Yémen : l’opération « Restaurer l’espoir » devrait s’appeler « Se tirer une balle dans le pied »

Yémen : l’opération « Restaurer l’espoir » devrait s’appeler « Se tirer une balle dans le pied »

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26 novembre 2017

Plus de deux ans après le début d’une guerre désastreuse, la coalition des forces terrestres fédérées par les Saoudiens montre des signes d’effritement

Vous rappelez-vous comment les Saoudiens ont appelé leur opération au Yémen, lorsqu’ils l’ont lancée le 25 mars 2015 ? Opération : Tempête décisive.

Dès le 21 avril, la tempête était officiellement terminée. Les frappes aériennes ont continué, bien sûr, mais celles qui s’abattaient sur hôpitaux, écoles et, lors d’un incident notoire, sur une noce à Sanaa, relevaient dès lors d’une opération rebaptisée « Restaurer l'espoir ».

Deux ans et demi plus tard, les malheurs collectifs endurés par les Yéménites de toutes tribus perdurent, mais la coalition de forces terrestres fédérées par les Saoudiens montre des signes d’effritement.

Des lézardes apparaissent entre forces terrestres yéménites et étrangères combattant les Houthis dans le pays, menaçant l’avenir de la coalition dirigée par les Saoudiens.

Soudan

Les forces soudanaises – l’essentiel des 10 000 combattants étrangers de la coalition emmenée par les Saoudiens – subissent des pertes importantes. Une source de haut rang, proche de la présidence à Khartoum, a déclaré à Middle East Eye que ses troupes avaient perdu plus de 500 hommes au Yémen.

Il y a à peine deux mois, le commandant de la force de soutien rapide de l’armée soudanaise, le lieutenant-général Mohammed Hamdan Hamidati, a cité au journal soudanais Al Akhbar le chiffre de 412 soldats tués, dont quatorze officiers.

« Nombreux sont ceux qui font pression pour se retirer de ces combats », a déclaré la source soudanaise à MEE.

Jusqu’à 8 000 soldats soudanais sont en partie sous les ordres d’officiers émiratis. Ils sont déployés dans le sud du Yémen ainsi qu’au sud et à l’ouest de Ta’izz à Al Makha.



Soldats émiratis au Yémen (AFP)

Dans son pays, le président soudanais Omar el-Béchir éprouve également des doutes. Il se souvient de la bouée de sauvetage que lui a lancée Riyad, en déposant 1 milliard de dollars à la Banque centrale du Soudan il y a deux ans – suivi par 1,22 milliard de dollars du Qatar, qui n’a pas voulu être en reste.

Or, il n’aime guère être appelé le « président des mercenaires », et il a également d’autres relations à ménager.

Jeudi, Béchir s’est mis à la suite de la procession de leaders arabes qui jouent des coudes pour toquer à la porte de Vladimir Poutine. Il a déclaré au président russe qu’il avait besoin d’être protégé des États-Unis, qu’il était contre la confrontation avec l’Iran et qu’il soutenait la politique du maintien au pouvoir du président syrien Bachar al-Assad.

Cela fait suite à un incident domestique, décrit à plusieurs reprises comme une tentative d’espionnage et de coup d’État. Taha Osman Ahmed al-Hussein a été démis de ses fonctions de directeur du Bureau du président soudanais, après des révélations selon lesquelles il détenait un passeport saoudien et un permis de séjour aux Émirats arabes unis. On l’a pris à entretenir des contacts secrets avec les deux.

Islah

Des mutineries secouent également les rangs des Yéménites qui, il y a deux ans et demi, acclamaient les Saoudiens pour avoir repoussé les Houthis, qui tentaient de s’emparer de tout le pays.

Les relations saoudiennes avec Islah – le plus important groupe de combattants yéménites au sein des forces terrestres déployées par la coalition – se sont montrées au mieux ambivalentes. Le plus proche partenaire du prince héritier Mohammed ben Salmane au Yémen – Mohammed ben Zayed, prince héritier d’Abou Dabi – est ouvertement hostile au parti yéménite affilié aux Frères musulmans.

