Salmane contre Nayef : rumeurs et divagations dans le jeu des trônes en Arabie saoudite

Salmane contre Nayef : rumeurs et divagations dans le jeu des trônes en Arabie saoudite

#ArabieSaoudite
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20 juin 2017

Les murmures se font nombreux au sujet de prises de pouvoir, de retours et de complots au sein de la famille royale saoudienne. S’ils se produisent, ces événements auront de graves répercussions au-delà du royaume

L’ascension soudaine et inattendue de Mohammed ben Salmane sous les auspices de son père continue d’intriguer de nombreux d’observateurs à l’intérieur et à l’extérieur de l’Arabie saoudite, alors que circulent des rumeurs selon lesquelles Mohammed ben Salmane comploterait en vue de passer devant dans l’ordre de succession au trône et d’évincer son cousin, le prince héritier Mohammed ben Nayef, avec l’approbation du roi Salmane.

Lorsqu’il est devenu roi en 2015, Salmane a totalement ignoré le Comité d’allégeance, créé par l’ancien roi Abdallah pour réguler la succession, et le souhait de ce dernier de voir Salmane respecter le plan de succession qu’il avait mis en place avant sa mort.

En l’absence de restrictions légales quant aux prérogatives royales dans une monarchie absolue, Salmane a réorganisé la maison royale sans rencontrer de défis, mais cela a provoqué des divagations et des rumeurs au sujet d’actuelles rivalités royales.

Ce que disent les rumeurs

Une rumeur se concentre sur la rivalité entre les deux Mohammed. Selon cette rumeur, Mohammed ben Salmane est sur le point d’évincer son cousin, Mohammed ben Nayef, afin de s’assurer d’hériter du trône immédiatement après la mort de son père.

Cette rumeur repose sur l’ascension soudaine de Mohammed ben Salmane, âgé de 33 ans, qui cherche actuellement à consolider son pouvoir et obtenir une visibilité mondiale par le biais d’une série d’interviews dans des médias internationaux respectables et de visites régulières aux États-Unis. La rumeur capitalise sur certains faits et les amplifie, ajoutant ainsi une dimension politique à la lutte pour le pouvoir au sein de la haute royauté.

Une deuxième rumeur est organisée autour des frères mécontents du roi Salmane, parmi lesquels les princes Ahmed et Talal. Leur marginalisation complète est souvent interprétée comme un signe qu’ils complotent en vue d’un sinistre retour et défient le désir du roi d’assurer l’accès au trône à son neveu et son fils.

Talal a critiqué Nayef lorsqu’il est devenu prince héritier en 2005 et a déclaré qu’il n’était pas obligé de lui prêter le serment d’allégeance s’il devenait roi. Bien que l’âge et la mauvaise santé actuelle de Talal l’aient éloigné des projecteurs, la rumeur persiste.

Une troisième rumeur tourne autour des princes de la deuxième génération. Parmi eux figurent tous les demi-frères de Mohammed ben Salmane, Miteb, le fils du roi Abdallah et Abdelaziz, fils du roi Fahd, en plus de princes inexpérimentés moins connus et marginalisés, dont certains sont des fils du roi Saoud.

Ceux qui savent

Avec l’avènement des médias sociaux, les Saoudiens applaudiront Mohammed ben Salmane s’il évince son cousin haut placé pendant que son père est encore vivant ou resteront de simples spectateurs inconscients de la pièce de théâtre royale qui se joue. Cependant, ils continueront de faire circuler des rumeurs au sujet de princes en colère et marginalisés.

Alors que tant de pouvoirs sont désormais entre les mains de Mohammed ben Salmane, y compris le pouvoir « soft » des médias saoudiens et la portée mondiale des sociétés de relations publiques qu’il emploie, il est difficile de prévoir les défis réels qui pourraient être opposés à son investiture en tant que futur roi. Mohammed ben Nayef ne peut qu’espérer devenir roi à titre honorifique, tout comme le roi Khalid (1975 – 1982) qui s’est résigné à voir les décisions réelles être prises par le puissant prince Fahd, lequel a dirigé le royaume comme son fief jusqu’en 2005.

Les Saoudiens ne peuvent pas discuter ou spéculer ouvertement au sujet des rivalités de succession sans susciter la colère royale

Mais les Saoudiens semblent aujourd’hui plus éloignés de cette prétendue lutte pour le pouvoir entre les deux Mohammed. Si une lutte pour le pouvoir devait éclater après la mort du roi Salmane, il est certain que celle-ci représentera un grave coup porté au régime dynastique dans le royaume et à l’avenir de la maison des Saoud. De même, une telle lutte précipitera inévitablement une crise de légitimité.

La crise sera aiguë dans la mesure où toute lutte pour le pouvoir au sommet ne peut plus être discrètement contenue dans les cercles royaux. Bien que la maison des Saoud ait éliminé tous les groupes de pression et les cercles d’influence pouvant arbitrer les compétitions en vue du leadership, la rivalité au sommet sera sérieusement perturbatrice.

