Oppositions algériennes : au-delà du pouvoir

Oppositions algériennes : au-delà du pouvoir

#Algérie
Said Sadi's picture
26 février 2018

L'Algérie ne vit pas une crise politique. Elle s'abîme dans une impasse historique. Tout en étant responsable, l'opposition doit prôner un changement de système et renoncer aux illusions de changements dans le système

Ces dernières années, les observateurs étrangers s’intéressant à la scène algérienne sont partagés entre incompréhension et inquiétude.

Les moins avertis ne comprennent pas qu’un tel pays lie son sort aux fluctuations du prix du baril et s’accommode d’une agonie présidentielle qui dégrade son image. Les plus familiers sont inquiets, car l’opposition ne parvient pas à assumer collectivement un projet de rupture négocié. Les conséquences régionales de cette décadence sont légitimement redoutées par tous.

L’opacité d’un système façonné dans les arcanes du KGB voile toute visibilité

L’opacité d’un système façonné dans les arcanes du KGB voile toute visibilité et quand elles existent, les statistiques sont aléatoires, partielles voire partiales. Cependant, en zoomant sur les grandes décisions, on peut encore décoder quelques intentions.

Après l’avoir amendée pour limiter les mandats présidentiels, Bouteflika ouvre la Constitution pour la présidence à vie.

Classique de l’autisme de despotes murés dans le déni : le gigantisme architectural. Une méga mosquée est érigée contre l’avis des urbanistes algériens qui en ont contesté l’assiette et le coût faramineux pour une esthétique douteuse. La masse de l’édifice abîme en effet la baie d’Alger, balafrant du même coup son entrée orientale par un lugubre mur de béton. Pour réaliser ce monument néo-stalinien, cinq Centres hospitaliers universitaires (CHU) de dernière génération ont été sacrifiés.

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Les autres projets sont annulés ou à l’arrêt et les stratégies économiques sont rythmées par la guerre des clans.

Le récent feuilleton du yoyo de l’industrie automobile est exemplaire de ces ruades. Initialement, un conseil interministériel avait retenu quatre opérateurs. Pour avoir subrepticement ajouté le japonais Nissan, le Premier ministre, suspecté de préparer son trésor de guerre pour la présidentielle de 2019, a été sommé de retenir tous les postulants. Du coup, plus de quarante marques sont agréées alors qu’était promise la rationalisation du marché des véhicules.

Délitement des mœurs politiques

À l’incurie économique s’ajoute l’enfermement. La censure et la désinformation givrent ou parasitent la vie publique et la justice est caporalisée. Les programmes scolaires sont préemptés par le wahhabisme. Le tourisme est banni et la frontière terrestre avec le Maroc est toujours fermée. La prison Algérie est bien gardée. Pour en sortir durablement, il faut fuir sur le net ou risquer de périlleuses migrations. Hémorragiques, ces dernières emportent les jeunes et les cadres.

Le délitement des mœurs politiques sidère. Inspirée par un groupe de cinq oligarques, l’éviction du Premier ministre Tebboune, en août 2017, soit moins de trois mois après sa nomination, fut révélée par le frère du chef de l’État lors d’un enterrement !

Son remplacement par un homme qui a dirigé à trois reprises l’exécutif [ici l’auteur évoque Ahmed Ouyahia] est plus qu’un message : un défi. Fidèle à une réputation de cacique revendiquée, l’impétrant invite le peuple à bénir le cinquième mandat de celui dont il suggère qu’il a mis le pays en « incapacité de payer les salaires ».

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Auparavant, le ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, un des rares à bénéficier d’une reconnaissance internationale, a été remplacé par son encombrant adjoint. Dans la veillée funèbre algérienne, la crédibilité d’un dhimi (résident non musulman soumis à un impôt particulier dans la cité islamique) vaut hérésie.  

Avant de clore ce focus, notons que les dépenses militaires et celles dédiées aux organes répressifs progressent toujours.

Seule chose qui permet au pouvoir de se « vendre » aux partenaires étrangers : sa mission de sous-traitant sécuritaire régional. À quel prix ?

Ceux qui croient encore que le peuple algérien est éligible à un destin digne de ses aspirations et sacrifices ne peuvent plus ignorer les prérequis du changement

En un mot comme en mille, l’évolution interne du régime n’est ni envisagée, ni possible. Plus qu’une crise politique, l’Algérie endure une impasse systémique. Que faire ?

Ceux qui croient encore que le peuple algérien est éligible à un destin digne de ses aspirations et sacrifices ne peuvent plus ignorer les prérequis du changement. Les opposants sont condamnés à l’audace innovante, s’ils veulent éviter le chaos.

Ces « constituants » ont d’abord à se poser en acteurs autonomes, déterminés et responsables. C’est la seule façon de faire entendre aux décideurs, au premier rang desquels l’armée – qui, demain, sera en première ligne face aux furies populaires – qu’un nouveau système politique est inéluctable.