À l’aide des troupes soudanaises, les Émiratis ont imposé le blocus de Ta’izz, forteresse d’Islah, au sud et à l’ouest, et combattu les Houthis au nord.

Cependant, les Saoudiens eux-mêmes détiennent le leadership national d’Islah à Riyad, car ils ont de leur côté le président du Yémen, Abd Rabbo Mansour Hadi, reconnu par la communauté internationale.

« Nombre de membres de la base et de dirigeants régionaux d’Islah commencent à trouver cette coalition trop coûteuse, d’autant plus que la popularité de la coalition saoudienne est au plus bas parmi les Yéménites qui ont soutenu l’intervention, il y a deux ans »

- Un haut dirigeant d’Islah

Ces jours-ci à Riyad, on ne voit plus très bien la différence entre hôtel et prison, et leurs hôtes, tant Yéménites que Libanais, en font les frais.

Une source proche de Hadi a déclaré avoir été détenu dans des conditions « confortables et courtoises mais qu’il n’était pas libre ». Selon ses propos, Hadi était effectivement détenu dans une « cage dorée » : interdit de visite au Yémen ou de s’exprimer en public, mais autorisé à recevoir des soins médicaux aux États-Unis.

Mais les dirigeants régionaux d’Islah au Yémen sont libres d’agir et montrent qu’ils sont en train de prendre des initiatives personnelles.

Ils endurent les conséquences du prix politique qu’ils paient pour soutenir une campagne qui, aux yeux des Yéménites, est une guerre de libération qui a viré à l’occupation.

Ils le paient aussi de leur vie. Un certain nombre de cheikhs et de clercs islamiques, ainsi que des salafis, qui ont rejeté les dirigeants émiratis ont été soit tués, soit la cible de tentatives d’assassinat.

La liste s’allonge : pour commencer, Khaled Ali al-Armani, dirigeant du parti Islah, le 7 décembre dernier ; Abdaat al-Kathri, le 23 novembre 2017 à Hadhramaout ; Abdelmajeed Batees (lié à Saleh Batees), dirigeant du parti Islah, le 5 janvier 2017 à Hadhramaout ; Mohammed Bin Lashgam, directeur adjoint de l’État civil, le 17 janvier 2017 ; et enfin Khaled Ali al-Armani, l’un des leaders du parti Islah, le 7 décembre 2016.

Sans oublier Cheikh Mohammed Ali al-Naashri, imam de la mosquée al-Rahman et l’un des chefs du parti Islah ; Faraj Naaji Ben Taleb, maire de la ville de Shibam à Hadhramaout ; Khaled al-Jamaa’ee, Abdelhafiz al-Fagee, président du bureau exécutif de l’assemblée d’Islah à Ta’izz, et Arafat al-Halami, chef de milice à Al Dhali – qui ont tous en commun d’avoir échappé à des tentatives d’assassinats.



Chars saoudiens au Yémen en 2015, année où la guerre a commencé (AFP)

La coupe est pleine. Les dirigeants de la région d’Islah parlent maintenant d’engager des négociations directes avec les Houthis, a déclaré à MEE une source de haut rang d’Islah.

« Les Émiratis ne cachent pas leur hostilité envers Islah. Des cheikhs et clercs islahites sont en train d’être assassinés, dans le cadre d’une opération coordonnée par la milice pro-émirati. En outre, les Émirats arabes unis appliquent sans état d’âme le blocus de Ta’izz et refusent de soutenir nos combattants dans la ville », a déclaré cette source.

« En conséquence, de nombreux membres de la base et de dirigeants régionaux de l’Islah commencent à trouver cette coalition trop coûteuse, d’autant plus que la popularité de la coalition saoudienne est au plus bas parmi les Yéménites qui ont soutenu l’intervention, il y a deux ans. »

Le calcul d’Islah est triple : Islah est toujours fort d’un noyau d’environ 20 000 combattants, entièrement équipés, qu’il garde en réserve ; il croit ainsi que, s’il doit engager des négociations avec les Houthis, il sera militairement en position de force.