Le roi Salmane et son fils Mohammed ont rendu obsolètes de nombreux membres de haut rang de la famille royale, comme par exemple les véritables frères du roi, Ahmed, Talal et Moukrine. Ils font désormais partie du passé et non du présent ou de l’avenir du royaume.

Le roi a également marginalisé les dignitaires religieux qui étaient consultés occasionnellement par le passé, en particulier lors de rivalités princières comme celle qui a éclaté au début des années 1960 entre le roi Saoud et le prince héritier Fayçal.

Sous Salmane, les dissidents et les activistes de la société civile ont été mis en prison et la société civile naissante ainsi que les organisations de défense des droits de l’homme ont été éradiquées par des vagues successives de répression et de détention.



Des Saoudiens assistent à une cérémonie à l’occasion du 50e anniversaire de la création de la King Faisal Air Academy, à la base aérienne Roi Salmane, à Riyad, en janvier 2017 (AFP)

En l’absence d’institutions durables au-delà de la maison royale, et aujourd’hui uniquement avec les deux Mohammed, une lutte pour le pouvoir ou un vide du pouvoir donnera lieu à des issues imprévisibles qui auront de graves répercussions au-delà de l’Arabie saoudite.

Coupés des cercles intimes de la politique royale, les Saoudiens s’en remettent à des rumeurs sur ces intrigues pour s’insérer dans le récit politique de cette pièce de théâtre cachée, marginalisés en tant que simples spectateurs d’intrigues de palais.

De nombreux Saoudiens aiment à répéter un adage saoudien : « Ceux qui connaissent les intrigues de la succession royale ne parlent pas, ceux qui ne les connaissent pas font beaucoup de bruit. » Or, cette phrase répétée machinalement est souvent soutenue par les fidèles du régime pour confirmer la marginalité des plus de 28 millions d’individus vivant sous une monarchie absolue qui n’estime pas qu’ils vaillent la peine d’être consultés, et encore moins qu’ils aient le droit de parler et de discuter des incertitudes politiques futures entourant les plus hauts postes politiques du royaume.

L’étoile montante et le prince des ténèbres

Le peuple saoudien ne peut pas se mettre sur le chemin de Mohammed ben Salmane, qui est rapidement parvenu à la célébrité grâce à son père, qui l’a promu au détriment non seulement de ses autres frères, mais aussi d’un large cercle de princes en herbe. Les Saoudiens ne peuvent pas discuter ou spéculer ouvertement au sujet des rivalités de succession sans susciter la colère royale.

Ni les autres frères de Salmane – Ahmed étant le seul qui semble compter pour l’instant, dans la mesure où les autres sont soit trop vieux, comme par exemple Talal, soit marginalisés comme Moukrine –, ni ses autres fils haut placés ne peuvent comprendre la manœuvre audacieuse qui a joué en faveur du jeune prince à leurs dépens.

Salmane a rejeté avec audace ce vaste vivier de princes en herbe plus jeunes et plus âgés quand il a choisi son propre fils inexpérimenté comme visage du royaume

Tous les autres fils de Salmane sont placés aujourd’hui à des postes importants mais moins haut placés, alors que le vaste vivier de princes éligibles de deuxième et troisième génération, tels que Mutaib, ministre de la Garde nationale et fils du défunt roi Abdallah, sont sortis du tableau.

Parmi les autres princes figurent les fils du défunt roi Fahd qui avaient joui de positions prestigieuses en tant que chefs de la cour royale ou gouverneurs de provinces riches en pétrole quand leur père était sur le trône. Aujourd’hui sans poste au gouvernement, ils ont toutefois d’importantes richesses.

Salmane a rejeté avec audace ce vaste vivier de princes en herbe plus jeunes et plus âgés quand il a choisi son propre fils inexpérimenté comme visage du royaume à l’échelle nationale, régionale et internationale.



Le prince héritier Mohammed ben Nayef en compagnie du vice-prince héritier Mohammed ben Salmane lors de la séance d’ouverture du Conseil de la Choura du royaume, en décembre 2016 (AFP/palais royal d’Arabie saoudite)

Cette nouvelle concentration du pouvoir autour du jeune Mohammed a suscité des spéculations quant à des tensions entre lui et nul autre que son patron, cousin et aîné, le prince héritier Mohammed ben Nayef. Ce dernier est rarement apparu en public et reste en arrière-plan depuis mars 2015.

Toutefois, Mohammed ben Nayef tient toujours les rênes de l’État profond : il contrôle le tristement célèbre ministère de l’Intérieur, la sécurité interne du régime, les appareils de lutte contre le terrorisme et les services de renseignement, sans parler des dignitaires religieux, des juges dans les tribunaux et de l’industrie religieuse du royaume.

Compte tenu de ses tentacules envahissants au sein de la société saoudienne, il doit être occupé à surveiller les murmures des Saoudiens ordinaires, mais aussi et surtout ceux au sein de sa propre famille, à savoir le grand nombre de princes mécontents qui pourraient le contester s’il devenait roi.

