Des cellules dormantes de l’État islamique en uniforme ciblent le sud de l’Irak

Des cellules dormantes de l’État islamique en uniforme ciblent le sud de l’Irak

#IrakenGuerre

Après le massacre de Nasiriyah, les autorités craignent que les forces de sécurité, divisées, ne puissent arrêter d’autres attaques de l’EI dans le sud du pays

Les forces de sécurité irakiennes inspectent le site d’un attentat à la bombe à un poste de contrôle de la police près de Nasiriyah, le 14 septembre (Reuters)
- Suadad al-Salhy's picture
20 septembre 2017
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Wednesday 20 September 2017 9:37 UTC
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20 septembre 2017

BAGDAD – Hussien al-Shawili faisait la queue pour déjeuner à Fadak, un restaurant bondé sur la route entre Bagdad et Basra, dans le sud de l’Irak, avec sa mère et son fils lorsque l’attaque a eu lieu.

« Soudain, nous avons entendu des coups de feu, mais nous les avons ignorés car nous pensions qu’il s’agissait d’une querelle, mais les tirs se sont intensifiés et mélangés à des cris de femmes et d’enfants », a-t-il déclaré à MEE.

Shawili, sa famille et des centaines d’autres ont été pris dans la plus grande attaque de l’État islamique depuis que le groupe a été chassé de Mossoul, sa base de pouvoir irakienne, en juillet. Cette attaque a exposé la vulnérabilité du sud de l’Irak alors que les membres de l’EI tentent de se regrouper.

« J’ai dit à ma mère que c’était la fin », a-t-il rapporté depuis sa maison de Basra, « car il ne s’agissait que d’une question de temps avant que les assaillants terminent ce qu’ils faisaient dans les salles de devant et viennent où nous étions. »



Des hommes à l’extérieur de l’un des restaurants qui ont été attaqués le 14 septembre 2017 (Reuters)

La famille et environ cent autres clients, des femmes en majorité, ont été sauvés par un employé du restaurant qui a ouvert une petite porte menant à l’arrière du bâtiment, d’où ils ont fui.

« Il y avait des talus et des cours d’eau taris. Nous nous y sommes cachés jusqu’à ce que les assaillants soient partis », a-t-il raconté.

Vêtus d’uniformes militaires, les membres de l’EI ont utilisé des SUV et des mitrailleuses pour mener trois attaques distinctes le 14 septembre dans différents endroits près de Nasiriyah, le long de la route reliant Bagdad aux provinces du sud, a indiqué la police. Au moins 87 personnes ont perdu la vie, principalement des suites de blessures par balles et d’éclats d’obus de grenades à main, a déclaré à MEE le personnel médical.

Colère face à la facilité des attaques

Les politiciens irakiens parlent ouvertement de ce que de nombreux responsables de la sécurité craignent depuis un certain temps : l’EI prévoit de mener des attaques plus importantes dans le sud du pays pour compenser ses pertes au nord et à l’ouest face aux forces de sécurité irakiennes soutenues par la coalition internationale menée par les États-Unis et les troupes paramilitaires dominées par les chiites.

Mardi, le parlement irakien a voté en faveur du renforcement des mesures de sécurité dans la région, notamment en soumettant tous les responsables, les convois militaires et les troupes paramilitaires à des inspections aux points de contrôle et en améliorant l’efficacité des services de sécurité dans le sud.



Ce vote est survenu après que le comité parlementaire sur la sécurité et la défense a révélé samedi que les enquêtes de renseignement sur les dirigeants de l’EI récemment arrêtés avaient confirmé que la région était ciblée.

« Toutes les informations de renseignement […] suggèrent que les terroristes se déplacent vers le sud, dans les zones stables », a déclaré Hakem al-Zamili, chef du comité.

« Les services de sécurité étaient [supposés] être en alerte et prendre les mesures nécessaires pour protéger les innocents », a-t-il ajouté.

Cependant, beaucoup sont en colère devant la facilité avec laquelle la vague d’attentats a eu lieu.

