Au Liban, un mouvement populaire souhaite ébranler le système

Au Liban, un mouvement populaire souhaite ébranler le système

#Liban

Après les violences survenues dans le centre de Beyrouth, le mouvement de contestation contre le système libanais pourrait avoir du mal à se remettre des critiques qui lui sont déjà portées

La police anti-émeute libanaise fait usage de bombes lacrymogènes contre les manifestants durant les affrontements survenus lors du rassemblement « You Stink » (AFP)
- Florence Massena's picture
26 août 2015
Last update: 
Monday 2 November 2015 12:19 UTC
Last Update French: 
02 novembre 2015

Tout a commencé le 17 juillet, quand la décharge de Naamé, accueillant les ordures de Beyrouth et du Mont-Liban depuis 1997, a été fermée, et le contrat avec l'entreprise de ramassage des déchets Sukleen avec l’État terminé. Suite à l'encombrement massif des rues par les ordures, des activistes de la société civile se sont mobilisés pour manifester, menant à un grand rassemblement, entre 4 000 et 10 000 personnes, samedi 22 août devant le Parlement. Les forces de sécurité ont réagi violemment, menant à une mobilisation très soutenue demandant la démission du gouvernement.

Après les violences de samedi exercées par la police contre les manifestants, menant à une quinzaine de blessés, la foule était nombreuse et à nouveau mobilisée dimanche devant le Parlement libanais. Un rassemblement qui a mal tourné en soirée, lorsque des jeunes ont affronté les forces de sécurité, mis le feu à des ordures et saccagé une partie du centre-ville. Après plus de 70 blessés, dont un touché au front par une balle en caoutchouc, les manifestations ont continué lundi et mardi, menant cette dernière soirée à de nouveaux feux, aux barricades, et à de nouvelles violences, parmi les 400 personnes présentes.

Ces violences sont fortement critiquées par de nombreuses personnes impliquées dans le mouvement, sur les réseaux sociaux et dans les médias, par exemple dans le quotidien francophone L'Orient le Jour dont la une du 24 août parlait de « chiens » lancés dans la manifestation. Dans la nuit du 25 au 26 août, certaines personnes mettent en avant la division entre « pacifistes » et « non-pacifistes » lors des rassemblements, sur Twitter notamment.

Pourtant, la campagne « You Stink » (Vous puez) avait réussi à mobiliser plus de 10 000 Libanais ce week-end, excédés par le manque d'eau, la corruption, les coupures d'électricité et le report successif par le Parlement des décisions nécessaires pour gérer la crise des déchets.

« Cette mobilisation n'est pas nouvelle, car depuis 2011 des mouvements de jeunes de gauche, laïques et politisés manifestent régulièrement pour demander la fin du système confessionnel », explique à Middle East Eye Marie-Noëlle Abi Yaghi du centre de recherche Lebanon Support. « Ce sont les mêmes personnes qui ont lancé le mouvement, avec le même slogan [que lors des soulèvements du Printemps arabe] : ‘’Le peuple veut la chute du régime’’, sauf qu'ils touchent beaucoup plus de gens qui souffrent du problème des ordures, et de la corruption en général. »

Lebanon Support a d'ailleurs diffusé sur sa page Facebook un graphique sur la nature et l'importance des mobilisations de rue au Liban depuis juin 2014. « Ce qui mobilise le plus le peuple ce sont les politiques publiques, le développement économique et social, et les injustices sociales », souligne la chercheuse.

Du côté des organisateurs à la tête du mouvement « You Stink », qui ont appelé, dans un communiqué issu le 24 août, à manifester à nouveau le samedi 29, on retrouve des activistes et des membres de la société civile, ainsi que des artistes tels que Lucien Bourjeily, metteur en scène. Ce dernier ne tient pourtant pas à se différencier des autres groupes, comme « Le peuple contre le gouvernement » qui a appelé à se rassembler lundi et mardi.

« Les gens sont en colère, les chefs politiques jouent avec le feu ici, donc c'est évident que ça devient violent, affirme Lucien Bourjeily. Nous avons choisi de rassembler un maximum de personnes samedi prochain, mais nous soutenons l'occupation continue du centre-ville et les gens qui luttent contre le système, il faut une pression constante et de la solidarité entre les gens.

