Terrorisme : les prévisions pour 2017

Terrorisme : les prévisions pour 2017

#ViolencePolitique
- CJ Werleman's picture
11 janvier 2017

Les groupes militants continueront de représenter une menace pour l’Occident, tandis que l’extrême droite marginalisera davantage les communautés musulmanes

C’est le moment de l’année où les chroniqueurs font leurs prédictions pour la nouvelle année. Bien qu’en tant que chroniqueur, j’aime miser sur des événements futurs incontrôlables, il faut aussi dire que mon bilan est lamentable lorsqu’il est question de retours sur mes paris.

Pour m’aider à surmonter mon manque de succès en matière de prédictions, j’ai convoqué les plus grands experts mondiaux du terrorisme pour qu’ils donnent à nos lecteurs leurs prévisions et leur analyse de la menace djihadiste pour 2017.

Avant de se tourner vers l’avenir, il serait toutefois prudent de regarder dans le rétroviseur après une année 2016 qui a apporté à l’Europe son plus grand nombre de victimes du terrorisme en plus d’une décennie, et lors de laquelle de nombreuses autres parties du monde ont continué de souffrir sous le joug de groupes terroristes et d’insurrections.

En tout et pour tout, 1 176 attentats ont fait 15 525 victimes dans le monde entier entre le 1er janvier et le 16 décembre 2016.

Les cas notables ont été l’Europe de l’Ouest et la Turquie, deux zones non conflictuelles qui ont connu plus d’attentats terroristes en 2016 que pendant toute autre année auparavant.

Pendant ce temps, aux États-Unis, des groupes ou individus djihadistes ont tué moins de 100 personnes depuis les attentats du 11 septembre, mais la peur du terrorisme continue d’être un facteur dominant dans le discours politique et l’élaboration des politiques du pays.

Le retour d’al-Qaïda

Qu’en sera-t-il donc en 2017 ? Quels nouveaux groupes extrémistes émergeront des États défaillants ? Quels nouveaux acteurs imiteront et reproduiront la barbarie de l’État islamique et d’al-Qaïda ? Quelles sont les tendances futures à rechercher dans le terrorisme djihadiste ?

Un nouveau rapport intitulé « The Jihadi Threat: ISIS, al-Qaeda and Beyond », compilé par l’Institut des États-Unis pour la paix et le Wilson Center basé à Washington, D.C., identifie six scénarios futurs pour l’État islamique : le groupe demeurera affaibli, ce qui entraînera une retraite vers le désert et un retour aux tactiques insurrectionnelles employées en Irak entre 2007 et 2011, tout en gardant un œil sur des occasions de réaliser des attentats spectaculaires en Europe et aux États-Unis.

Les auteurs prévoient également qu’al-Qaïda, qui a adopté une « approche pragmatique à long terme », sera bien placé pour restaurer le prestige qu’il a perdu parmi les autres groupes militants à cause de la montée de l’État islamique.

En ce sens, al-Qaïda est bien placé pour attirer dans ses filets les combattants qui ont été désabusés par la déliquescence des capacités de l’État islamique et sa perte de territoires.

De manière inquiétante, le rapport observe qu’al-Qaïda est aujourd’hui dans sa troisième génération, chaque génération devenant plus violente et plus extrémiste que la précédente, ce qui est une tendance particulièrement troublante étant donné que de nombreux djihadistes en Irak et en Syrie seront censés retourner dans leur pays dès la cessation attendue des conflits dans le Levant.

Ce qui nous attend

Alors que les médias et les opportunistes politiques sont souvent coupables d’exagérer les menaces terroristes pour gagner de l’audimat et des voix, les facteurs qui alimentent l’extrémisme violent – à savoir les États faibles ou défaillants, les conflits et l’affaiblissement des conditions socio-économiques – ne disparaîtront probablement pas de sitôt, pas plus que l’extrémisme violent.

Afin de mieux comprendre ce que 2017 pourrait nous réserver, j’ai posé quelques questions à quatre des principaux spécialistes mondiaux du terrorisme : Mubin Shaikh, ancien militant devenu expert en déradicalisation et auteur de The Undercover Jihadist, Amarnath Amarasingam, membre du Programme sur l’extrémisme de l’Université George Washington, Mia Bloom, professeure de communication à l’Université d’État de Géorgie et auteure de Dying to Kill: The Allure of Suicide Terror, et Bart Schuurman, chercheur au Centre international de lutte contre le terrorisme à La Haye.

CJ : Comment décririez-vous les perspectives de l’État islamique en Irak et en Syrie pour 2017 ?

MIA : Le terme dont j’ai entendu parler est celui d’« hibernation agressive » ; selon toute vraisemblance, l’État islamique se retirera auprès des populations sunnites en Irak et en Syrie mais évoluera à nouveau.

AMARNATH : Je pense que nous assisterons à une poursuite de la rivalité entre l’État islamique et al-Qaïda en Syrie ainsi que dans d’autres parties du monde. Nous verrons que l’État islamique tentera de s’enraciner plus profondément dans certaines parties de l’Asie du Sud et d’absorber des groupes djihadistes plus anciens, tandis que l’interaction complexe entre les groupes rebelles et les groupes djihadistes se poursuivra probablement en Syrie. Le conflit en Syrie est loin d’être terminé et, comme nous l’avons vu, il continuera d’avoir des ramifications mondiales.

