Algérie : malaise chez le géant pétrolier Sonatrach

Algérie : malaise chez le géant pétrolier Sonatrach

#Énergie

Une gestion trop politique, des PDG qui valsent, des ressources humaines pillées : Sonatrach, première entreprise d’Afrique, dont dépendent les finances de l’Algérie, aura du mal à relever les immenses défis qui l’attendent

Panneau routier près d’un site appartenant à la compagnie pétrolière algérienne Sonatrach à Tiguentourine, dans le Sud de l'Algérie, le 19 janvier 2013 (AFP)
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21 mars 2017
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Wednesday 21 March 2018 16:00 UTC
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21 mars 2018

ALGER – « Alors qu’il avait été choisi pour ‘’rassembler’’, il est finalement tombé dans le jeu des clans et n’a pas su nouer les bonnes alliances. Il avait peut-être la réputation d’un homme intègre mais il n’a pas été à la hauteur, ni en termes de management, ni en termes de stratégie. »

Au NAPEC 2017, le grand salon professionnel international de l’industrie pétrolière et gazière en Afrique, qui se tient jusqu’au 24 mars à Oran (ouest), le nom d’Amine Mazouzi est sur toutes les lèvres. Le PDG du groupe pétrolier Sonatrach, première entreprise d’Afrique dont l’Algérie tire 98 % de ses recettes d’exportations, a été remercié lundi 20 mars.

« Sonatrach est gérée avec un amateurisme vraiment préjudiciable à l’entreprise »

Pour ce cadre du secteur pétrolier, contacté par Middle East Eye, cette énième nomination – en dix ans, le groupe en est à son cinquième PDG – ne fait qu’entamer un peu plus l’image du groupe. « Tous ses partenaires étrangers vous le diront : Sonatrach est gérée avec un amateurisme vraiment préjudiciable à l’entreprise. »

Pour ne rien arranger, le nouveau PDG, Abdelmoumen Ould Kaddour, que le ministère de l’Énergie présente comme un polytechnicien diplômé du Massachusetts Institute of Technology (États-Unis), est aussi associé à une image plus sulfureuse : celle de l’ex-ministre de l’Énergie Chakib Khelil.



Chakib Khelil (à droite), accueilli à l’aéroport par le wali (préfet) d’Oran, jeudi 17 mars 2016, jour de son retour en Algérie (capture d’écran de la chaîne Ennahar TV)

Visé par un mandat d’arrêt international émis par son propre pays pour faits présumés de corruption, celui qui fut aussi PDG de Sonatrach s’était enfuit aux États-Unis en 2003 avant de rentrer, blanchi, en Algérie il y a tout juste un an.

C’est sous son règne qu’Abdelmoumen Ould Kaddour, alors PDG de la joint-venture algéro-américaine BRC, spécialisée dans l’ingénierie pétrolière, s’était retrouvé en détention préventive pour une affaire de surfacturation et avait été condamné en 2007 à trente mois de réclusion pour… divulgation d’informations classées secret défense, rappelle le site Maghreb Emergent.

Des scandales de corruption qui ont « durablement affecté le groupe »

« On a l’impression que depuis 2010, le malaise qui entoure Sonatrach ne parvient pas à se dissiper », relève un partenaire sous-traitant du groupe. Cette année-là, le DRS (services de renseignements) lancent une série d’enquêtes contre la corruption qui éclaboussent le cercle présidentiel et aboutissent à des procès aux ramifications internationales impliquant des groupes comme le SNC-Lavalin au Canada ou ENI en Italie, qui ont, selon les professionnels du secteur contactés par MEE « durablement affecté le groupe ».

Cette saga politico-financière a surtout mis en évidence le caractère « politique » de la gestion de Sonatrach. Si personne ne sait qui décide précisément pour le groupe, Hocine Malti, cofondateur de Sonatrach et auteur d’Histoire secrète du pétrole algérien explique en tout cas « que ce n’est pas le PDG ».

