Au Royaume-Uni, le salon de la sécurité « promeut une solution militaire à la crise des réfugiés »

Au Royaume-Uni, le salon de la sécurité « promeut une solution militaire à la crise des réfugiés »

#Réfugiés

Pour les chercheurs, l’événement « Security and Policing » du Home Office vise à stimuler l’industrie de l’armement et à promouvoir la militarisation des contrôles aux frontières

Un homme ramasse du bois de chauffage à côté de fils barbelés à la frontière gréco-macédonienne (AFP)
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10 mars 2016
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Thursday 10 March 2016 16:28 UTC
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10 mars 2016

Le gouvernement britannique organise un salon international, sur invitation, consacré à la « sécurité » qui aidera les entreprises d’armes à tirer profit de la militarisation des frontières européennes, selon les experts, alors que l’UE tente de contrôler des centaines de milliers de personnes fuyant la guerre au Moyen-Orient.

Le salon Security and Policing 2016, événement de trois jours organisé par le Home Office (ministère de l’Intérieur britannique) qui a débuté lundi près d’une base militaire à Farnborough, réunit plus de 350 entreprises, notamment les fabricants d’armes BAE, Airbus et Heckler & Koch vendant aux gouvernements de l’UE et aux gouvernements étrangers.

Pour certains chercheurs, cet événement prouve que l’intérêt du gouvernement britannique pour le profit prime sur les droits de l’homme et ancre davantage une politique menée depuis plusieurs dizaines d’années et consistant à militariser ce qui est essentiellement un problème humanitaire : la crise des réfugiés la plus grave qu’ait connue l’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.

Selon le site Web de l’événement, ce salon est « unique » grâce à la participation directe du gouvernement britannique et montre le niveau élevé d’« engagement de l’industrie » pour les entreprises dont les produits marketing « sont trop sensibles pour être exposés dans un environnement plus ouvert ».

Les participants doivent être approuvés par le Home Office, qui promet « des visiteurs de qualité » et signale que 83 % des exposants ayant participé à l’événement l’an dernier ont vu leurs ventes augmenter.

Les précédentes éditions présentaient de tout : des fusils de précision haute-performance aux cônes de signalisation. Le salon comprend des zones spécifiques portant sur le contrôle des frontières, la sécurité informatique et la police maritime.

Martin Lemberg-Pedersen, chercheur en migration à l’Université de Copenhague, a déclaré à MEE que les gouvernements européens contribuaient à « financer leur propre industrie militaire » en organisant ces salons professionnels et promeuvent des politiques réactives sévères pour faire face à la crise des réfugiés.

« L’infrastructure technologique de sécurité des frontières est un domaine dans lequel se lancent les entreprises militaires traditionnelles, tandis que les entreprises de sécurité courent après des contrats pour l’application de la loi aux frontières », a déclaré Lemberg-Pedersen.

« Cela concorde avec le cap suivi par le contrôle des frontières européennes que nous avons constaté au cours des 15 dernières années : il y a un fort accent sur la surveillance et le contrôle des frontières extérieures, ainsi qu’au niveau des points chauds intérieurs comme Calais. Cela entretient le désir de commercialiser des produits militaires. »

Du Moyen-Orient aux frontières de l’Europe

Seront présentes des multinationales de l’armement qui produisent des armes à l’exportation vers les pays du Moyen-Orient, qui achètent plus de 60 % d’armes britanniques selon la Campagne contre le commerce des armes (CAAT).

« En 2015, le gouvernement britannique a organisé des réunions avec 39 pays qui ont participé au salon, avec un accent clair sur le Moyen-Orient », a déclaré Andrew Smith, un porte-parole de CAAT.

« Bon nombre des entreprises présentes profitent directement de la violence et de la répression étatiques. En continuant à armer et à soutenir les dictatures et les auteurs de violations des droits de l’homme, le gouvernement britannique ne fait qu’aider à alimenter et à faciliter cette oppression. »

Répondant aux questions de MEE au sujet des raisons motivant l’organisation du salon Security and Policing, le Home Office a indiqué qu’« une industrie de la sécurité florissante est essentielle pour aider à réduire la criminalité et protéger le public ». Un porte-parole a déclaré que « la sécurité nationale est la première priorité du gouvernement ».

