Algérie : le difficile héritage d'Hocine Aït Ahmed

Algérie : le difficile héritage d'Hocine Aït Ahmed

#PolitiqueAlgérienne

Le dernier père de la révolution algérienne encore en vie est décédé mercredi en Suisse à 89 ans. Le parcours de cet ancien combattant devenu opposant au régime pose des questions très actuelles sur la politique dans l’Algérie d’aujourd’hui

Hocine Aït Ahmed, père de la révolution algérienne et leader du parti d’opposition Front des forces socialistes (FFS), s’adresse à ses partisans le 5 février 1999 à Alger après avoir été choisi comme candidat pour les élections présidentielles algériennes (AFP)
Mélanie Matarese's picture
24 décembre 2015
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Thursday 24 December 2015 13:01 UTC
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24 décembre 2015

ALGER - Il était le dernier à incarner à la fois la lutte de libération nationale et l'opposition sans compromission avec le pouvoir. Plus que la disparition d'une figure politique, le décès d'Hocine Aït Ahmed mercredi 23 décembre à Lausanne (Suisse), à l'âge de 89 ans, marque surtout la fin d'une époque.

D'abord celle d'une génération. Des neuf « fils de la Toussaint », comme on surnomme les chefs qui ont déclenché la guerre d'indépendance contre la France le 1er novembre 1954, il était le dernier en vie. Il dirigea à partir de 1947 l'Organisation spéciale (OS), branche paramilitaire du PPA-MTLD, parti indépendantiste, héritier de l’Étoile nord-africaine des années 20, créée après les désillusions des nationalistes quant à un combat pacifique et politique contre la France.

Selon le chercheur Rabah Lounici de l’université d’Oran, Aït Ahmed peut même être considéré comme le « premier chef d'État-major de l'armée algérienne » puisqu’il a été l’architecte et le premier chef de l’Organisation spéciale en 1947.

« Comme tous les hommes sortis de ce parti, Aït Ahmed avait l'envergure d'un chef d'État », raconte Amazit Boukhalfa, journaliste consultant sur les questions historiques, à Middle East Eye. « C'est d'ailleurs parce qu'il avait trop de charisme que Ben Bella a été choisi à sa place pour diriger le pays en 1962. »

De ce parcours hors du commun – il démissionna du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) pour entrer en résistance un an seulement après l’indépendance, connut condamnation à mort et exil forcé de plus de trente ans pour fuir la prison –, l’historienne Malika Rahal, chargée de recherche à l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS), retient autre chose : « Il permet de comprendre qu’il y a eu une véritable vie politique après l’indépendance. Aït Ahmed n’a rien d’un ancien combattant qui a capitalisé son combat sur la seule révolution algérienne. Avec lui, il est impossible d’arrêter l’histoire de l’Algérie en 1962. »

L’historien Nedjib Sidi Moussa, contacté par MEE, estime aussi que si « l'histoire retiendra de lui le jeune révolutionnaire et le vieil opposant », sa carrière politique « restera tout de même associée à sa seconde vie militante passée dans l'opposition. » Une seconde vie qui commence dès 1963, avec la création du Front des forces socialistes (FFS) et des maquis armés (dissidence armée sous la bannière du FFS contre le pouvoir central qui avait pour base les montagnes de Kabylie).

« La démarche d'Aït Ahmed n'était pas marginale », confie un cadre du FLN (Front de libération nationale), le parti du pouvoir, à MEE. D'autres « fils de la Toussaint », comme Mohammed Boudiaf, Krim Belkacem ou Mohamed Khider, se sont aussi opposés au duo Ben Bella-Boumediène avant de s’exiler. Belkacem et Khider ont même été assassinés.

« Sa posture, qui consistait à dénoncer la confiscation de l'indépendance par l'État-major de l'armée, était largement partagée par certains pères fondateurs de la révolution algérienne. Voilà pourquoi le FFS a été une sorte de FLN idéalisé, l'anti-parti État, l'anti-parti unique, l'anti-appareil. Il voulait poursuivre l'idéal révolutionnaire en visant la démocratie comme second objectif après 1962. Malheureusement, il n'y est pas arrivé car l'indépendance consacra la victoire du militaire sur le civil. »

Le FFS a peut-être échoué mais les militants du parti le revendiquent en chœur : « Hocine Aït Ahmed a transcendé le parti et, à travers lui, est restée vivante l'idée d'une Algérie démocratique. » Et de rappeler que le problème de l'opposition actuelle, « c'est d'avoir, à un moment ou à un autre, participé au gouvernement, ce que le FFS n’a jamais accepté ».

L’ex-élu FFS Hakim Haddad, qui a bien connu Hocine Aït Ahmed, « Da L’Hocine », comme il était appelé selon la traditionnelle formule de respect adressée à un aîné, affirme à MEE : « C'est un homme qui n'a jamais lâché sur les principes. Comme dans tout parcours militant, il a eu des hauts et des bas, mais il ne s'est jamais laissé berner par le pouvoir. En cela, il a été différent des autres ».

Différent des autres ? Ses détracteurs lui ont pourtant toujours reproché d'avoir reproduit « un certain culte de la personnalité », qu'il a lui-même combattu aussi bien chez Messali Hadj, le leader du mouvement national algérien des années 20 aux années 50, que chez Ben Bella et Boumediene dans les années 60-70.

Depuis une dizaine d’années, la question est d’ailleurs régulièrement posée par les médias et les politiques : le FFS peut-il survivre à son charismatique leader ? « Cela a sans doute déçu pas mal d'espérances chez certains militants », souligne Nedjib Sidi Moussa, tout en nuançant : « mais le développement du FFS a surtout été affecté par le jeu politique, la répression et le terrorisme. »

Pour Malika Rahal, un bilan politique d’Aït Ahmed devrait amener « à un débat politique sur ce qu’est l’opposition aujourd’hui ». « Par exemple, faire une évaluation des maquis de 1963 : est-ce que c’était le moment de le faire ? Est-ce que cela n’a pas contribué à mettre en danger le pays ? Se demander aussi jusqu’où peut aller l’opposition ? Pour s’opposer à qui : au régime [de Bouteflika] ou à l’État ? Qu’est-ce que l’on doit sauvegarder ? Et puis, s’interroger sur la nature des partis d’opposition : sont-ils capables de développer des modèles réellement démocratiques ? »

Le président Bouteflika a décrété un deuil national de huit jours.