Guerres et mutations énergétiques : pourquoi l'OPEP doit repenser son modèle

Guerres et mutations énergétiques : pourquoi l'OPEP doit repenser son modèle

#Énergie

En cherchant une issue à court terme à la crise de l’industrie pétrolière, le cartel des pays producteurs semble dépassé par les rivalités géopolitiques qui le gangrènent et les énergies concurrentes à venir

L’Arabie saoudite, qui pèse 35% de la production OPEP, n’est aujourd’hui plus en mesure d’investir pour augmenter sa production (AFP)
Mélanie Matarese's picture
27 septembre 2016
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Tuesday 27 September 2016 19:50 UTC
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27 septembre 2016
ALGER – C’est une grand-messe avec plus de 70 ministres du secteur de l’Énergie, les directeurs des plus importantes multinationales du secteur (BP, Total, ExxonMobil, Schlumberger, Statoil, etc.), mais aussi des représentants de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), de la Banque mondiale, de l’Agence internationale de l’Énergie (AIE) et d’autres encore.

Tous sont à Alger mardi et mercredi pour le 15e Forum international de l’énergie (IEF), et surtout, pour une réunion informelle de l’OPEP. L’objectif de cette rencontre : que les pays producteurs de pétrole s’entendent sur des quotas de production (à revoir à la baisse) pour faire remonter le prix du baril qui, en deux ans, a perdu plus de 50 % de sa valeur. 

Même si les négociations entre les gouvernements, qui ont commencé bien en amont, semblent en bonne voie – un prix d’équilibre pourrait être trouvé pour que le baril reste à 50/55 dollars – le soulagement ne sera que de courte durée. Car au-delà de la conjoncture, le cartel des pays producteurs est, à l’image de l’industrie pétrolière, englué dans une crise profonde.

D’abord pour des raisons économiques. « Le sort des pays de l’OPEP est lié à un dénominateur commun : la croissance mondiale », explique à Middle East Eye Abderrahmane Mebtoul, expert indépendant et membre de la délégation officielle algérienne. Or toutes les prévisions de l’Agence internationale de l’énergie, de la Banque mondiale ou du Fonds monétaire international (FMI) prévoient la même chose : la croissance chinoise vacille, la croissance américaine restera modérée et la croissance européenne, faible.

Par ailleurs, d’ici à 2020/2040, la nouvelle mutation énergétique qui se dessine va complètement changer la donne. « On sait que le pétrole ne sera plus l’énergie dominante et qu’il sera remplacé par l’hydrogène, poursuit Abderrahmane Mebtoul. Autrement dit, l’OPEP [qui représente un tiers du pétrole commercialisé dans le monde] ne sera plus représentative de l’énergie mondiale. » 

Et les réserves dont peuvent se prévaloir certains pays ne seront d’aucun secours. « Sinon, le Venezuela, qui dispose des réserves les plus importantes au monde [260 milliards de barils], ne serait pas aujourd’hui en état de faillite », relève l’expert.

Nouveau paradigme

Pour Mourad Preure, expert algérien en stratégie et études énergétiques et président du cabinet Emergy International Strategic Consulting, cette perte d’influence est déjà perceptible. « Nous sommes dans un nouveau paradigme, analyse-t-il. L’OPEP n’est plus en mesure d’ajuster l’offre à la demande parce que la production des pétroles de schiste américains, beaucoup plus souple, impacte le marché de manière significative, explique-t-il à MEE. Si l’OPEP baisse la production pour que le prix du baril augmente, les schistes vont s’adapter au marché et contrecarrer le pétrole. Elle a donc déjà perdu son rôle de régulateur. »

Une réalité que nuance toutefois le politologue algérien Naoufel Brahimi el-Mili, contacté par MEE. « C’est vrai, le schiste a joué un rôle dans la décennie précédente grâce aux subventions des États américain et canadien. C’est ainsi que les États-Unis ont atteint leur autonomie énergétique sans toucher à leurs réserves stratégiques. Mais les nouvelles normes environnementales ont augmenté le coût de production des schistes et les subventions ont par ailleurs baissé », remarque-t-il.

« De ce fait, même le schiste nécessite un prix élevé du baril pour rester rentable. Donc pour moi, le modèle OPEP n’est pas encore totalement dépassé car la baisse de production arrange les producteurs de schistes qui ont besoin de retrouver un équilibre et de répondre au surcoût engendré par les normes nouvelles. Aussi, le schiste concerne essentiellement le marché nord-américain, le marché asiatique dépend encore du pétrole moyen-oriental. »

 

VIDÉO : Noureddine Bouterfa, ministre algérien de l’Énergie, interviewé par Bloomberg 

L'Iran, un acteur régional à ne pas froisser

Mais l’économie mondiale n’est pas la seule menace qui pèse sur l’OPEP, également minée par des rivalités géopolitiques. Les exemples ne manquent pas.