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Deuxièmement, les dirigeants régionaux ont déjà commencé à déployer des forces à Marib et à al-Jawf, sans tenir compte des souhaits du reste de la coalition dirigée par les Saoudiens.

« Islah a consenti de gros sacrifices pour faire partie de la coalition, mais nous n’en avons pas été récompensés du tout. En fait, l’un des membres de la coalition – les Émirats arabes unis – conspire maintenant contre nous. C’est pourquoi les dirigeants régionaux d’Islah commencent à prendre des initiatives personnelles, et consolident leur présence à Marib et Al Jawf, sans attendre les décisions de la coalition. »

Troisièmement, Islah suppute que les Houthis pourraient avoir leurs propres raisons de discuter. Les Houthis qualifient de tentative de coup d’État un récent rassemblement de masse à Sanaa, organisé par leur ancien allié, le Yéménite Ali Abdallah Saleh.

Malgré les dénégations de Saleh, les Houthis affirment qu’il a franchi une ligne rouge et a poussé les deux camps au bord de la guerre. Depuis, Saleh fait profil bas et se retrouve désormais marginalisé. Mais les Houthis ont toujours la désagréable impression d’avoir été trahis.

Oman

Les Saoudiens ont essayé de prévenir une mutinerie dans leurs rangs en accordant plus d’attention aux dirigeants d’Islah à Riyad. Le prince héritier Mohammed ben Salmane a récemment rencontré le chef du parti Islah, Mohammed al-Yidumi.

Cela provoqua un déchaînement de commentaires sarcastiques sur les réseaux sociaux car, comme d’autres dans la région, le prince qualifie de « terroristes » les Frères musulmans.

En outre, sans tenir compte des objections d’Abou Dabi, les Saoudiens ont autorisé le vice-président de Hadi, le lieutenant-général Ali Mohsen al-Ahmar, à retourner sur les lignes de front près de la capitale Sanaa. Ce général est considéré comme proche des forces islamistes qui se sont manifestées au Yémen après le printemps arabe de 2011.

Pour la base d’Islah, ces actions, trop peu nombreuses, arrivent trop tard.

Comme si l’équilibre des forces extérieures concurrentes au Yémen n’était pas encore assez compliqué, voici que le sultanat d’Oman entre dans le jeu.

Oman, lui aussi, considère le sud du Yémen comme son arrière-cour. Il est particulièrement inquiet de la prise de contrôle par les Émiratis d’une série de ports et d’îles stratégiques, au large du Yémen. Une source diplomatique qatarie a appelé cela l’« empire maritime » des Émiratis, ce qui perturbe les Omanais.

On prétend que les Omanais contacteraient discrètement au sud du Yémen les chefs tribaux yéménites locaux, dont certains constituent des forces séparatistes, pour organiser une réplique plus « orchestrée » aux milices payées et contrôlées par Abou Dabi.

Dans l’ensemble, la première aventure militaire lancée par le prince saoudien de 32 ans comme ministre de la Défense s’avère être une pagaille tactique et stratégique.

Le prince, salué dans les cercles occidentaux comme un jeune réformateur prêt à mener la lutte contre l’Iran, a réussi à fédérer les Yéménites contre lui – exploit plutôt rare dans un monde polarisé. À plusieurs reprises, il s’est tiré une balle dans le pied.

 

- David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, où il a précédemment occupé les postes de rédacteur associé pour la rubrique Étranger, rédacteur pour la rubrique Europe, chef du bureau de Moscou et correspondant européen et irlandais. Avant de rejoindre The Guardian, David Hearst était correspondant pour la rubrique Éducation au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo. Marib, novembre 2015 : des membres d’une tribu yéménite de la Résistance populaire tirent des obus depuis un char stationné à l’ouest de la ville (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par Dominique Macabies.