La première attaque a eu lieu à Fadak, à 80 km à l’ouest de Nasiriyah, où au moins cinq assaillants ont attaqué des clients et d’autres personnes dans et autour de la zone d’activité avant de voler deux véhicules et de se diriger vers le sud, selon les témoins et la police.

Le groupe a affronté la police à un poste de contrôle situé à 23 km, faisant exploser une voiture piégée qui a tué des policiers et des civils, avant de revenir par là où ils étaient venus.

Deux autres assaillants ont fait détoner leurs vestes explosives près d’un autre restaurant situé entre Fadak et le check-point. Un groupe de véhicules civils a été pris dans les explosions, faisant davantage de morts, selon les rapports de la police.

« Un grand nombre de personnes seraient encore en vie si les services de sécurité déployés étaient des professionnels et avaient correctement fait leur travail »

– Un haut responsable fédéral de la sécurité

Qassim al-Aaraji, ministre de l’Intérieur, a déclaré vendredi que le commandant des services de renseignement de Nasiriyah avait été renvoyé, le commandant des autoroutes arrêté et que les commandants des inspections, des affaires intérieures et des bataillons d’intervention rapide seraient soumis à une enquête plus approfondie.

Toutefois, les policiers fédéraux et locaux ont déclaré à MEE, sous couvert d’anonymat, que tous les commandants avaient été arrêtés et emmenés à Bagdad pour interrogatoire.

Un haut responsable fédéral de la sécurité, qui, comme les autres, a refusé d’être identifié, a déclaré à MEE : « Daech [l’EI] a mobilisé toutes ses cellules terroristes [dormantes] et revient à son ancienne tactique qui consiste à utiliser des véhicules gouvernementaux et des uniformes militaires pour tromper notre personnel de sécurité et passer par les points de contrôle. »

« Un grand nombre de personnes seraient encore en vie si les services de sécurité déployés étaient des professionnels et avaient correctement fait leur travail », a-t-il ajouté.

« Les assaillants ont traversé trois provinces et personne ne les a arrêtés, simplement parce qu’ils portaient des uniformes militaires. »

Les agences de sécurité rompent les rangs

Lors d’une conférence de presse télévisée, Zamili a noté plusieurs facteurs qui ont aidé les assaillants, faisant écho à des éléments pointés plus tard par des responsables de sécurité fédéraux et locaux à MEE.

Parmi ceux-ci figuraient le relâchement des mesures de sécurité dans le sud, le manque de renseignements, ainsi que la négligence et la sélectivité aux points de contrôle.

Enfin, les agences de sécurité souffrent d’un manque patent de coopération.



Le triple attentat de l’État islamique a fait au moins 87 morts et davantage encore de blessés (AFP)

Un agent de police stationné à un poste de contrôle de l’autoroute près de Nasiriyah a déclaré à MEE d’un ton sarcastique : « Qui demanderait les papiers d'identité d'un responsable ou inspecterait un véhicule gouvernemental ou un véhicule conduit par quelqu'un portant un uniforme militaire aux check-points ? Celui qui le ferait serait emprisonné pendant au moins cinq jours. »

« Et s’il n’est pas emprisonné, il est muté dans une zone éloignée ou battu par les gardes du corps du fonctionnaire », a-t-il ajouté.

« La sécurité dans les provinces est totalement à la merci des partis politiques qui participent aux conseils provinciaux »

– Abdulwahid Tuama, journaliste

Les agents de police aux points de contrôle le long de l’autoroute ont partagé des dizaines d’histoires similaires.

L’un d’entre eux, Ali, a déclaré à MEE : « Il y a quelques semaines, nous avons demandé les papiers d’identité du conducteur d’un véhicule militaire. Il a refusé de les montrer et, en quelques secondes, le check-point a été occupé par une quarantaine de combattants chiites. »

« La sécurité dans les provinces est totalement à la merci des partis politiques qui participent aux conseils provinciaux », a expliqué à MEE Abdulwahid Tuama, rédacteur chargé des questions politiques au journal Al-Hayat.

« Tant qu’ils contrôlent les principaux postes de sécurité dans les provinces, la situation sécuritaire continuera à se détériorer dans ces provinces et les attaques se répéteront. »

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.