Malgré des échecs cuisants, le monde a encore besoin de l’ONU

Malgré des échecs cuisants, le monde a encore besoin de l’ONU

#Diplomatie
Richard Falk's picture
20 mars 2018

Malgré ses défaillances à faire respecter la paix et la justice, l’ONU reste une force vitale en ce qui concerne les conflits et le maintien de la paix

Pendant la guerre froide, l’ONU a déçu même ses partisans les plus ardents, paralysée qu'elle semblait être par la rivalité entre l’Est et l’Ouest chaque fois qu’une crise politique menaçait la paix mondiale.

Donner le droit de veto aux cinq membres permanents du Conseil de sécurité assurait quasiment qu’en cas d’opposition des opinions idéologiques et géopolitiques, l’ONU allait regarder les événements se dérouler de loin.

Une alliance dirigée par l’Occident

Puis la Guerre froide a pris fin et l’ONU a semblé servir, pendant une courte période, d’alliance dirigée par l’Occident, sentiment amplifié par le soutien du Conseil de sécurité à la Première guerre du Golfe qui a rétabli la souveraineté du Koweït en 1992 après l’agression irakienne de l’année précédente.

Il n’est pas surprenant que l’ONU soit actuellement dénigrée et largement considérée comme sans rapport avec les défis auxquels le monde est confronté

Une telle utilisation de l’ONU a été saluée à l’époque par le gouvernement américain comme « le nouvel ordre mondial » faisant usage du Conseil de sécurité, ce qui était enfin possible suite à l’effondrement du bloc soviétique. Pourtant, cette image de puissance géopolitique de l’ONU a été rapidement critiquée et qualifiée d’« hégémonique » et a commencé à être contestée par la Russie et la Chine.

Le plaidoyer trompeur au Conseil de sécurité en 2011 en faveur d’une intervention humanitaire strictement limitée sous les auspices de l’OTAN pour protéger les habitants de Benghazi d’une attaque, a été utilisé comme prétexte pour obtenir un changement de régime en Libye au moyen d’une attaque militaire en règle.

Elle a réussi à débarrasser le pays de Mouammar Kadhafi qui le dirigeait depuis quarante ans en remplaçant sa dictature brutale par la promesse d’instituer un ordre politique démocratique. L’OTAN n’a pas apporté l’ordre à la Libye mais le chaos et des conflits nourris, et en agissant bien au-delà de son mandat, l’Occident a payé un lourd tribut, et l’ONU plus encore.

La duperie en Libye a sapé la confiance de la Russie et de la Chine dans la bonne foi de l’Occident, rendant l’ONU incapable de faire face aux situations de crise qui allait advenir, notamment en Syrie, et au Yémen.

L’ONU ridiculisée

L’épreuve tragique de la Syrie illustre sans doute parfaitement l’incapacité de l’ONU à défendre les intérêts les plus minimes de l’humanité, sauver les civils des massacres et des atrocités délibérés.

Même lorsqu’un accord de cessez-le-feu est adopté tardivement, il est complètement ignoré, ridiculisant l’autorité de l’ONU et laissant le spectacle d’une guerre inhumaine se poursuivre sans que l’ONU veuille ou puisse faire quoi que ce soit.

Pour cette raison, il n’est pas surprenant que l’ONU soit actuellement dénigrée et largement considérée comme sans rapport avec les défis auxquels le monde est confronté, que ce soit dans les zones de combat, en matière de changement climatique ou de menaces de conflagration nucléaire.



Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, devant le Conseil de sécurité lors de la réunion sur la situation au Moyen-Orient et en Palestine le 26 janvier 2016 à New York (AFP)

Cette vision condescendante de l’ONU est compréhensible, compte tenu des développements récents, mais elle est dangereusement fausse. Le monde en a besoin, plus encore qu’en 1945, lorsque les gouvernements créèrent l’ONU comme un mécanisme mondial de résolution de problèmes dans l’ombre de la guerre totale. 