Cependant, avec des ventes d’armes vers l’Europe en baisse de plus de 40 % au cours des quatre dernières années selon un rapport du Stockholm International Peace Research Institute publié le mois dernier, les chercheurs expliquent que ces mêmes entreprises concentrent de plus en plus leurs efforts de vente en Europe sur le marché en plein essor de la « sécurité des frontières »– lequel devrait atteindre 52 milliards d’euros dans le monde entier d’ici à 2020, selon une étude menée en 2014 par le cabinet d’études de marché Frost & Sullivan.

Parmi les produits exposés lors de l’édition 2015 – laquelle a lieu depuis 30 ans – figuraient les - étaient blasters sonores qui peuvent arrêter les cibles dans un périmètre de 20 mètres et les systèmes de biométrie qui permettent au personnel des centres de détention de l’immigration de surveiller les mouvements des demandeurs d’asile détenus à chaque instant.

On trouve parmi les entreprises participant au salon cette année des sociétés de sécurité spécialisées dans le renforcement des frontières technologiques et physiques, ainsi que des entreprises d’armement qui cherchent à accroître leur part de marché dans le secteur de la sécurité des frontières.

Un des exposants de cette édition du salon, BAE Systems, est impliqué dans une affaire controversée concernant la vente d’avions de combat à l’Arabie saoudite, un marché d’exportation clé pour les armes britanniques qui fait l’objet d’un appel à un embargo de l’UE sur les armes en raison de ses bombardements du Yémen.

BAE Systems fabrique également le drone Herti, dont la variante armée connue sous le nom Fury a survolé le front en Afghanistan. Herti est commercialisé à la fois pour les « champs de bataille et les frontières ».

L’Autorité de l’aviation civile, l’organisme gouvernemental responsable pour les véhicules aériens au Royaume-Uni, s’est dit désireux de voir ces drones intégrés au « travail de routine… des autorités frontalières ».

Parmi les autres exposants figure Airbus, qui a remporté des contrats pour sécuriser les frontières de l’Arabie saoudite en 2009 et de la Roumanie en 2004. L’an dernier, les bureaux de Munich de la société française ont été perquisitionnés par la police allemande enquêtant sur des allégations de corruption et d’évasion fiscale relatives aux appels d’offres pour ces contrats. L’enquête se poursuit.



Les bureaux d’Airbus, une multinationale de l’armement et de la sécurité des frontières (AFP)

Airbus reste un acteur clé d’un groupe de lobbying européen qui explique aux gouvernements européens comment améliorer la sécurité des frontières. L’Organisation européenne pour la sécurité (EOS), basée à Bruxelles, est un organisme de 38 membres qui représente les intérêts des grandes sociétés de sécurité à travers l’UE.

Avec une politique clé axée sur le contrôle des frontières, l’EOS a briefé les gouvernements italiens et grecs sur la sécurité des frontières maritimes, les exhortant à renforcer la coordination entre les branches civiles et militaires.

Six des membres de l’EOS fréquentent le salon Security and Policing du Royaume-Uni, dont Finmeccanica, une société italienne qui, selon son site Web, fournit des « systèmes militaires pour le contrôle des frontières ». En 2009 – l’année même où elle a signé un contrat de 404 millions d’euros avec le gouvernement de Mouammar Kadhafi pour sécuriser les frontières libyennes – elle a reçu un prêt de 504 millions d’euros de la Commission européenne et de la Banque européenne d’investissement pour produire des composants aéronautiques destinés à des aéronefs de contrôle des frontières.

Autre exposant appartenant à l’EOS, Smiths Detection, qui a reçu des fonds de la Commission européenne pour développer de nouvelles façons de scanner les véhicules aux frontières.

De la surveillance plus que de la sécurité ?

Ces entreprises comptent parmi les 354 entreprises qui espéreront vendre des équipements de sécurité à des pays dont l’Autriche, la Bulgarie et la Pologne. Les trois membres de l’UE ont envoyé des délégués lors de la précédente édition du salon et sont maintenant en désaccord avec Bruxelles par rapport à leurs tentatives de fermer leurs frontières face au dernier afflux de demandeurs d’asile.

La participation de grande envergure de l’UE dans le financement et l’achat de matériel de sécurité des frontières est, selon Lemberg-Pedersen, le résultat de décennies de politique axée sur la militarisation des frontières au détriment de l’établissement d’itinéraires sûrs par lesquels demander l’asile.