BART : À court terme, je pense que les revers militaires subis par l’État islamique augmenteront sa motivation et celle de ses groupes affiliés à perpétrer des actes terroristes sous forme de représailles et pour montrer à leurs adversaires comme à leurs partisans que leur puissance est toujours considérable.

Si la trajectoire actuelle se poursuit et si l’État islamique perd la plupart de ses implantations territoriales actuelles en Syrie, en Irak, en Libye et ailleurs, l’accent sera peut-être mis sur des complots « locaux » semblables à ceux que l’on a pu observer lorsque la capacité d’al-Qaïda à organiser et faciliter le terrorisme international a décliné en raison de l’invasion de l’Afghanistan.

MUBIN : L’État islamique continuera de perdre des territoires et la menace djihadiste continuera de se diffuser, car l’État islamique et al-Qaïda verseront dans la surenchère pour gagner leur suprématie auprès des djihadistes.

CJ : Comment décririez-vous la menace pour l’Occident en 2017 ?

MIA : Je prévois que la situation aux États-Unis reflétera celle en Europe (Royaume-Uni, France) : les populations musulmanes se sentiront de plus en plus menacées par l’enhardissement de l’extrême droite et l’islamophobie de l’administration Trump.

Si c’est le cas, cela augmentera le mécontentement des populations, mais l’impact le plus significatif sera que les personnes qui auraient appelé les autorités auparavant pour donner des « tuyaux » n’appelleront pas, et puisque nous savons que la grande majorité des complots nationaux ont été empêchés par des tuyaux donnés par des informateurs confidentiels, cela devient un risque majeur.

Une fois que nous aurons marginalisé la population [musulmane], nous aurons éliminé toute incitation à aider, à émettre des signalements ou à appeler le FBI.

AMARNATH : Nous continuerons probablement de connaître des attentats commis par des acteurs isolés inspirés par le groupe et peut-être même des attentats plus organisés, comme ceux de Paris en novembre 2015. Il est difficile de déterminer ce que fera l’État islamique alors que le groupe souffre dans les territoires qu’il contrôle.

L’autre dynamique importante est évidemment [l’investiture] de Trump, le 20 janvier. Sa rhétorique a jusqu’à présent été profondément marginalisante pour de nombreux musulmans et son manque de compréhension de la géopolitique pourrait affecter ces différentes arènes de manières variées. Nous ne savons tout simplement pas ce qu’il a prévu mis à part « quelque chose de grand rapidement », mais il est possible que la situation soit considérablement aggravée. Cependant, cette question reste en grande partie obscure.

BART : La menace locale semble être plus grande qu’elle ne l’était au début des années 2000 en raison du nombre plus important de combattants étrangers qui sont retournés – ou qui pourraient retourner dans un avenir proche – dans leur pays d’origine. La première itération de la menace locale était parfois limitée dans sa capacité à mener à bien des actes de terrorisme dans la mesure où internet était rarement un substitut viable à la formation et à l’expérience militaires réelles. La désensibilisation à la violence et la formation paramilitaire reçue par les combattants de l’État islamique font d’eux une menace potentiellement beaucoup plus grave.

Sur le plan tactique, je pense que les attentats de Nice et de Paris en particulier ont démontré une transition vers des méthodes d’attaque plus simples qui – malheureusement – peuvent s’avérer très efficaces. Al-Qaïda dans la péninsule arabique [une faction d’al-Qaïda principalement active au Yémen et en Arabie saoudite] et d’autres organisations exhortent depuis des années leurs partisans à faire tout leur possible avec tous les moyens dont ils disposent.

Pendant longtemps, un nombre étonnamment faible d’individus semblaient tenir compte de cet appel. Mais l’efficacité dont ont fait preuve de tels attentats menés au cours des dernières années est susceptible de devenir un modèle pour les terroristes potentiels dans un avenir proche.

MUBIN : La menace djihadiste poursuivra sa trajectoire consistant à inspirer et à perpétrer des attentats en Europe et, ce faisant, à cliver les sociétés dans lesquelles les musulmans vivent avec des non-musulmans séparément. Cela contribuera encore plus à la radicalisation croissante des suprématistes blancs qui, ironiquement, viennent promouvoir les mêmes discours que les djihadistes, à savoir « l’islam vous ordonne de vous convertir ou de mourir ».

Parmi les manifestations les plus extrêmes de leur violence, nous pourrions bien assister au premier attentat-suicide d’une femme ou d’un enfant et, du côté des suprématistes blancs, à une augmentation des attaques contre des mosquées et des musulmans au hasard. Cela poussera les sociétés à se retrancher vers leurs « tribus » respectives et menacera le sentiment de tolérance que les sociétés occidentales ont prôné.

Un avenir inconnu

Bien que ces prévisions et analyses soient fondées sur des recherches empiriques quantifiées et qualifiées et demeurent les meilleures prévisions à la disposition des responsables de la lutte contre le terrorisme, la réalité est que personne ne sait vraiment ce qui va se produire.

La réalité est que les organisations extrémistes, comme l’État islamique et al-Qaïda, modèlent et adaptent des stratégies et tactiques à la vitesse de la lumière littéralement.

La réalité est que, comme l’observent les auteurs du rapport susmentionné, « les djihadistes pourraient toujours avoir une longueur d’avance ».

 

CJ Werleman est l’auteur de Crucifying America, God Hates You. Hate Him Back et Koran Curious. Il est également l’animateur du podcast « Foreign Object ». Vous pouvez le suivre sur Twitter : @cjwerleman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un combattant de l’État islamique brandit un drapeau (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.