes religieuses.

Les craintes dépassent la réalité

Mais ces avantages ne peuvent protéger ces régimes pendant longtemps face au mécontentement populaire. Par conséquent, les stratégies de l’ère du Printemps arabe employées par les monarchies arabes ne fonctionnent que dans une certaine mesure. Et maintenant, elles ont fait leur temps.

En effet, le fait que ces acteurs continuent de tant investir dans ces stratégies pourrait précipiter un retour de flamme. Il existe toutefois peu de preuves que certains des acteurs concernés comprennent suffisamment les menaces ou les défis de la période post-Printemps arabe. Les craintes résultant du Printemps arabe retiennent toujours ces acteurs en otage.

Il est cependant évident que cette nouvelle ère comporte de nouvelles menaces et de nouveaux défis. La crainte commune que tous ces acteurs partageaient pendant l’ère du Printemps arabe portait sur l’islam politique. Même si ces acteurs avaient des recommandations différentes quant à la façon dont l’islam devait être relié à la politique et dont l’islam politique devait être relié à l’État, ils s’exprimaient à l’unisson sur la question de la répression des groupes islamiques politiques qui menaçaient d’obtenir le pouvoir politique par des voies démocratiques.



Des partisans des Frères musulmans manifestent contre le coup d’État militaire en Égypte, en juillet 2013 au Caire (Agence Anadolu)

Mais la nature des menaces auxquelles ces pays sont confrontés dans la période post-Printemps arabe a connu de sérieux changements. Pour les Émirats arabes unis et le régime de Sissi en Égypte, l’islam politique peut encore former une menace prioritaire, bien qu’exagérée, en particulier pour Abou Dabi.

La taille et l’influence aux Émirats arabes unis du parti al-Islah affilié aux Frères musulmans, fondé en 1974, s’est avérée limitée. En réalité, même le prince héritier d’Abou Dabi, Mohammed ben Zayed, qui est paranoïaque et enclin à exagérer le pouvoir et l’influence des Frères musulmans et qui veut à tout prix détruire l’organisation dans toute la région, a soutenu que les Émirats arabes unis abritaient jusqu’à 700 membres des Frères musulmans, selon un câble diplomatique du département d’État américain daté de 2004.

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Même aujourd’hui, il semble plausible que la taille des Frères musulmans émiratis soit encore de l’ordre de plusieurs centaines et non de milliers. Leurs activités – repousser l’occidentalisation de la société et de la culture et imprégner la jeune génération de codes moraux islamiques – se sont limitées en grande partie à des domaines sociaux, culturels et éducatifs plutôt que politiques.

La comparaison entre le niveau marginal de menace que les Frères musulmans représentent pour l’autorité politique émiratie et les dizaines de milliards de dollars que les Émirats arabes unis ont dépensés pour combattre l’organisation laisse perplexe. En finançant le coup d’État en Égypte et, principalement avec l’Arabie saoudite, en gardant le régime de Sissi à flot, ou en combattant les forces islamiques politiques en Libye, au Yémen, en Palestine et dans le Golfe, les Émirats arabes unis ont gaspillé des milliards de dollars. Ce faisant, les Émirats ne combattent pas une menace réelle mais tentent plutôt de réprimer une tendance populaire.

L’islam politique, en particulier les Frères musulmans, représente une menace encore moindre pour l’Arabie saoudite. En tant qu’organisation, les Frères musulmans ont une faible présence – et donc un pouvoir tout aussi faible à mobiliser – en Arabie saoudite. En effet, conscient des préoccupations de l’Arabie saoudite, le gouvernement de Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, en Égypte, s’était efforcé d’atténuer ces inquiétudes. Après avoir acquis le pouvoir, le premier pays que Morsi avait appelé et visité était l’Arabie saoudite.



En juillet 2012, Mohamed Morsi, alors président égyptien, s’adresse à des journalistes aux côtés de Salmane ben Abdelaziz, alors prince héritier d’Arabie saoudite, après son arrivée à Djeddah pour son premier voyage à l’étranger (AFP)

Pendant son règne, qui a duré moins d’un an en raison du coup d’État, Morsi s’est rendu trois fois en Arabie saoudite. Il a même essayé d’aligner la politique étrangère égyptienne sur celle de l’Arabie saoudite en ce qui concerne l’Iran, l’ennemi juré du royaume saoudien. Lors du sommet du Mouvement des non-alignés à Téhéran, en août 2012, Morsi a fortement fustigé le régime d’Assad ainsi que l’Iran, son mécène. Ces efforts n’ont pourtant pas amélioré les relations entre l’Arabie saoudite et les Frères musulmans. Au contraire, l’Arabie saoudite a été la puissance extérieure la plus importante, aux côtés des Émirats arabes unis, du complot visant à renverser le gouvernement Morsi lors du coup d’État du 3 juillet 2013.

Pourquoi donc l’Arabie saoudite a-t-elle développé une si grande inimitié envers les Frères musulmans ? Il semblerait que la menace n’ait pas résidé dans la capacité organisationnelle des Frères musulmans dans le royaume, mais dans leur capacité à présenter un nouveau modèle, plus attrayant, en ce qui concerne la définition de la nature des relations entre l’islam, le pouvoir politique et la légitimité politique.