« Aucune décision n’est prise à Hassi Messaoud. Il n’y a d’ailleurs aucune direction générale dans le sud, seulement des directions de production »

-Hassiba, journaliste

« Toutes les décisions qui touchent à Sonatrach sont politiques et elles viennent de la présidence », affirme-t-il à MEE. Le PDG n’étant qu’un décideur pour les aspects techniques : programmes de forage, de production… mais pas pour la stratégie, ni le choix des clients. Pas plus que le ministre de l’Énergie, lui aussi « simple courroie de transmission du pouvoir. »

Pour avoir une idée du malaise, c’est à Hassi Messaoud qu’il faut se rendre. Cette commune du désert algérien, au cœur des bases pétrolières, à 800 km au sud-est d’Alger, défigurée par les trottoirs défoncés et les ballets de poids lourds qui rendent l’air irrespirable à force de soulever la poussière, est censée être la commune la plus riche d’Algérie.



Pipeline dans le désert algérien (Sonatrach)

« Mais ici, on ne se rend pas compte de ce qu’est Sonatrach car elle n’a pas d’impact direct », explique Hassiba, journaliste, en signifiant que les richesses du sous-sol ne rejaillissent pas sur la ville.

« Ce n’est pas une entreprise citoyenne : elle n’emploie pas les gens de la région, seuls quelques privilégiés y travaillent. Enfin, ce qu’on peut dire, c’est qu’aucune décision n’est prise à Hassi Messaoud. Il n’y a d’ailleurs aucune direction générale dans le sud, seulement des directions de production. Les hydrocarbures qui sont produits ici nous échappent. Ils partent directement par les pipelines vers les villes portuaires du nord du pays. »

Un cadre algérien d’une entreprise associée à Sonatrach témoigne aussi que le fonctionnement du groupe n’a rien de commun avec une entreprise « cotée en bourse ». « Sonatrach est gérée de manière politique : elle sert de vitrine au pays et sert aussi à faire travailler la population. On sous-estime trop souvent son caractère social mais il faut savoir qu’au moins la moitié de son personnel est du personnel administratif. »

Les ressources humaines, autre source de malaise

Les ressources humaines, une autre source de malaise. Car ses cadres et ses techniciens, autrefois particulièrement formés, auraient déserté l’entreprise. « Le niveau a beaucoup baissé parce que les cadres de valeur ont quitté Sonatrach pour aller dans les pays du Golfe ou en Angola », souligne Hocine Malti.

« Ils gagnaient 600 dollars mois et on leur proposait 1 000 dollars par heure… alors oui, ils sont partis »

-Un cadre du secteur pétrolier

« Ils gagnaient 600 dollars [555 euros] par mois et on leur proposait 1 000 dollars par heure [925 euros]… alors oui, ils sont partis », précise à MEE un cadre étranger en contact avec les ressources humaines du groupe.

« Ces deux dernières années, Sonatrach a recruté 8 000 ingénieurs. Beaucoup de femmes, beaucoup de jeunes, tous des nouveaux diplômés. Le groupe a aussi beaucoup investi dans la formation avec des universités étrangères, notamment aux États-Unis. Le problème, c’est que ces nouvelles recrues n’ont pas de compétences et que Sonatrach n’est pas en mesure de les former. Alors le groupe les envoie se former auprès des entreprises étrangères, ok, mais au final, c’est assez malsain. Car ces entreprises-là, qui veulent avant tout être rentables, ne les forment pas bien. Elles ne transfèrent pas réellement de compétences, ou juste le minimum pour préserver leur marché. »



De nombreux cadres très bien formés ont été débauchés pour des salaires vertigineux (Sonatrach)

Même lorsque la direction se félicite de ses investissements – plus de 70 milliards de dollars (64 milliards d’euros) sur les cinq prochaines années – ou de ses résultats – des chiffres des exportations en hausse de plus de 5 % qui doivent passer à 56 milliards de mètres cubes en 2017, et malgré des tentatives de communication « positive » autour des opérations de reboisement, de la création de centres de formation d’excellence ou encore des nouvelles découvertes d’hydrocarbures, Sonatrach ne parvient pas à améliorer son image.