« Parmi les casseurs de dimanche, il y en avait sûrement qui venaient détruire la manifestation pour le compte de personnages politiques, mais c'est une minorité par rapport à ceux qui ont envie d'une action réellement efficace, qui pour certains passe par la violence. Les politiciens n'écoutent personne, ils construisent un mur autour du Parlement, comme pour faire taire le peuple, mais on ne peut pas continuer à ignorer les besoins et la mobilisation de la population sans conséquence ! »

Entre dissensions et unité au sein du mouvement

Lundi, le communiqué publié par le mouvement « You Stink » ne comportait pas la mention de la chute du gouvernement, ce qui expose un clivage au sein de la mobilisation, selon Marie-Noëlle Abi Yaghi : « La rue le demande, les slogans chantés appellent à la démission, c'est donc grave de ne pas le mentionner dans un communiqué, c'est comme si on n'écoutait pas le peuple. Le terme d'« organisateurs » est déjà étrange ! Un mouvement social appartient à la rue, pas aux réseaux sociaux. En traitant certaines personnes de voyous, on ne se pose pas les vraies questions, on reproduit les clivages libanais habituels entre ceux qui souhaitent une loi et ceux qui veulent renverser le système. J'ai peur que ce mouvement s'essouffle de lui-même, alors que la vraie force est celle de la rue ».

Même si la mention « démission » n'est pas comprise dans le communiqué de « You Stink », elle semble bien être le but du mouvement. « La démission du gouvernement, ainsi que la tenue de nouvelles élections législatives, est évidente car aucun des députés ni des ministres n'est capable de répondre à nos revendications », déclare à MEE Lucien Bourjeily. « Ils nous disent ‘’on ne peut rien faire’’, donc si ce n'est pas en leur pouvoir, pourquoi ne pas organiser des élections pour élire les gens qui auront ce pouvoir ? Cela revient au peuple de choisir ses propres représentants. C'est très basique : on leur dit de faire quelque chose s'ils le peuvent, et s'ils ne le font pas, ils devront laisser la place à d'autres qui pourront. »

Il mentionne aussi la notion de « long-terme », car « le changement ne va pas se faire en une nuit », et appelle les manifestants à « persister, et tenir contre la corruption ».

Devant le Parlement, dans les manifestations qui ont suivi les violences de dimanche soir, bien que moins nombreuses et unitaires, les Libanais présents tiennent un discours plus ferme, évacuant de fait la question des casseurs. « Ce n'est pas grave s'il y a des dégâts », estime ainsi Anthony*, 30 ans, venu lundi soir. « Si les gens veulent arrêter maintenant, on va garder le même gouvernement ! Les gens qui ont organisé les manifestations ce week-end ont de bonnes intentions, mais ils n'ont pas forcément l'expérience pour mener à bout une telle mobilisation. C'est nouveau au Liban. »

Une nouveauté que met également en avant la chercheuse de Lebanon Support : « C'est un moment très important pour les Libanais. J'ai rarement vu autant de gens descendre dans la rue pour des raisons économiques et sociales, c'est exceptionnel ! ».

Mardi soir, avant les nouveaux affrontements entre la police et un groupe de jeunes manifestants, Maysam Elhindy, artiste de 28 ans, affirmait vouloir « des droits citoyens, de l'eau, de l'électricité et de l'air frais à respirer ». « Les jeunes de dimanche soir étaient en colère, nous le sommes tous après la répression de samedi », indique-t-elle à MEE. « La plupart d'entre nous ne sommes pas habitués à voir des gens qui ne nous ressemblent pas, moi y compris. On se disait qu'ils font partie d'une milice payée par Nabih Berri [président de la Chambre des députés depuis 1992] pour détruire la manifestation, mais j'ai réalisé ensuite que c'est leur droit d'agir de la sorte, que c’est eux qui feront le changement que nous n'avons pas réussi à faire lors des nombreuses manifestations précédentes. On doit les aider, les éduquer, les soutenir, partager nos idées, car au final on a tous les mêmes besoins. »

Selon Marie-Noëlle Abi Yaghi, « pour que la révolution se produise, il faudrait laisser la rue guider le mouvement ». Mais après les violents événements de la nuit du 25 au 26 août dans le centre-ville de Beyrouth, le mouvement de contestation contre le système libanais pourrait avoir du mal à se remettre des critiques qui lui sont déjà portées.

 

*Le prénom a été changé à la demande de l'interviewé.