C’est la capacité de l’islam politique à mener la transformation régionale dans la phase initiale du Printemps arabe qui est parue si alarmante pour l’Arabie saoudite. De toute évidence, les Frères musulmans et le royaume saoudien représentent deux modèles différents en ce qui concerne les relations entre l’islam et l’autorité politique.

Pourquoi l’Arabie saoudite a-t-elle développé une si grande inimitié envers les Frères musulmans ?

En soutenant les principes, les traditions et les coutumes islamiques, la classe royale saoudienne a exclu le peuple de l’équation lorsqu’il s’agissait de définir et de décider de la source de légitimité du pouvoir politique. Sa philosophie dominante a été fondée jusqu’ici sur les choix binaires des principes islamiques et de la légitimité populaire.

Les Frères musulmans ont présenté un modèle différent dans lequel la classe dirigeante est censée être dotée de la légitimité religieuse et de l’islamisme d’une part, mais aussi, d’autre part, de la légitimité populaire et de la démocratie. La combinaison réalisée par les Frères musulmans entre religion et légitimité populaire ou entre islam et démocratie représente exactement ce qui menace le régime saoudien.

En d’autres termes, lorsque les Frères musulmans étaient largement perçus comme un groupe socioreligieux axé sur l’islamisation des sociétés entre 1950 et la fin des années 1980, l’Arabie saoudite, aux côtés d’autres pays du Golfe, voyait les Frères musulmans comme des partenaires. Mais dès que les Frères musulmans sont passés d’un simple groupe socioreligieux à un acteur politique régional et ont avancé une vision différente de la politique et des relations entre État, société et religion, comme c’est le cas depuis les années 1990, l’Arabie saoudite a commencé à voir le groupe d’un mauvais œil.

Un tournant critique à cet égard est survenu en 1994, lorsque l’organisation internationale des Ikhwan al-Muslimin (Frères musulmans) a déclaré son soutien à la réforme politique, à la gouvernance démocratique, à la transition pacifique du pouvoir et aux droits des femmes.

L’Arabie saoudite a perçu cette déclaration comme une menace majeure pour son autorité politique et, à partir de ce moment, la nature des relations entre l’Arabie saoudite et les Frères musulmans s’est détériorée : si les peuples adoptent ce modèle islamique démocratique, le modèle saoudien de la monarchie absolue devient obsolète et dépassé.

Le modèle des Frères musulmans représente encore un défi conceptuel pour l’Arabie saoudite. Mais ce défi conceptuel ne sera pas opérationnel de sitôt et le risque qu’il constitue pâlit par rapport aux menaces réelles auxquelles l’Arabie saoudite est confrontée dans la région.

De plus grandes menaces à l’horizon

Le programme anti-islamiste de l’Arabie saoudite, dirigé en particulier contre les islamistes traditionnels, se fragilise sur le plan géopolitique à travers sa rivalité avec l’Iran. En outre, l’inclusion de l’opposition à la Turquie – et de la fermeture de la base militaire turque à Doha – sur la liste des exigences en treize points envoyée au Qatar ne fera que renforcer les dilemmes qui émergent au sein des politiques régionales saoudiennes.

Le programme anti-islamiste de l’Arabie saoudite, dirigé en particulier contre les islamistes traditionnels, se fragilise sur le plan géopolitique à travers sa rivalité avec l’Iran

Le royaume doit procéder à une analyse rationnelle et réorganiser les priorités. Sur le plan géopolitique, les ambitions régionales de l’Iran constituent la plus grande menace pour l’Arabie saoudite. Ce n’est pas seulement une question de politique étrangère pour les Saoudiens, mais une question de sécurité qui affecte directement leur situation nationale.

Il existe en Arabie saoudite une large population chiite que l’Iran pourrait aborder et mobiliser dans les provinces orientales du royaume. Les mauvais traitements infligés par l’Arabie saoudite à cette population ne font que renforcer la capacité de l’Iran à attirer cette section de la population saoudienne. Plus l’Arabie saoudite investit dans des mesures répressives dans cette partie du pays, plus les revendications de cette population seront politisées et sectaires, ce qui permettra alors à l’Iran d’exercer une influence sur celle-ci.

De plus, alors que le scénario de la partition au Yémen, en faveur duquel les Émirats arabes font pression, gagne du terrain jour après jour, l’Arabie saoudite n’a même pas encore réussi à sécuriser correctement sa frontière avec son voisin yéménite. En outre, malgré la dévastation de la guerre et les nombreux massacres, les Houthis n’ont pas encore été vaincus.

Si le royaume était capable de poursuivre une politique étrangère plus sophistiquée, le parti al-Islah affilié aux Frères musulmans au Yémen devrait naturellement être davantage un partenaire qu’une menace pour les Saoudiens. De même, il est peu probable que les Saoudiens puissent obtenir des résultats en transformant en ennemis à la fois la majorité chiite et les islamistes politiques à Bahreïn. Al-Minbar, qui est en relation avec les Frères musulmans, est représenté au parlement de Bahreïn.

