« C'est Kadhafi qui revient le hanter ! » : l’affaire Sarkozy passionne les Libyens

« C'est Kadhafi qui revient le hanter ! » : l’affaire Sarkozy passionne les Libyens

#France

Certains lui demandent « des excuses ». D’autres préfèrent garder de lui le souvenir d'un « libérateur » : en Libye, l’ancien président français fascine toujours autant

Nicolas Sarkozy reçoit Mouammar Kadhafi à l'Élysée le 12 décembre 2017 (AFP)
08 avril 2018
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Sunday 8 April 2018 12:58 UTC
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08 avril 2018

TRIPOLI – Ce 19 mars 2013, tout le monde veut embrasser Nicolas Sarkozy, alias « le sauveur de la Libye », sur le point de monter les escaliers habillés d'un tapis rouge, menant à la mairie de Tripoli. Officiels, membres de la sécurité, clients des cafés voisins, tous veulent toucher, photographier le héros. Le maire de l'époque, Saddat al-Badri, est fier de cette visite qui marque les deux ans de l'intervention française en Libye. 

Cinq ans et un jour plus tard, le 20 mars, Nicolas Sarkozy est toujours au centre de l'attention, mais cette fois, de celle moins énamourée des magistrats parisiens. Mis en examen après cinq ans d’enquête dans le cadre de l'affaire du financement présumé de sa campagne présidentielle de 2007 par Mouammar Kadhafi, il est inculpé pour « recel de détournements de fonds publics libyens », « financement illégal de campagne électorale » et « corruption passive ». 



Le président français Nicolas Sarkozy, en visite à Tripoli le 19 mars 2013, salue la foule (AFP)

De ce côté de la Méditerranée, l'ancien président fascine toujours autant. Dans les cafés, sur les réseaux sociaux, son sort est en tout cas beaucoup plus commenté que lors des consultations publiques qui ont démarré sous l'égide de l'ONU, jeudi 5 avril, pour préparer la conférence de dialogue national devant précéder les élections.

Si dans les couloirs encombrés et poussiéreux de la mairie de Tripoli, les discours des responsables locaux se font moins élogieux qu'en 2013, il n’est pas question pour autant de tourner complètement le dos à celui qui reste et restera le « libérateur ».

« Chaque époque est marquée par un contexte qui lui est propre. La politique et ses hommes évoluent en fonction », avance prudemment à Middle East Eye Abdulrauf Beitelmal, maire de la capitale depuis 2014. 

« Cinquante millions d'euros, ce n'est rien pour nous. Mouammar Kadhafi a dépensé bien plus que cela »

- Saddiq Bouhdima, membre de l'Association locale de Tripoli

« On ne savait pas que Sarkozy avait pris l'argent de Mouammar Kadhafi, on découvre les choses au fur et à mesure », explique Saddiq Bouhdima, précisant que la révolution avait en partie éclaté, justement, à cause d’un ras-le-bol de la corruption. Ce membre de l'Association locale de Tripoli, qui a ses locaux à l'intérieur de la mairie, se permet toutefois d'ironiser : « Cinquante millions d'euros, ce n'est rien pour nous. Mouammar Kadhafi a dépensé bien plus que cela. » 

Une « broutille » que le président de l'association, Jalel ben Omran, aimerait tout de même voir revenir dans les caisses de l'État, alors que la population fait face depuis deux ans à une pénurie d'argent liquide : « Je soutiens l'idée que la Libye se porte partie civile [Médiapart a annoncé que l'État libyen l'envisageait]. Mais pas seulement dans l'affaire Sarkozy. » 

« Le grand malheur de la Libye »

Des histoires d’argent et de cadeaux distribués par le guide libyen à des dirigeants ou à des opposants, notamment africains, tous les Libyens en connaissent. Le dirigeant du pays pétrolier utilisait sa richesse pour étendre son influence au-delà de ses frontières. Militant monarchiste, Alamine Ashtiwi raconte de mémoire, à MEE, une anecdote éclairante :

« C'était durant une réunion de l'Union africaine [UA]. Kadhafi est monté à la tribune et a menacé tous les représentants présents : ‘’Si l'un de vous critique ma politique, il trouvera un Idriss Déby [arrivé au pouvoir au Tchad en 1990 en renversant Hissène Habré grâce, notamment, à l'aide financière de Mouammar Kadhafi] contre lui ! »

À LIRE : En France, la corruption est plus répréhensible que la destruction d’un pays

Jusqu'à cette garde à vue, suivie d’une mise en examen, les Libyens se montraient plutôt compréhensifs envers Nicolas Sarkozy. À l'évocation d'un possible accord financier, hauts fonctionnaires, chefs de groupes armés, dirigeants politiques concluaient peu ou prou de la même façon : « Ces transactions n'était pas illégales sous l'ancien régime. » 

L'ex-président de l'Union pour un mouvement populaire (UMP) a longtemps bénéficié de l'indulgence de la population, reconnaissante pour son soutien. Mais cette indulgence a diminué à mesure que grandissaient l'insécurité et l'instabilité.