Mohammed ben Nayef est connu pour sa propension à remplir les prisons saoudiennes de dissidents et d’activistes, ce qui lui a valu le titre de prince des ténèbres, et œuvre constamment derrière l’épais rideau de fer de la sécurité et sous le prétexte de la lutte contre le terrorisme. Il doit être le candidat privilégié par les services de renseignement occidentaux, de Washington à Londres.

Notre homme à Riyad ?

Mais dans l’ombre de Mohammed ben Nayef, le jeune Mohammed ben Salmane a bénéficié du fervent soutien de son père. Néanmoins, il a dû consolider sa propre réputation et sa légitimité en tant que futur roi à l’intérieur du royaume et à l’étranger.

Il a voyagé plusieurs fois à Washington pour convaincre le président Donald Trump et son administration qu’il est le futur roi, en promettant des investissements somptueux dans l’économie américaine, en commandant plus d’armes et jurant d’être un nouvel homme de Washington à Riyad dans la lutte contre le terrorisme, une mission depuis longtemps associée à son cousin haut placé, le prince héritier.

Le mariage entre argent et pouvoir que représente Mohammed ben Salmane ne peut que plaire au président Trump

Mohammed ben Salmane s’est rapidement reconditionné en tant que futur monarque néolibéral va-t-en-guerre qui procèdera à une restructuration sismique non seulement de l’économie saoudienne fondée sur le pétrole, mais aussi du royaume dans son ensemble.

Cependant, cela n’était pas suffisant pour assurer son avenir en Arabie saoudite même. Il a connu le succès jusqu’à présent parce qu’en courtisant Trump, il apparaît comme une version plus jeune du dirigeant américain controversé, qui brouille de façon erratique les frontières entre homme d’affaires et homme d’État et se sert de l’État pour promouvoir ses propres intérêts commerciaux. Le mariage entre argent et pouvoir que représente le jeune Mohammed ne peut que plaire au président Trump.



Le vice-prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane et Trump à la Maison Blanche en mars (AFP)

La guerre de Mohammed ben Salmane au Yémen, lancée immédiatement après sa nomination en tant que vice-prince héritier et ministre de la Défense en 2015, et aujourd’hui sa guerre contre le Qatar ont été entreprises pour démontrer sa puissance à l’échelle nationale et surpasser son cousin, qui semble être resté silencieux pendant la formation de l’alliance actuelle saoudo-émiratie contre Doha.

Ses deux guerres régionales – la guerre au Yémen menée avec des armes et des attaques aériennes mortelles, et celle au Qatar qui se déploie férocement dans les médias, avec des sanctions et une alliance musulmane qui se forme rapidement contre le Qatar – attestent de la capacité du prince à gérer plusieurs partenaires avec l’aide de consultants et de sociétés de relations publiques. Il semble s’inspirer de son mentor, le prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed, qui nourrit ses propres ambitions régionales.

Le moulin à rumeurs enclenché

Dans la crise qatarie actuelle, Mohammed ben Salmane occupe le siège du pilote et vole à très haute altitude face à un autre dirigeant du Golfe de sa génération, l’émir Tamim ben Hamad al-Thani, tandis que Mohammed ben Nayef reste dans l’ombre de son cousin flamboyant.

Les récentes manœuvres audacieuses contre le Qatar ont déclenché de nouvelles rumeurs et spéculations au sujet des intrigues royales. Celles-ci sont renforcées par le fait que le prince héritier n’a pas encore de fils héritier, ce qui limite sa capacité à nommer un fils au détriment de son cousin s’il est bientôt appelé à devenir roi.

Cela place Mohammed ben Salmane immédiatement en position privilégiée dans l’ordre de succession au trône, à condition qu’aucun autre changement ne se produise dans la succession pendant la vie du roi ou celle du prince héritier actuel au moment où – ou si – ce dernier deviendra roi.

À LIRE : Coup d’État royal en Arabie saoudite : la suite

Mais en Arabie saoudite, rien ne peut être pris pour argent comptant et rien n’est censé se produire selon un plan rationnel. La survie et la mystique de la monarchie sont étroitement liées à son imprévisibilité, même dans les plus hautes sphères.

Bien qu’il soit peu probable que le jeune prince conteste l’ordre de succession à court terme, tout grondement minime au plus haut niveau peut se répercuter à travers le royaume et l’ensemble de la région.

En attendant, la maison des Saoud et ses principaux princes ont décidé de s’amuser avec des guerres régionales contre des voisins comme le Yémen et le Qatar pour se distraire des luttes fatales pour le pouvoir.

 

- Le Dr Madawi Al-Rasheed est professeure invitée à l’Institut du Moyen-Orient de l’Université nationale de Singapour. Elle a beaucoup écrit sur la péninsule arabique, les migrations arabes, la mondialisation, le transnationalisme religieux et les questions de genre. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @MadawiDr

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le roi d’Arabie saoudite Salmane ben Abdelaziz (à droite), le prince héritier Mohammed ben Nayef (au centre) et le vice-prince héritier Mohammed ben Salmane se présentent à la séance d’ouverture du Conseil de la Choura, à Riyad, en décembre 2016 (AFP/palais royal d’Arabie saoudite)

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.