L’épreuve tragique de la Syrie illustre parfaitement l’incapacité de l’ONU à défendre les intérêts les plus minimes de l’humanité, sauver les civils des massacres et des atrocités délibérés

L’ONU, malgré ses échecs dans le contexte de la guerre et de la paix, s’est réinventée pour fournir une variété de services essentiels à la communauté mondiale et conserve le potentiel d’en faire plus. Cependant, son rôle et ses contributions dépendent au bout du compte de la volonté politique de ses cinq membres permanents, ceux qu’on appelle P5.

Les idéalistes contre les réalistes

Depuis sa fondation, il y a eu quatre grandes postures à l’égard de l’ONU. Considérés ensemble, ces quatre points de vue aident à expliquer pourquoi l’évaluation des réalisations de l’ONU reste controversée, même après plus de 70 ans d’existence.

Le fait qu’elle existe toujours, et que chaque État souverain, sans exception, apprécie les avantages de son adhésion, devrait nous dire quelque chose.

Ces quatre postures se chevauchent, mais chacune capture un aspect de la réalité globale des Nations unies.

D’abord, il y a les idéalistes qui veulent croire à la promesse émouvante du préambule de la Charte de l’ONU : « préserver les générations futures du fléau de la guerre ».

L’ONU offre aux dirigeants du monde une tribune dans un monde complexe, et la discussion peut parfois aider à influencer l’opinion publique internationale dans la direction préconisée par un gouvernement

Ces derniers croient qu’une nouvelle ère de sécurité mondiale fondée sur la loi commence lorsque l’ONU est créée en 1945. Que l’organisation serait prête et capable d’empêcher la récurrence d’une guerre majeure, car même les gouvernements craignent une guerre future après les attaques atomiques sur Hiroshima et Nagasaki.

Ces idéalistes, bien que déçus au fil des ans, continuent d’espérer qu’à un moment donné, les dirigeants des grands États renforceront les capacités de l’ONU afin qu’elle puisse réaliser cette noble aspiration originelle : garantir un monde pacifique et de se tenir prête à répondre aux défis mondiaux à mesure qu’ils se présentent.

Il y a ensuite les réalistes qui dominent les gouvernements et les groupes de réflexion, et qui s’inquiètent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que les idéalistes égarent le monde en suscitant l’attente d’une grande limitation de pouvoir allant au-delà de la raison et des leçons de l’histoire.

Les réalistes estiment que l’histoire internationale a été et sera toujours une histoire de pouvoir et d’impuissance. La guerre et les conflits, et la diplomatie coercitive faisant partie intégrante du contexte mondial, indépendamment des changements technologiques et des équilibres de pouvoir mondiaux.



L’ambassadeur de la République arabe syrienne auprès de l’ONU Bachar Jaafari (à l’écran) s’adresse aux membres du Conseil de sécurité des Nations unies le 24 février 2018 (Reuters)

Pour les réalistes, l’ONU peut servir occasionnellement ses membres, pourvu que l’on sache bien où se situent ses limites. L’ONU offre aux dirigeants du monde une tribune dans un monde complexe, et la discussion peut parfois aider à influencer l’opinion publique internationale dans la direction préconisée par un gouvernement.

Les réalistes adoptent une vision essentiellement instrumentale et marginalisante de l’ONU, croyant en effet qu’une action politique majeure sur la sécurité et les questions économiques sera toujours façonnée dans des lieux sous le contrôle discrétionnaire d’États souverains.

Les cyniques contre les opposants

Autre posture face à l’ONU, celle des cyniques qui considèrent l’ONU comme une distraction hypocrite et délibérée de la résolution de problèmes sérieux. L’ONU n’a ni le pouvoir ni l’autorité pour prendre des mesures afin de maintenir la paix sauf dans les rares cas où les principaux acteurs sont d’accord sur ce qu’il faut faire.

En réalité, l’ONU a toujours été hors de propos et sans valeur dans la perspective de façonner un monde pacifique et juste, et croire autre chose serait être naïf concernant les rouages de la politique mondiale.

De ce point de vue cynique, l’ONU est une combine de relations publiques dispendieuse et trompeuse qui détourne l’énergie du genre d’action politique radicale qui serait nécessaire pour rendre le monde sûr et juste.

