Mossoul : après l'occupation de l'EI, celle des forces irakiennes et des milices

Mossoul : après l'occupation de l'EI, celle des forces irakiennes et des milices

#IrakenGuerre
Mustafa Al-Dabbagh's picture
11 juillet 2017

Des maisons détruites ou occupées par des forces irakiennes, un million de personnes déplacées de leur ville dévastée, tandis que les combattants de l’EI se volatilisent. Voilà ce que j’ai entendu quand j’ai visité Mossoul

Après une longue et dure bataille, le Premier ministre irakien Haïder al-Abadi a annoncé lundi la victoire sur le groupe État islamique (EI) à Mossoul – ce qu’il a fait pratiquement tous les mois depuis le début des combats en octobre 2016.

Cette soi-disant « libération » a été très coûteuse. Selon le HCR, au moins 1 040 460 civils – soit environ la moitié de la population de Mossoul – ont été déplacés. Parmi ceux-ci, environ 827 628 sont actuellement déplacés, réfugiés dans leur propre pays, à une centaine de kilomètres environ d’une ville qui était la leur.



Des Irakiennes, qui ont fui les combats entre les forces gouvernementales et l’EI dans la vieille ville de Mossoul, arrivent dans le quartier industriel de l’ouest de la ville pour être réinstallées le 8 juillet 2017 (AFP)

En novembre dernier, quelques semaines après le début de la bataille, j’ai visité Mossoul pour aider les efforts des secours humanitaires. Ce à quoi j’ai assisté était semblable à ce que l’on voit dans les films post-apocalyptiques d’Hollywood. Des balles et des obus de roquettes tirés jonchaient les rues, et pratiquement tous les bâtiments que je voyais présentaient des signes de dégâts et de destruction.

Je me suis à nouveau rendu dans la ville en février puis en mars. Le côté Est de la ville ayant été libéré seulement quelques mois avant ma visite, il était évident que la vie revenait lentement à la normale. Les marchés et les magasins étaient ouverts tandis que des gens et des voitures emplissaient les rues. J’ai même pu prendre un repas et goûter les célèbres kebabs de Mossoul dont j’avais beaucoup entendu parler par mes parents et ma famille.

L’espérance au milieu de la destruction

Malgré l’espoir et le bonheur, la tâche colossale qui s’annonçait était évidente. Les infrastructures gouvernementales étaient inexistantes. Une grave pénurie d’eau a touché les habitants et ils devaient compter sur l’UNICEF et d’autres ONG internationales pour leur fournir de l’eau qui arrivait par camions de livraison. Le chômage sévissait et l’électricité était un luxe accessible uniquement à ceux qui pouvaient s’offrir du carburant et des générateurs.

Mes tantes et mes oncles m’ont raconté qu’au cours des derniers mois, ils ont dû distribuer leurs propres provisions à des voisins pour assurer leur survie

Aussi mauvaise que puisse être la situation à l’Est de la ville, à l’Ouest, c’est bien pire. Les troupes irakiennes ont eu du mal à s’y frayer un chemin en raison de la population plus dense et des rues plus étroites. Cela, conjugué aux bombardements et aux frappes aériennes aveugles des forces de la coalition, a engendré des milliers de victimes civiles, dont beaucoup sont encore piégées sous les décombres.

Les zones de la vieille ville ressemblent aux destructions constatées dans la ville syrienne d’Alep. Presque tous les sites historiques ont été détruits et l’identité de la ville a quasiment été effacée.

La reconstruction, selon les experts, sera une tâche énorme. Il faudra « des années, sinon des décennies, avant que la ville retrouve son état normal », a déclaré Anas Altikriti, Britanno-irakien et PDG de la Fondation de Cordoue, un think tank basé au Royaume-Uni. Il estime que des dizaines de milliards de dollars seront nécessaires.



Des Irakiens traversent la mosquée al-Nouri détruite tandis qu’ils fuient la vieille ville de Mossoul le 5 juillet 2017 (AFP)

Les habitants de Mossoul ont fonctionné comme un groupe à l’ancienne, habitués à stocker de la nourriture pour l’hiver, de sorte que certains ménages ont tenu avec la nourriture et les rations qu’ils avaient mis de côté avant le début du conflit et ont vécu là-dessus tant qu’ils ont pu.

Il n’en est pas de même pour une grande partie de la population. Mes tantes et mes oncles m’ont raconté qu’au cours des derniers mois, ils ont dû distribuer leurs propres provisions à des voisins pour assurer leur survie.

« L’enfer sur Terre »

Les individus et les familles ont payé ce conflit très cher. Pour les familles piégées dans le côté Ouest de la ville, la vie a été un « enfer sur Terre » depuis le début du conflit.

Une maison qui avait été dans notre famille depuis des générations, construite par des années de travail acharné, a été réduite en décombres en un instant

« On pouvait entendre les roquettes au-dessus de nos têtes et on ne savait pas si nous allions vivre ou mourir », m’a-t-on confié.