« L’accent mis sur le contrôle et la surveillance a éclipsé le développement de politiques d’accueil durables. La proposition de la Commission européenne en 2015 de déplacer et réinstaller les réfugiés via des quotas était insuffisante et tardive : elle survenait après vingt années de négligence, au cours desquelles les gouvernements et les sociétés militaires et de sécurité ont convenu de renforcer la sécurité des frontières extérieures. »

On peut constater le résultat de cette approche, estime Lemberg-Pedersen, aux frontières extérieures de l’UE, par la décision sans précédent prise le mois dernier de déployer l’OTAN dans les mers entre la Turquie et la Grèce.

L’OTAN, l’alliance militaire transatlantique qui comprend la France, les États-Unis, la Grèce et la Turquie, a déployé des dizaines de navires de guerre dans la mer Égée pour cibler les opérations de passage de clandestins – les navires partageront également des informations avec les garde-côtes turcs et grecs.

Selon Lemberg-Pedersen, le statu quo au port de Calais montre que la militarisation des frontières extérieures de l’UE a également des ramifications surprenantes pour les points chauds au sein de l’Union.

Depuis au moins 1999, des groupes de demandeurs d’asile – qui fuyaient à l’origine les guerres des Balkans – campent dans des conditions sordides près du port de Calais, dans l’espoir de traverser le tunnel sous la Manche jusqu’au Royaume-Uni.

Après des années de querelles entre le Royaume-Uni et la France sur la façon de gérer les camps, et alors que le nombre de personnes qui y séjournent a atteint 3 000 personnes, les problèmes ont atteint un point critique lorsque la police française est intervenue pour raser les abris temporaires, en utilisant des gaz lacrymogènes et des canons à eau.



Un incendie éclate lors d’une tentative de la police française de raser un camp temporaire à Calais (AFP)

« La frontière à Calais telle qu’elle est aujourd’hui est le résultat de la décision de renforcer le contrôle des frontières en finançant des entreprises privées plutôt que de discuter de la façon dont nous pouvons mettre en œuvre un système d’accueil durable », a déclaré Lemberg-Pedersen, prévenant que si les États ont signé la Convention des Nations Unies pour les réfugiés, les entreprises privées engagées par ces mêmes États ont moins de comptes à rendre.

Les efforts de sécurité se sont concentrés sur l’entrée du tunnel sous la Manche, qui relie le Royaume-Uni et la France. L’été dernier, lorsque jusqu’à 1 500 personnes ont tenté de pénétrer dans le tunnel tous les soirs, le gouvernement britannique a annoncé qu’il paierait 200 agents de sécurité privés pour en sécuriser l’entrée.

Plus tard cette même année, la firme britannique Jacksons Fencing – exposant au salon Security and Policing 2016 – a remporté un contrat pour la fourniture de 8,5 km de clôtures de haute sécurité autour de l’entrée du tunnel sous la Manche près de Calais.

Les tentatives visant à accroître la sécurité ont mis l’accent sur l’installation d’un total de 22 km de clôtures et de fils barbelés autour des parties des rails où les trains se déplacent en-dessous de 50 km par heure, en comptant sur le fait que les gens n’essayeront pas de sauter sur des véhicules se déplaçant à des vitesses supérieures.

Le gouvernement s’est également engagé en juillet à verser à Eurotunnel 9,2 millions d’euros d’aide pour renforcer la sécurité sur le site.

Dans les trois mois suivant l’annonce du coup de pouce du gouvernement britannique à Eurotunnel – une période où plusieurs personnes sont mortes en tentant de traverser le tunnel – la société a annoncé une hausse de 3 % de ses bénéfices.

Au cours de 2015 les bénéfices de l’entreprise ont augmenté de 5 % à 1,2 milliard d’euros. En annonçant cette hausse des bénéfices, le PDG de la société Jacques Gounon a salué le « soutien des gouvernements français et britannique » lequel a aidé Eurotunnel à accroître ses bénéfices « malgré la pression migratoire ».

La semaine dernière, le Premier ministre britannique David Cameron a promis une somme supplémentaire de 22 millions à la France pour soutenir les efforts de la police pour empêcher les personnes sans papiers d’entrer au Royaume-Uni, même si on ne sait pas si une partie de ces fonds sera versée directement à Eurotunnel.

 

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.