Les cyniques considèrent l’ONU comme une distraction hypocrite et délibérée de la résolution de problèmes sérieux. L’ONU n’a ni le pouvoir ni l’autorité pour prendre des mesures afin de maintenir la paix, sauf dans les rares cas où les principaux acteurs sont d’accord sur ce qu’il faut faire

Enfin, il y a les opposants, qui s’opposent à l’idée même de l’ONU en tant qu’organisation mondiale, et craignent qu’elle ne menace la primauté de la souveraineté nationale. Les opposants hostiles à l’ONU sont souvent sensibles aux théories du complot, avertissant que des forces sociales complotent pour transformer l’ONU en un gouvernement mondial, qu’ils considèrent comme un prélude à la tyrannie mondiale.

La paranoïa des opposants est de ces quatre points de vue le plus éloigné de la réalité, mais elle reste influente dans la formation des opinions populistes envers l’ONU dans l’ère actuelle où les formes démocratiques de gouvernance cèdent la place à une variété d’autocraties qui ont en commun le refus de relever les défis mondiaux en s’appuyant sur l’ONU.

Le slogan « America first » de Trump est emblématique de cette perspective, qui investit de nouveaux fonds et une série de pressions politiques sur l’ONU pour servir les intérêts nationaux de ses principaux membres. Le fait que l’ONU est attaquée en tant qu’organisation dénigrant Israël plutôt que critiquée pour son échec à répondre aux griefs palestiniens bien fondés illustre cette atmosphère.

Un lieu de lutte

Si on se demande qui a retiré le meilleur de la dispute implicite entre ces quatre façons de percevoir l’ONU, les réalistes sortent du lot. D’une certaine manière, cela n’est pas surprenant.

Comme les réalistes dominent toutes les institutions publiques et privées, leur tendance dominante est de traiter l’ONU comme un lieu de lutte qui peut être utile pour mobiliser un soutien à une politique controversée – par exemple, des sanctions contre la Corée du Nord ou l’Iran.



Le président sud-coréen Moon Jae-in (2e à droite) porte un toast avec le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres (2e à gauche) lors de leur rencontre à Gangneung le 9 février 2018 (AFP)

Pourtant, les réalistes les plus efficaces ne veulent pas apparaître comme des cyniques et cachent ainsi souvent leurs initiatives manipulatrices derrière une rhétorique idéaliste.

Les réalistes sont en mesure d’imposer leur vision du rôle de l’ONU dans les opérations de l’organisation, mais en même temps, ils sont désemparés quant à la nature du « réel », et ignorent ainsi la nécessité d’une ONU plus forte pour relever les défis mondiaux, notamment les changements climatiques, les crises nucléaires, les catastrophes humanitaires et les catastrophes naturelles.

En revanche, les cyniques veulent ôter les illusions, non seulement des idéalistes, mais aussi des réalistes, surtout quand les voix de ces derniers cherchent à masquer les initiatives de pouvoir dans le langage plus doux des droits de l’homme et de la démocratie.

Les idéalistes ont aussi du mal à gagner en pertinence en affirmant que leurs points de vue sont plus réalistes que ceux des réalistes, soulignant les urgences imminentes de la guerre nucléaire et du changement climatique. Et, bien sûr, les opposants voient ces différences sur le rôle de l’ONU comme un écran de fumée dangereux cachant le complot sans fin pour détourner l’ONU afin d’établir un gouvernement mondial.

L’histoire de l’ONU

Ces perspectives, tout en éclairant les postures générales, sont trop grossières pour dire toute ce que l’ONU peut et ne peut pas accomplir. 

Tout d’abord, il y a la question de la complexité organisationnelle. L’ONU est composée de nombreuses institutions aux ordres du jour et aux budgets très différents, dont beaucoup sont soit techniques, soit soustraits à l’examen des diplomates et des experts.

La plupart des gens, lorsqu’ils pensent à l’ONU, s’intéressent principalement à ce que fait le Conseil de sécurité en ce qui concerne les principales questions de guerre et de paix. Ils sont peut-être un peu attentifs aux mesures prises par l’Assemblée générale et réagissent parfois à ce que le secrétaire général dit ou fait.