À un moment, plusieurs familles, dont certains de mes proches, se sont réfugiés dans le sous-sol d’une maison ou d’une autre pour survivre au pilonnage constant. Tout allait bien jusqu’à ce que ces maisons, comme la maison d’enfance de ma mère, soient détruites.

Une maison qui avait été dans notre famille depuis des générations, construite par des années de travail acharné, a été réduite en décombres en un instant.



Voilà comment l’un des parents de l’auteur a trouvé sa maison à Mossoul lorsqu’ils sont rentrés après leur fuite (MEE/Mustafa Al-Dabbagh)

D’autres membres de ma famille m’ont parlé de leur fuite de leurs maisons pour se mettre en sécurité avant de revenir une fois la région nettoyée pour trouver leur maison sens dessus dessous et son contenu pillé par les forces irakiennes et les milices.

Ou, dans le cas de mon oncle, pour trouver la maison occupée par les forces armées. Lorsqu’il les a affrontées et leur a demandé de partir pour que lui et sa famille puissent revenir, on lui a répondu : « Nous vous avons sauvé de Daech, c’est à nous désormais ».

D’une occupation à une autre

Ces incidents ne sont pas isolés, des récits de nombreuses familles et amis proches confrontés à des expériences racontent des difficultés similaires. Il semble qu’ils soient passés d’une occupation par l’EI à une occupation par l’armée irakienne et les milices chiites.

Jusqu’à présent, personne n’a été poursuivi et traduit en justice pour voir déserté Mossoul

Il semble que la boucle soit bouclée à Mossoul. Ce sont des actions comme celles-ci de la part de ceux au pouvoir qui ont conduit à la marginalisation des sunnites en Irak et qui ont fourni à l’EI le terrain de recrutement parfait, la haine du gouvernement à point, pour gonfler ses rangs.

Ajouté à la manière « honteuse et scandaleuse », d’après Anas Altikriti, dont des milliers de soldats irakiens ont simplement déposé les armes et ont fui, selon des témoins oculaires avec lesquels j’ai parlé, portant des vêtements civils face à plusieurs combattants de l’EI, c’est ce qui nous a amenés au point où nous en sommes maintenant. À ce jour, personne n’a été poursuivi et traduit en justice pour désertion.



Le 12 juin 2014, des combattants de l’EI prennent position dans une rue de Mossoul (AFP)

La défaite de l’EI sur le champ de bataille n’est que le début. Il faut se demander ce qui est arrivé aux milliers de combattants de l’EI dont le gouvernement de Bagdad nous a parlé.

Aucun corps n’a été vu et seule une poignée de prisonniers a été placée en garde à vue. Est-ce que cela signifie qu’ils se sont cachés et vont organiser une insurrection ? Vont-ils simplement attendre l’opportunité parfaite de se relever avec ce que certains appellent l’« EI version 2 » ?

Attendre de voir

La responsabilité de la prochaine phase repose pleinement sur les épaules du gouvernement irakien. Il doit s’efforcer de surveiller les forces armées irakiennes et les milices chiites et punir les violations des droits de l’homme et les crimes de guerre commis lors de la « libération » de Tikrit, Falloujah et Diyala.

L’histoire a le chic pour se répéter, surtout en Irak, mais espérons que ce chapitre sanglant soit refermé pour de bon et que ces erreurs ne soient jamais répétées

Ils doivent s’assurer que la population arabe sunnite n’est plus marginalisée et que ses voix et ses soucis sont entendus. Le gouvernement doit agir rapidement pour reloger le million de personnes sans abri à cause de ce conflit sanglant.

C’est une question plutôt grande et d’autres ne sont pas si optimistes et à juste titre. Tallha Abdulrazaq, un expert irakien de l’Université d’Exeter, m’a dit : « Le régime sectaire de Bagdad s’est montré sous son vrai jour à maintes reprises. C’est seulement une question de temps avant que quelque chose ne se produise, peut-être pire que Daech. »

Toutefois, pour l’instant, on ne peut qu’attendre de voir comment évoluent les événements. L’histoire a le chic pour se répéter, surtout en Irak, mais espérons que ce chapitre sanglant soit refermé pour de bon et que ces erreurs ne soient jamais répétées.

 

- Mustafa Al-Dabbagh est britannique et irakien, auteur indépendant, spécialiste en particulier de l’Irak et du Moyen-Orient.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Des enfants irakiens assis au milieu des décombres d’une rue dans le quartier de Naplouse à Mossoul, en face d’un panneau publicitaire portant le logo du groupe islamique (EI) le 12 mars 2017, lors d’une offensive des forces de sécurité pour reprendre les zones occidentales de la ville aux combattants de l’EI (AFP).

Traduction de l’anglais (original) de VECTranslation.