L’ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi arrive à l’Élysée à Paris pour une rencontre avec le président français Nicolas Sarkozy en 2007 (AFP)

Nicolas Sarkozy trouve cependant encore des soutiens, plus ou moins appuyés. Abdul Hafiz Ghoga, avocat, militant des droits de l'homme et porte-parole du Conseil national de transition (organe qui dirigeait la Libye pendant la révolution de 2011), a ainsi proposé de le défendre gratuitement. 

Ahmed, attablé à un café place d'Algérie, où se trouve la mairie de Tripoli, livre son analyse : « Cette affaire, c'est le grand malheur de la Libye. Si elle n'avait pas été révélée, Sarkozy aurait peut-être été réélu en 2012. Et à ce moment-là, il n'aurait jamais laissé tomber la Libye. Il nous aurait aidés et nous ne serions pas là où on en est aujourd'hui. » 

« Nicolas Sarkozy a détruit notre pays. Il doit des excuses au peuple libyen »  

- Abdelhamid al-Shandoli, porte-parole du conseil de la tribu Warfalla

En face de lui, son ami Mohamed est plus nuancé : « Une bonne action n'efface pas une mauvaise et vice versa. » Sur les réseaux sociaux, on ironise : « C'est Mouammar Kadhafi qui revient hanter Sarkozy. Il lui envoie de mauvais esprits à cause de la façon indigne dont il est mort [lynché par les révolutionnaires qui ont retrouvé son convoi bombardé par l'OTAN]. »

Les nostalgiques de la Grande Jamahiriya, eux, retrouvent le sourire. À Bani Walid, bastion traditionnellement vert (couleur de l'ancien régime), à 180 kilomètres au sud-est de Tripoli, c'est le sentiment de revanche qui prédomine. 

« Tout le monde parle de Saïf al-Islam »

« Nicolas Sarkozy a détruit notre pays. À Bani Walid, nos maisons, l'université et l'hôtel de la ville ont été bombardés. Il doit des excuses au peuple libyen », assène à MEE Abdelhamid al-Shandoli, porte-parole du conseil de la tribu Warfalla, majoritaire dans la région.  

Le 20 mars, jour où Nicolas Sarkozy est placé en garde à vue, les proches de Saïf al-Islam, le fils préféré de Kadhafi, se répandent dans les médias : leur chef, dont la dernière apparition publique remonte à juin 2014, serait prêt à se rendre à Paris pour témoigner et donner des preuves irréfutables de versements d'argent. 


Entretien accordé par Saïf al-Islam à Euronews le 16 mars 2011

« Tout le monde parle de Saïf al-Islam sans qu'il n'ait à se montrer », se félicite Younès. Ce membre du deuxième cercle du fils Kadhafi voit dans cet événement imprévu une excellente opportunité de remettre son champion à la une alors qu'il pense se présenter à l'éventuelle élection présidentielle libyenne annoncée cette année. Et l'homme de préciser : « Nous avons des preuves. Nous les sortirons en temps voulu. » 

Confortablement installé dans l'ancien bureau d'Abdallah Senoussi (beau-frère de Mouammar Kadhafi et ancien responsable de la sécurité intérieure), Abdulrahamn Oun Alhamedi ne dit pas l'inverse : « Croyez-moi, il y a des preuves ». 

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Le maire d'Abu Salim, un arrondissement de Tripoli, qui défend les acquis démocratiques de la révolution de 2011, a gardé les meubles de l'ancien dirigeant « par économie ».

S'appuyant sur le bureau marqueté de vert, il montre du doigt les endroits où se trouvaient les micros et les caméras, matériel indispensable sous la Jamahiriya. Kadhafi et ses proches avaient, en effet, la manie d'enregistrer toutes les rencontres à l'insu de leurs interlocuteurs. « Tous les crimes seront un jour punis », sourit l'édile. « Il faut laisser faire la justice, chacun fait son travail ».