« Frapper les deux camps »

La fragilité géopolitique du royaume coïncide avec une période dans laquelle un grand changement se manifeste dans la structure du pouvoir et de la transition du pouvoir en Arabie saoudite. Le poste de roi a toujours été transféré horizontalement entre les fils du roi Abdelaziz, le fondateur du royaume. Or, cette situation est en train d’évoluer.

Avec la nomination de Mohammed ben Salmane en tant que prince héritier le mois dernier, le pouvoir politique pourra désormais être transmis verticalement. Au lieu d’une compétition entre fils, une compétition entre petits-enfants se joue aujourd’hui, ce qui apporte de nombreuses complications et de nombreux défis.



Nikki Haley, ambassadrice des États-Unis à l’ONU, a déclaré à la commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants que Washington devait voir la crise du Qatar « comme l’opportunité qu’elle représente et frapper les deux camps » (AFP)

La fragilité géopolitique de l’Arabie saoudite, y compris les échecs dans les guerres et les campagnes militaires qui ont été lancées au Yémen et contre le Qatar, ainsi que le jeu de trônes national et le mécontentement social dans le royaume constituent, dans un avenir proche, des menaces plus importantes pour le pays que les islamistes. L’Arabie saoudite sera donc probablement davantage tributaire des puissances étrangères. Dans le même temps, le rôle traditionnel de l’Arabie saoudite en tant que garant de la sécurité dans la région déclinera, en particulier pour les États-Unis.

En situant ce contexte dans le cadre de la récente querelle intra-monarchique qui oppose au Qatar une coalition de quatre pays dirigée par l’Arabie saoudite, il semblerait qu’à la fin de cette crise, ni l’Arabie saoudite, ni les Émirats arabes unis, ni le Qatar ne puissent obtenir de concessions mutuelles majeures.

Au lieu de cela, ce seront les États-Unis qui obtiendront des concessions de la part de tous ces pays. Lorsque Nikki Haley, ambassadrice des États-Unis à l’ONU, a été interrogée le 28 juin dernier quant à la position de Washington au sujet de la crise, elle a déclaré à la commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants que les États-Unis devaient voir la crise du Qatar « comme l’opportunité qu’elle représente et frapper les deux camps ».

Adieu à la stabilité

Le Qatar et l’Arabie saoudite devront donc se montrer plus ouverts aux exigences américaines. À la suite de cette crise, le front commun que les Saoudiens souhaitent établir contre l’Iran sera dispersé et les républiques arabes, tout comme les monarchies arabes, en ressortiront fragilisées.

L’Arabie saoudite a eu une occasion en or de jouer le premier rôle dans le monde arabe à un moment où d’autres pays arabes majeurs sont dans un état chaotique. Pourtant, le royaume a choisi de codiriger, avec les Émirats arabes unis, le camp du statu quo autoritaire, qui est limité au niveau des pays qui le composent et de son influence. Non seulement le camp saoudien a échoué à rassembler plus de pays arabes ou islamiques pour soutenir sa tentative d’isolement du Qatar, mais il a également échoué à imposer sa volonté à ce petit pays.

Si le Qatar refuse d’accorder à ce camp des concessions majeures, les dégâts pour la réputation du bloc dirigé par l’Arabie saoudite seront encore plus graves. Étant donné que les principales parties en litige, excepté l’Égypte, sont toutes membres du Conseil de coopération du Golfe, l’organisation ressortira de cette crise considérablement affaiblie, voire ruinée sur tous les plans, au point qu’il n’en resterait que le nom.

Compte tenu de la prédominance de l’Arabie saoudite sur le CCG, l’affaiblissement de l’organisation entraînera une perte majeure de pouvoir pour la politique étrangère saoudienne. En outre, plus le terme de « crise » sera apposé devant le nom de « Golfe », plus cette sous-région sera vue à travers le même prisme que celui par lequel on observe le Moyen-Orient chaotique et déchiré par les crises, et non plus comme un îlot de stabilité. Cela aura des conséquences sur la sécurité, la stabilité et la prospérité du Golfe.

Et plus généralement, plus la crise durera longtemps, plus il sera probable que nous assistions à la fin de l’exceptionnalisme monarchique dans la région – et que nous voyions l’illusion de stabilité monarchique se briser.

 

- Galip Dalay est directeur de recherche au al-Sharq Forum et chargé de recherche sur la Turquie et les affaires kurdes au Centre d’études d’Al-Jazeera.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : photo fournie par le Palais royal d’Arabie saoudite le 4 décembre 2016 montrant le roi Salmane d’Arabie saoudite (au centre), assis entre le cheikh Mohammed ben Rachid al-Maktoum, Premier ministre émirati (2e en partant de la gauche), et le cheikh Mohammed ben Zayed al-Nahyane, prince héritier d’Abou Dabi (2e en partant de la droite), lors d’une cérémonie à Abou Dabi (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.