Par exemple, on ne s’intéresse au Conseil des droits de l’homme de Genève que lorsqu’il renforce ou contrecarre une forme de consensus des grandes puissances en matière de politique étrangère ou publie un rapport critiquant Israël.

Si nous voulons une ONU plus forte et plus efficace, la voie à emprunter est claire. Rendre l’organisation plus détachée de la géopolitique, abolir le droit de veto, établir un financement indépendant par une taxe mondiale, et élire un secrétaire général sans passer par le veto du P5

Au début des années 1970, les pays du Sud ont voulu réformer le commerce et les investissements, en organisant une campagne à l’Assemblée générale, qui les a conduits à se faire bousculer par l’Occident qui voulait avant tout isoler les opérations de l’économie mondiale de toute réforme qui aurait affaibli leurs positions avantageuses.

Un acteur indispensable du soft power 

L’ONU est extrêmement précieux, en particulier pour les pays les plus pauvres, en tant que source d’information et de conseils sur des questions cruciales de santé, de politique alimentaire, d’environnement, de droits de l’homme et de préservation du patrimoine culturel.

Ses agences spécialisées fournissent des conseils politiques fiables et proposent aux gouvernements une aide pour promouvoir le développement économique, et fixent des objectifs de clarification pour le monde sous la forme d’objectifs de développement durable. En fait, l’ONU remplit discrètement un large éventail de fonctions de service qui permettent aux gouvernements de poursuivre leurs politiques nationales d’une manière plus efficace et plus humaine.

Plus important encore, l’ONU a plus d’autorité que n’importe quel acteur politique pour déterminer si certaines revendications d’États ou de peuples sont légitimes ou non. Les réponses de l’ONU concernant la légitimité d’une lutte nationale sont une expression importante du soft power qui contribue souvent à façonner l’issue politique des conflits.

En réalité, l’ONU est influente dans la conduite des guerres de légitimité qui se déroulent sur les champs de bataille symboliques des principaux organes de l’ONU tels que le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale.

Contrairement à ce que prétendent les réalistes, la plupart des conflits internationaux depuis 1945 ont été résolus en faveur de la partie qui prévaut dans une guerre de légitimité plutôt que du vainqueur des luttes de hard power sur le champ de bataille. 

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L’ONU a joué un rôle crucial dans le soutien des luttes anticoloniales et anti-apartheid. Malgré ses défaillances à faire respecter sans ambages la paix et la justice, l’ONU est tout bien considéré une force vitale en ce qui concerne les conflits et le maintien de la paix.

L’ONU a été décevante dans la mise en œuvre de sa charte par rapport au P5, et n’a pas surmonté les doubles standards qui s’appliquent au respect du droit international. Les faibles sont tenus responsables, tandis que les forts bénéficient de l’impunité.

Néanmoins, l’ONU est indispensable en tant qu’acteur de soft power qui aide les plus faibles à s’imposer dans les guerres de légitimité. L’ONU semble incapable de mettre fin au carnage en Syrie ou au Yémen, mais elle peut identifier les actes répréhensibles et mobiliser l’opinion publique en faveur des victimes. Nous pouvons en espérer davantage, mais nous ne devons pas négliger, ou ne pas apprécier, les nombreuses réalisations positives de l’ONU.

Si nous voulons une ONU plus forte et plus efficace, la voie à emprunter est claire. Rendre l’organisation plus détachée de la géopolitique, abolir le droit de veto, établir un financement indépendant par une taxe mondiale, et élire un secrétaire général sans passer par le veto du P5.

 

- Richard Falk est un spécialiste en droit international et relations internationales qui a enseigné à l’Université de Princeton pendant 40 ans. En 2008, il a également été nommé par l’ONU pour un mandat de six ans en tant que Rapporteur spécial sur les droits de l’homme dans les territoires palestiniens.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, s’exprime à côté du milliardaire américain Michael Bloomberg, nommé envoyé spécial pour l’action climatique par le secrétaire général de l’ONU au siège des Nations Unies le 5 mars 2018 à New York (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.