Affaiblis aujourd'hui, l'EI et AQMI misent sur l'Algérie de demain

Affaiblis aujourd'hui, l'EI et AQMI misent sur l'Algérie de demain

#Algérie

Depuis bientôt trois ans, les pertes humaines qu’inflige l’armée algérienne aux groupes islamistes armés les ont considérablement affaiblis. Mais cachés dans les maquis, ils misent sur une possible instabilité politique à venir pour se redéployer

L'armée algérienne tue en moyenne presque 200 islamistes armés chaque année (AFP)
Malek Bachir et Akram Kharief's picture
26 mars 2017
Last update: 
Tuesday 18 April 2017 16:56 UTC
Last Update French: 
18 avril 2017

ALGER – Nouveau coup dur pour l’EI en Algérie : ce dimanche, le ministère de la Défense a annoncé avoir tué « deux dangereux terroristes » dont l’un est connu pour être le chef de la seriat el-Ghoraba, groupe armé de « Constantine et de ses environs » (est), affilié au groupe État islamique (EI) après avoir fait dissidence avec al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) en juillet 2015.

Son nom : Noureddine Laouira, alias Naoura alias Abou al-Hammam - à ne pas confondre avec Yahia Abou al-Hammam, l’émir d’AQMI au Sahel. Issu du quartier populaire, et pourvoyeur d’islamistes armés depuis le début des années 1990, du Faubourg Lamy, le groupe profitera de l'éradication de son bidonville et du transfert de sa population vers la nouvelle ville d’Ali Mendjeli à 15 km de Constantine, pour s'y installer et s'y éparpiller tout en gardant un ancrage dans la vieille ville.



Noureddine Laouira, alias Abou al-Hammam (capture d’écran Ennahar TV)

Selon des informations recueillies par Middle East Eye, les deux hommes avaient été identifiés et filés grâce aux renseignements obtenus par les forces de sécurité. Ces dernières ont préféré attendre qu'ils se trouvent dans un endroit isolé, quartier de Djebel El Ouahch qui surplombe la ville de Constantine, pour minimiser les risques de dommages collatéraux ou de fuite.

Sur Abou al-Hammam, les autorités disent avoir retrouvé l'arme, un Beretta 92, qui aurait servi à assassiner Amar Boukaabour, un policier tué de trois balles en octobre dernier à Constantine.

« Ce meurtre a été imputé à Abou al-Hammam, que l’on soupçonne aussi d’avoir fomenté l’attentat avorté contre le commissariat de Constantine le 26 février, revendiqué par l’EI. Même si le kamikaze venait de Jijel [Kabylie], on sait que c’est la seriat (cellule) el-Ghoraba qui a tout organisé », précise à Middle East Eye une source sécuritaire algérienne.

Trois groupes, à peine une centaine d'hommes

Malgré des débuts spectaculaires – avec l’enlèvement et l’assassinat d’Hervé Gourdel en septembre 2014 et la défection de nombreux cadres d’AQMI – l’EI n’a finalement pas réussi développer sa wilaya (province) al-Djazaïr, nom donné par l’EI à l’ensemble de ses cellules dormantes urbaines et sections armées actives dans les maquis algériens.



Hervé Gourdel, l’otage français enlevé et assassiné le 23 septembre 2014 par un groupe se revendiquant de l’État islamique (Twitter)

Selon des sources sécuritaires, ses effectifs sont estimés à environ 80 hommes. Ils se répartissent en trois groupes.

« À l’est, il y a la seriat el-Ghoraba [dans la zone de Constantine] et la katiba al-Îtissam [dans la zone de Skikda] aussi connue sous son nouveau nom de Ansar al-khilafa. À elles deux, elles comptent une cinquantaine d’hommes. Des anciens du GIA [organisation armée des années 90] dont le rôle est surtout lié à de la coordination et de la logistique », détaille une source militaire.

Le groupe d’Ansar al-khilafa est issu de la katiba des chouhada (martyrs) d'AQMI qui s'était installée dans la région accidentée et boisée au début des années 2000 sur les décombres des nombreux groupes de Skikda, de Jijel et des Babors qui avaient quitté le maquis à la faveur de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale [mesures de grâce pour tous les combattants islamistes armés qui choisissent de déposer les armes].  

Ce groupe, toujours actif, serait dirigé par un certain Amar Lemloum, alias Zakaria al-Djidjeli. À partir de l'été 2015 l'armée a mis la pression sur la région en déployant plus de 4 000 hommes dans des opérations où de nombreux éléments ont été tués.

« Au centre, dans un triangle Bouira-Boumerdes-Béjaïa [Kabylie], se trouve le groupe Jund al-khilafa (Les Soldats du Califat). Depuis que son chef présumé, Othmane al-Acimi, a été tué en mai 2015, l’identité de son émir n’est pas connue. On ne sait pas non plus qui est l’émir qui chapeaute tous les groupes. Le nom d’Abou al-Hammam a été avancé mais on sait que ce n’est pas lui. »

Des pertes que les recrutements ne parviennent pas à compenser

D’abord parce qu’il a rejoint le maquis en 2008. « Il est donc considéré comme un ‘’nouveau’’ et ne peut, à se titre, pas prétendre à une telle responsabilité. » D’autant qu’à l’époque où il était avec AQMI, il n’était que chef de seriat (cellule hiérarchiquement inférieure à la katiba).

« Autre indice, il a été tué alors qu’il se déplaçait avec son adjoint. Mais s’il était émir, il y aurait autour de lui au moins quatre ou cinq terroristes. » 

L’émir de la wilaya al-Djazaïr n’aurait pas non plus, selon lui, participé personnellement à une action directe, en ville comme celle de l’assassinat du policier à Constantine.

