Pollueurs en chef : les pays du Golfe en tête des classements en matière d’empoisonnement de l’air

Pollueurs en chef : les pays du Golfe en tête des classements en matière d’empoisonnement de l’air

#Environnement
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19 septembre 2017

Les habitants des pays du Golfe respirent l’air le plus toxique de la planète, mais la technologie, le financement et les réglementations nécessaires pour combattre cette pollution manquent à l’appel

Et le vainqueur est... l’Arabie saoudite.

Le royaume est talonné par le Qatar, qui occupe la deuxième place et qui est suivi de près par le Koweït, les Émirats arabes unis et Bahreïn.

Lorsqu’il est question de pollution atmosphérique, nous pensons généralement aux cieux remplis de fumée et de suie qui enveloppent Pékin ou Delhi. Pourtant, selon la dernière analyse en date basée sur des données récoltées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les habitants des pays du Golfe respirent l’air le plus toxique de la planète et s’exposent par conséquent à toutes sortes de maladies et d’affections.

Quelle que soit la manière dont les statistiques sont recueillies ou interprétées, le tableau de la pollution dans la majeure partie du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord est sombre

La pollution extérieure ou de l’air ambiant se mesure principalement sur deux échelles sur la base des niveaux de matières particulaires, ou PM, dans l’air. Les PM10 désignent des types de polluants plus épais et plus larges – de 10 microns ou moins de diamètre –, tandis que les PM2,5 se rapportent à des particules microscopiques de taille beaucoup plus réduite, presque 30 fois plus petites que le diamètre d’un cheveu humain.

Ce sont ces dernières – souvent désignées sous le nom de tueuses silencieuses – qui provoquent, même à des niveaux faibles, les dégâts les plus graves en entrant dans les voies respiratoires et en atteignant les poumons.

« Même à faible concentration, la pollution aux petites particules a une incidence sanitaire ; en effet, on n’a identifié aucun seuil au-dessous duquel elle n’affecte en rien la santé », précise une étude de l’OMS.



Smog (nuage de pollution) sur la Sheikh Zayed Road, à Dubaï (Wikicommons)

Malheureusement pour les populations des États du Golfe, les scores de la région en matière de PM2,5 sont extraordinairement élevés. La directive ou recommandation de l’OMS quant à l’exposition à la pollution atmosphérique de type PM2,5 mentionne une moyenne annuelle de 10 microgrammes par mètre cube d’air.

L’analyse basée sur les données récoltées en 2016 par l’OMS et l’AIE portant sur la pollution mondiale pays par pays montre que la pollution atmosphérique annuelle moyenne en Arabie saoudite domine les classements mondiaux, avec des scores de 108 et 127 dans certaines zones urbaines, soit dix fois plus que la directive de l’OMS. Le Qatar, avec un score de 103, n’est pas loin derrière, suivi par l’Égypte avec 93.

Le Koweït, les Émirats arabes unis, la Libye et Bahreïn font tous partie des douze pays dont l’air extérieur est considéré comme le plus pollué au monde. En comparaison, l’Inde est à 62, la Chine à 54 et, à l’autre extrême, la Nouvelle-Zélande, avec un score de 5, respire l’air le plus propre.

Une région qui mord la poussière

Les causes de ces niveaux élevés de pollution sont variées.

« Toute la pollution de l’air ne provient pas de l’activité humaine, souligne l’OMS. Par exemple, la qualité de l’air peut également être influencée par les tempêtes de poussière, en particulier dans les régions proches des déserts. »

Riyad, le Qatar ou Bahreïn pourraient ne pas souffrir des épisodes très visibles de smog noir et de suie qui sont évidents dans des villes comme Chengdu en Chine, Allahabad en Inde ou Karachi au Pakistan, où la pollution est principalement causée par la fumée provenant de centrales à charbon et d’autres installations industrielles.

Au lieu de cela, durant des jours, les villes du Golfe sont enveloppées dans la brume, principalement en raison des tempêtes de poussière et de sable portées par les vents depuis des régions aussi éloignées que le Sahara.

La pollution n’est peut-être pas si évidente, mais elle demeure mortelle de par sa teneur souvent élevée en virus, en produits chimiques et même en matières radioactives utilisées par les armées de la région.



Des employés de l’aéroport de Koweït balayent le sable après une tempête de sable en prévision de l’arrivée du président français en février 2009 (AFP)

Ce mélange de polluants entraîne de graves problèmes de santé en entrant dans le corps et est cité comme un facteur potentiellement important contribuant à une incidence élevée de cancers et de maladies cardiaques et respiratoires.