À l’image du nouvel axe Washington-Téhéran qui se construit au détriment de l’axe Washington-Riyad, et qui précarise politiquement l’Arabie saoudite, déjà mise à mal par une grave crise économique ne lui permettant plus de faire les investissements nécessaires à l’augmentation de sa production. Ce qui ne l’empêche toutefois pas – autre signe de dysfonctionnement du cartel – de produire chaque jour un million de barils de plus que le soi-disant niveau de gel de la production décidé en janvier 2016 par l’OPEP.

« Il faut bien comprendre que l'Arabie saoudite n'a pas l'intention de perdre ses parts de marché et l'augmentation de sa production est le seul moyen de sa préservation, quitte à brader encore son brut sur le marché asiatique où le pétrole iranien est justement très convoité », analyse Mohamed Saïd Beghoul, consultant indépendant en exploration et développement.

« La guerre des prix dépasse en réalité le strict cadre du marché pétrolier pour s’inscrire dans un cadre géopolitique extrêmement complexe. Et quand les deux s’entremêlent, la situation devient encore plus compliquée », poursuit Mourad Preure.

Autre exemple : la réunion entre les membres de l’OPEP et la Russie à Doha, en avril dernier, qui s’est soldée par un échec (les discussions se sont achevées sans qu’ils parviennent à se mettre d’accord sur un gel de la production) suite au refus de l’Iran d’y participer.

L’Iran, « un acteur régional à ne pas froisser en lui imposant une forte baisse de production », souligne Naoufel Brahimi el-Mili. À la faveur de l’accord sur le nucléaire et de la levée d’une partie des sanctions internationales en janvier dernier, Téhéran a augmenté sa production à presque 4 millions de barils par jour contre 2,7 avant l’accord de 2015, et compte atteindre 4,3 millions de barils par jour, soit son niveau avant embargo. L’Iran fait donc valoir son retard de production dû à l’embargo et est déterminé à profiter d’un prix plus élevé avec un même niveau de pétrole mis en vente sur le marché international. 

« Les Iraniens ont leur mot à dire sur la situation au Yémen où ils disposent de leviers non négligeables, rappelle le politologue. Comme la politique saoudienne de diabolisation de l’Iran a déjà échoué, notamment avec l’accord sur le nucléaire, une concession de Riyad en faveur de Téhéran lors de la réunion de l’OPEP n’est pas à exclure. »

Alger y est favorable et sa situation de petit pays exportateur de pétrole – l'Algérie ne pèse que 12 milliards de barils de pétrole de réserve contre 263 milliards pour l’Arabie saoudite – laisse penser qu’elle a tout à gagner à politiser la réunion qui se tient chez elle.

Aucun intérêt à la stabilité

Il y sera notamment question de la Syrie, facteur de divergences et donc, obstacle à la stabilisation des prix. « Qu’ils soient des alliés de Bachar al-Assad [Russie, Iran] ou des groupes hostiles à Damas [Arabie saoudite], les pays producteurs de pétrole impliqués dans la guerre en Syrie ont tous besoin de prendre en compte le conflit dans leur budget », insiste Mohamed Saïd Beghoul.

Sur ce dossier, la présence de la Russie à Alger est très intéressante. Car Moscou ne s’intéresse pas au pétrole – la Russie ne fait pas partie du cartel des pays pétroliers bien que considérée comme un des premiers pays producteurs dans le monde – mais au gaz. Le dernier contrat de construction de gazoducs signé avec les Turcs fera de la Russie le principal fournisseur de gaz de l’Europe du Sud, avec l’Algérie.

L’axe Moscou-Alger pourrait donc, selon Naoufel Brahimi el-Mili, jouer « un rôle important dans l’''OPEP du gaz'' avec Téhéran ». La relation bilatérale est en tout cas déjà très bonne et ne peut que s’améliorer si la Russie considère que son rôle en Syrie nécessite un relais arabe crédible comme l’Algérie, seul pays de la Ligue arabe avec le Liban, à ne pas être hostile à Bachar al-Assad.

Le pire, pour les experts, c’est sans doute qu’aucun de ces pays n’a intérêt à travailler pour plus de stabilité dans la région. En particulier en Irak, comme le souligne Abderrahmane Mebtoul, « qui pourrait produire 7 à 8 millions de barils par jour, à un coût de production inférieur de 20% à celui de l’Arabie saoudite car on aurait besoin de creuser beaucoup moins profond, pour un pétrole de bien meilleure qualité. »

Un expert en stratégie pétrolière à Alger, proche des décideurs, résume la situation pour MEE : « Au-delà de l’impact du prix du brut sur leur économie, la plupart des pays de l’OPEP sont dans des situations politiques difficiles. Pour qu’ils soient capables de s’autoréguler avant de réguler le marché, il faudrait qu’ils se transforment en pays développés et démocratiques ou en tout cas politiquement légitimes. Autant dire qu’il ne faut pas s’attendre à un changement à court ni moyen terme. »