« Enfin, le groupe le plus influent affilié à l’EI est celui de Jund al-khilafa, comme en témoignent les opérations les plus importantes menées par l’armée algérienne depuis 2014 dans les montagnes des Bibans. À l’image de celle organisée en février, au nord-est de Bouira, où quatorze terroristes et neuf militaires ont été tués. Il est donc impossible que, si la plus grande force de l’EI se trouve dans cette zone, l’émir se trouve à Constantine. »

« Il ne faut pas oublier que pour un terroriste, la plus grande victoire est de rester en vie »

-Une source sécuritaire algérienne

Avec une moyenne de presque 200 hommes (tous groupes confondus) tués chaque année par l’armée, les groupes armés se retrouvent aujourd’hui en grande difficulté, confrontés à des pertes que les recrutements ne parviennent pas à compenser.

À tel point qu’en octobre dernier, selon une source sécuritaire algérienne jointe par MEE, les chefs de l’EI avaient demandé des renforts aux filiales en Tunisie et en Libye des renforts.

« Si on regarde bien le profil des terroristes éliminés ces dernières années, on s’aperçoit qu’ils ont gagné le maquis avant 2010 », explique un haut-gradé de la lutte antiterroriste à MEE. « Ce qui montre qu’ils ont beaucoup de mal à recruter. Les Algériens sont soit éliminés lors des opérations militaires, soit ils veulent bénéficier de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale. C’est la raison pour laquelle les nouveaux venus sont pour l’essentiel des étrangers venus du Mali, du Maroc, du Niger, de Tunisie et de Libye. »



Abou Walid al-Sahraoui, dissident du groupe de Belmokhtar, serait à la tête du groupe se revendiquant de l'EI le plus important en Afrique du nord (capture d'écran Al-Jazeera)

Mais au sein des services de renseignements, cet optimiste n’est pas forcément partagé. « C’est vrai qu’ils sont affaiblis et pour certains, très isolés. Mais il ne faut pas oublier que pour un terroriste, la plus grande victoire est de rester en vie », analyse un expert de la lutte antiterroriste. « Ils savent qu’ils ont tout à gagner à rester caché en attendant une situation plus favorable, comme par exemple une instabilité politique. Dans ce cas, du jour au lendemain, ils peuvent à nouveau recruter et redevenir opérationnels. Une éradication complète est impossible et c’est là que réside le risque. »

AQMI, très avantagée sur l’EI

Celui qui a le mieux réussi pour l’instant s’appelle Abdelmalek Droukdel. L’émir d’AQMI, qui fait maintenant figure d’ancien – il approche des 50 ans – s’est retrouvé au fil des années complètement isolé. Depuis les montagnes de Kabylie où il est supposé se cacher, il a vu son organisation évoluer au fil des années, gagner en influence au Sahel au détriment de son sanctuaire originel et, petit à petit, lui échapper.

Dernier mouvement en date dont il est resté spectateur : la fusion annoncée dans une vidéo du groupe de Mokhtar Belmokhtar (al-Mourabitoune) avec le groupe du Touareg malien Iyad Ag Ghali (Ansar Dine) et celui de Djamel Okacha, alias Yahia Abou al-Hammam (l'émirat du Sahara, une branche d’AQMI).



Abdelmalek Droukdel, l’émir d’AQMI, isolé mais en vie (capture d’écran)

Le nouveau mouvement, appelé « Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans au Maghreb islamique » affirme avoir prêté allégeance à Ayman al-Zawahiri, actuel dirigeant d'al-Qaïda. « Des mails ont été interceptés par les services de sécurité occidentaux en novembre et décembre 2016 entre Ayman al-Zawahiri, Iyad ag-Ghali et Djamel Okacha », précise une source sécuritaire algérienne. « L’émir d’al-Qaïda demandait aux chefs djihadistes du nord du Mali de s’unir sous un même commandement afin de présenter les activités au nord du Mali comme une résistance légitime de l’occupation française. »

Si AQMI a aussi perdu beaucoup d’hommes, toujours selon les services de renseignements, l’organisation en compterait encore 500. Mais surtout, elle a montré au cours du temps un remarquable sens de l’adaptation.

« AQMI a rectifié ses tactiques de combat et de communication pour minimiser ses pertes »

-Un militaire algérien

« Elle a fait face à la désertion d’une grande partie de ses cadres partis chez l’EI et surtout, elle a rectifié ses tactiques de combat et de communication pour minimiser ses pertes », relève un militaire. Les renseignements étant obtenus à 90 %, voire plus, sur la base de contacts entre les hommes, AQMI a limité les déplacements et les prises de contacts.

« L’avantage d’AQMI sur l’EI, au-delà du nombre d’hommes, c’est qu’elle a une plus grande connaissance du terrain et une expertise liée à son ancienneté dans l’action terroriste », analyse notre interlocuteur. « Et surtout, c’est elle qui dispose des meilleures casemates (abris) pour se cacher. »

Face à elle, l’EI tente de résister dans une stratégie de survie en attendant un hypothétique retour des combattants de l’EI de Syrie ou de Libye. « L'expression de ''terrorisme résiduel'' utilisé par les autorités est réaliste. Mais dans le cas de l’EI comme dans celui d’AQMI, il ne faut pas sous-estimer la menace », conclut le spécialiste. « Du jour au lendemain, à la faveur d’un contexte qui leur serait favorable, ils pourraient se régénérer. »