L’asthme est un problème particulier dans la région : près d’un quart de la population saoudienne souffre notamment de cette maladie, soit l’un des taux les plus élevés au monde.

Cependant, la pollution dans la région ne peut en aucun cas être imputée uniquement aux tempêtes de sable et de poussière ou à divers facteurs météorologiques.

L’action humaine

Les États du Golfe ont exacerbé le problème en exploitant leurs vastes richesses pétrolières et gazières pour poursuivre des politiques souvent imprudentes de croissance économique sans fin et de consommation ostentatoire et à tout prix au détriment de l’environnement – et de la santé de leur propre peuple.

La pollution dans la région ne peut en aucun cas être imputée uniquement aux tempêtes de sable et de poussière ou à divers facteurs météorologiques

Les revenus par habitant au Qatar, premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié, ont explosé au cours des dix-sept dernières années  – passant de 30 000 dollars en 2000 à près de 130 000 dollars aujourd’hui – mais la transformation du petit royaume désertique a eu un prix considérable.

Le Qatar est de loin le plus grand producteur mondial par habitant d’émissions de gaz à effet de serre responsables du changement climatique.

Les industries du pétrole et du gaz, parallèlement à la production massive de béton visant à alimenter les projets infrastructurels, notamment l’accueil de la Coupe du monde de football en 2022, contribuent fortement à la mauvaise qualité de l’air et à la détérioration de l’environnement.



Présentation d’une maquette du stade al-Thumama, qui sera construit pour la Coupe du monde 2022 et disposera d’un système de climatisation haute technologie, en août 2017 à Doha (Reuters)

Comme dans les autres États du Golfe, l’eau et l’électricité sont fortement subventionnées par l’État – et utilisées sans modération par les consommateurs. Bien plus de 90 % de l’eau au Qatar sont produits par les usines de dessalement de l’eau de mer qui sont non seulement énergivores, mais aussi polluantes. Des véhicules gourmands en essence – et polluants – s’entassent sur les routes de Doha et des autres centres de population.

Les dirigeants qataris ont annoncé des projets visant à étendre l’emploi d’énergies renouvelables non polluantes, mais les progrès sont lents. Dans le même temps, les autorités contestent l’analyse et les autres conclusions de l’OMS, affirmant qu’il n’y a aucun danger pour la santé des habitants, malgré les relevés exceptionnellement élevés de PM2,5 à Doha et dans la ville voisine d’al-Wakrah.

Une sombre réalité

La négation tend à être une réaction commune face à la pollution dans une grande partie de la péninsule arabique.

Bien que les Émirats arabes unis aient pris des mesures pour lutter contre la pollution atmosphérique, les données montrent que le pays se classe toujours parmi les endroits du monde où la qualité de l’air est la moins bonne.

Les autorités à Riyad, Bahreïn et Doha peuvent prétendre, non sans justification, que les statistiques de l’OMS et des autres agences sont parfois déroutantes et basées sur des critères disparates.

Elles peuvent également souligner que d’autres pays rencontrent également des problèmes de pollution atmosphérique. Selon l’OMS, plus de 90 % de la population mondiale vivent dans des zones où l’air présente un danger pour la santé.

Certaines villes européennes, dont Londres et Paris, ont récemment dû prendre des mesures pour freiner la pollution atmosphérique.

Certains pays, en particulier en Europe, disposent de réseaux complets de stations de surveillance au sol, considérés comme le moyen le plus précis de mesurer les niveaux de pollution atmosphérique.

La surveillance nécessite des équipements sophistiqués, une expertise technique et un financement soutenu. Elle doit également être correctement réglementée. Dans la majeure partie du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, ces stations sont peu nombreuses, éloignées les unes des autres et, pour la plupart, mal gérées. En conséquence, peu de données fiables sont disponibles.

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Au lieu de cela, les données pour les pays de la région sont rassemblées principalement par la NASA et par d’autres satellites ; ces informations peuvent parfois être faussées par la couverture nuageuse et d’autres conditions météorologiques.

Néanmoins, dans l’ensemble, quelle que soit la manière dont les statistiques sont recueillies ou interprétées, le tableau de la pollution dans la majeure partie du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord est sombre

L’air propre s’épuise rapidement dans la région.

 

Kieran Cooke, ancien correspondant à l’étranger pour la BBC et le Financial Times, collabore toujours avec la BBC et de nombreux autres journaux internationaux et radios.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des panaches de fumée s’élèvent derrière un panneau publicitaire installé sur l’usine de Maaden Aluminium, dans la zone industrielle de Ras al-Khair, près de la ville de Jubail (Arabie saoudite), à 570 km à l’est de Riyad (AFP).

Traduit de l’anglais (original