L’enthousiasme de la compagnie, qui revendiquait en juin dernier une hausse d’environ 3 % de sa production, a récemment été sapé par le dernier rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) qui concluait dans son rapport annuel à une légère baisse de la production.

Traduction : « En Algérie, les stratégies actuelles de Sonatrach ont produit des résultats mitigés. Voilà pourquoi ».

Pression de la demande énergétique domestique

« Pourtant, les résultats sont bons. La production est repassée au-dessus du million de barils par jour, ce qui correspond aux belles années d’Hassi Messaoud, il y a plus de dix ans », souligne un partenaire associé à la production. « Je ne dis pas que l’entreprise est rentable mais les objectifs fixés par l’État sont atteints. »

Lors d’un conseil restreint consacré à l’énergie convoqué en février dernier, le président Bouteflika avait fixé trois priorités : les économies d’énergie, le développement des énergies renouvelables et le développement de l’exploration des gisements gaziers.

Pour les économies d’énergie, l’Algérie devrait y venir. Dans son dernier rapport publié le 20 mars, le Fonds monétaire international (FMI) conseille d’ailleurs « un remplacement progressif des subventions à l’énergie, qui sont coûteuses et bénéficient surtout aux ménages aisées, par un soutien direct aux personnes les plus défavorisées. »



Selon Sonatrach, les exportations en hausse de plus de 5 % devraient passer à 56 milliards de mètres cubes en 2017 (Sonatrach)

Concernant les énergies renouvelables, décrétées « priorité nationale », un ambitieux programme de centrales solaires photovoltaïques et de fermes éoliennes est en cours. Pas plus tard que samedi, Sonatrach, en partenariat avec ENI, ont posé samedi 18 mars la première pierre d’un nouveau projet de centrale photovoltaïque du côté de Ouargla (sud) qui devrait entrer en service en décembre 2017.

Reste la question sensible de l’exploration. Sonatrach pourra-t-elle compter sur les réserves du sous-sol ? « Même quand on a tous les dossiers devant soi, il est très difficile de se prononcer, car les estimations sont en réalité des extrapolations », reconnaît Hocine Malti. « On sait que les gisements qui ont été mal ou surexploités, notamment à l’ère Khelil, ne pourront pas être rattrapés. Il faudrait donc trouver de nouveaux gisements. Pour lever les incertitudes liées aux réserves, il faut faire des forages or les travaux effectués ne sont pas suffisants. »

Autre problème : les coût de production, de plus en plus élevés, rebutent les investisseurs étrangers. « Plus personne ne répond aux appels d’offres parce que les conditions ne sont pas du tout avantageuses », confirme à MEE un étranger en poste en Algérie pour une société pétrolière.

La demande énergétique domestique, multipliée par trois entre 1980 et 2013, devrait doubler d’ici à 2030 et tripler d’ici à 2040

Les spécialistes des hydrocarbures soulignent qu’il faudra certainement plus que de bons résultats de production pour que Sonatrach puisse relever les défis qui l’attendent : la chute du prix du baril, à son niveau le plus bas depuis douze ans, mais aussi la perte des débouchés gaziers européens dès cette année sous l’effet de l’arrivée des gaz de schistes, de la mise à jour de nouvelles provinces de gaz conventionnel (Australie, Afrique de l’Est, Méditerranée orientale), du retour de l’Iran et d’une plus grande agressivité de la Russie et surtout du Qatar qui mettront sous pression le marché européen.

Sans oublier, en interne, la pression de la demande énergétique :  multipliée par trois entre 1980 et 2013, elle devrait doubler d’ici à 2030 et tripler d’ici à 2040. Une consommation absorbée à 44% par les ménages et le tertiaire, à 36% par les transports et à 20% par l’industrie. En d’autres termes, une consommation qui ne permet pas de créer de richesse.

« La gestion opaque et trop politique de Sonatrach est complètement incompatible avec les immenses défis auxquels le groupe doit faire face », conclut un cadre du ministère de l’Énergie. « Et le climat, plombé par les incertitudes des marchés et de la situation politique en Algérie, ne nous incite pas à être sereins pour l’avenir… »