Les quatre courants de l’opposition

Ce discours rencontrera les entraves de rentiers s’accrochant à des situations indûment acquises ou de personnages moulés dans un immobilisme qui confond mouvement et aventurisme. S’il faut veiller à trouver les termes qui apaisent et rassurent, il convient d’être ferme sur l’objectif d’une mise à plat générale.

Cette exigence envers les tenants du pouvoir a aussi des implications très concrètes pour l’opposition dont on peut schématiquement distinguer quatre catégories.

Prôner l’alternance au pouvoir ne suffit plus. L’Algérie doit repenser ses paradigmes doctrinaux et institutionnels

- Le courant démocratique, historiquement ancré dans le combat, est confronté à une réalité socio-politique considérablement complexifiée. Prôner l’alternance au pouvoir ne suffit plus. L’Algérie doit repenser ses paradigmes doctrinaux et institutionnels. L’antériorité dans les luttes confère à ce segment une légitimité qu’il faut savoir conjuguer avec l’efficience pour intégrer d’autres énergies, dont la diaspora, dans une révolution alternative pacifique.

- Les dirigeants qui se sont démarqués du régime sont appelés à un effort d’adaptation stratégique. Le syndrome de Mazafran est à méditer. Organisée en 2014, la rencontre éponyme a été tuée dans l’œuf. Pour la première fois depuis l’indépendance, des animateurs de diverses sensibilités allaient débattre librement des perspectives à ouvrir au pays.

Au lieu de cela, d’anciens responsables se sont empressés de débiter des slogans claniques. Aliénation atavique, certains se posaient déjà en intermédiaires entre les participants et l’armée qu’ils espéraient convaincre de leur capacité à faire revenir les « égarés » au bercail.

Cette déplorable tournure m’avait conduit à quitter la salle au bout d’une heure sans avoir pris la parole. S’ils veulent prétendre à une renaissance positive, les anciens officiels doivent s’assumer en tant que partisans du changement de – et non dans – le système. Tant que les termes de cette équation sont escamotés, les alternatives consensuelles resteront des chimères.

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- Le fondamentalisme perdure à travers l’activisme d’un islam social inflammable. Seuls l’exercice de la citoyenneté, la culture et l’ancrage de la démocratie permettront de redonner au culte sa vocation de choix personnel.

Avec cette mouvance aussi, la clarté est de rigueur. Se présenter en compétiteur dans un cadre démocratique suppose un cahier des charges qui s’impose d’abord à ceux dont les antécédents peuvent nourrir quelques appréhensions.

On ne peut pas récuser le vote dès lors que l’on a gagné une élection. La majorité n’implique pas négation de la minorité. Les libertés fondamentales et l’égalité des sexes sont inaliénables… Les mécanismes garantissant le strict respect de ces engagements seront dévolus à un arbitrage constitutionnel incontestable.

Demander à l’opposition démocratique toujours plus de radicalité et de sacrifices et postuler, par principe, que l’exercice du pouvoir échoit à des notables du sérail, n’est pas soutenable

- Enfin, la société civile dans sa diversité ne peut rester dans les ambiguïtés qui l’ont, trop souvent, réduite à une feuille de vigne du régime. Demander à l’opposition démocratique toujours plus de radicalité et de sacrifices et postuler, par principe, que l’exercice du pouvoir échoit à des notables du sérail, n’est pas soutenable.  

Voilà quelques unes des leçons de nos multiples expériences. L’échec national, les tensions régionales et les défis de la mondialisation imposent la rénovation. Aucune proposition alternative commune ne peut abstraire ces enseignements.

Le chemin n’est pas simple. Les obstructions du pouvoir et les tergiversations d’opposants qui peinent à s’extraire du clientélisme font synergie pour entretenir la paralysie.

Le débat sur la procédure est ouvert, c’est la substance même des échanges à venir. Il est cependant possible de cocher les erreurs et fautes du passé. Dans cette période où l’Histoire algérienne vacille, cela est déjà important. 

 

- Said Sadi est un homme politique algérien. En février, il s’est officiellement retiré du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), parti d’opposition de tendance sociale-démocrate qu’il a fondé en 1989 et dont il fut aussi président. Médecin psychiatre de formation, il est l’auteur de plusieurs livres dont Algérie, l’échec recommencé (Parethèses, 1991), L’Algérie, l’heure de vérité (Flammarion, 1996), Amirouche, une vie deux morts un testament (à compte d’auteur, 2010), Chérif Kheddam, le chemin du devoir (à compte d’auteur, 2017).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : altercation entre Said Sadi, alors président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) et les forces de sécurité, lors d'une manifestation à Alger le 26 février 2011 (AFP).