Hanan Ashrawi : les accords d’Oslo ont laissé les Palestiniens de Jérusalem à la merci d’Israël

Hanan Ashrawi : les accords d’Oslo ont laissé les Palestiniens de Jérusalem à la merci d’Israël

#Jérusalem

Le gouvernement d’union nationale ne fonctionne pas et ni le Fatah, ni le Hamas ne font quoi que ce soit pour que cela change, indique le Dr. Hanan Ashrawi à Middle East Eye dans une longue interview

Les mesures prises par Israël contre les habitants palestiniens de Jérusalem sont parmi « les plus cruelles ».
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04 février 2015
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Tuesday 13 October 2015 12:30 UTC
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13 octobre 2015
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Israël a systématiquement ciblé les Palestiniens de Jérusalem, les plaçant sous un triple siège, et la crise a atteint son paroxysme, a expliqué Hanan Ashrawi, la négociatrice chevronnée palestinienne, dans un entretien avec Middle East Eye.

« Les mesures prises par Israël contre les habitants palestiniens de Jérusalem sont parmi les plus cruelles », explique le Dr. Ashrawi. « Des taxes exorbitantes, le manque de services publics, la transformation des zones habitées par les Palestiniens en ghettos, le vol de leurs terres, qui les laisse avec 12 à 13 % des terres qu’ils possédaient, les confiscations de cartes d’identité par milliers, la séparation des familles. La violence engendre la violence. Maintenant la crise a atteint son paroxysme ».

Ashrawi, qui possède elle-même une carte d’identité de résidant de Jérusalem et dont les filles ont vu les leurs confisquées, affirme qu’ajourner la question de Jérusalem a constitué une faute fondamentale des Accords d’Oslo.

« Je n’aurais jamais signé la Déclaration de Principe renonçant au contrôle de Jérusalem. J’ai une carte d’identité de Jérusalem. Mes filles avaient des cartes d’identité de Jérusalem avant qu’ils ne les leur confisquent. Nous nous sommes appelés le groupe Madrid/Washington. Nous ne sommes pas le groupe Oslo, nous avions une approche totalement différente. Nous ne remettions pas à plus tard les véritables questions. Nous avons parlé des droits de l’homme, de Jérusalem, de la notion d’Etat, des frontières. Nous avons exigé d’avoir le contrôle sur les registres d’Etat civil et fonciers. Israël a le contrôle des deux, donc comment pouvez-vous un jour être libre ? Ce n’est pas étonnant si les Palestiniens de Jérusalem se sentent abandonnés, vulnérables et pris pour cibles. Car Israël les a systématiquement pris pour cibles. »

Ni l’Autorité palestinienne (AP), ni l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) ne sont autorisés à fonctionner à Jérusalem. Hanan Ashrawi explique qu’Israël a renié les promesses que son propre ancien ministre des Affaires étrangères, Shimon Peres, avait faites dans une lettre envoyée à son homologue norvégien, Johan Holst, pour protéger les institutions palestiniennes de Jérusalem.

Dans cette lettre datant du 11 octobre 1993, Peres écrivait : « Toutes les institutions palestiniennes de Jérusalem-Est, qu’elles soient économiques, sociales, éducatives ou culturelles, ainsi que les lieux saints chrétiens et musulmans, accomplissent des tâches essentielles pour la population palestinienne. Inutile de dire que nous n’entraverons pas leurs activités. Au contraire, l’accomplissement de cette importante mission doit être encouragé. »

Après plusieurs tentatives de Netanyahou dans son premier mandat de Premier ministre, et d’Ehud Olmert, alors maire de Jérusalem, la Maison d’Orient, l’ancien quartier général de l’OLP, avait été finalement fermée par Ariel Sharon pendant la seconde Intifada.

« Comme si cela ne suffisait pas, dans un total mépris de notre idéologie et de notre religion, nous avons désormais cet assaut complet sur le Haram al-Sharif et la mosquée al-Aqsa. Cela provoque réellement une guerre religieuse. Cela provoque un sentiment religieux », explique le Dr. Ashrawi, elle-même anglicane non pratiquante.

Pour elle, les tentatives qui visent à forcer les Palestiniens à accepter Israël comme un Etat juif ont des motifs politiques. « Ils ne veulent pas que les réfugiés palestiniens aient le droit au retour. Ils légifèreront pour octroyer un droit au retour à tous les juifs de n’importe où, qu’ils viennent d’Ethiopie, de Brooklyn ou de Pologne, peu importe, mais nous, les Palestiniens, nous n’avons aucun droit au retour, nous qui avons des actes de propriété, les clés de nos maisons, qui avons vécu ici depuis des siècles, qui avons été expulsés par la force, nous n’avons aucun droit au retour. Cette acceptation de la judéité de l’Etat signifie automatiquement que non seulement nous cautionnons le sionisme, mais que nous acceptons aussi l’exclusion des Palestiniens. Cela parachève la Nakba [catastrophe] de 1948. »

Hanan Ashrawi pense que la jeunesse palestinienne n’a pas de leader et qu’il est vital de revitaliser l’OLP par le biais de nouvelles élections, mais elle reconnaît la difficulté d’organiser de telles élections pour le Conseil national palestinien, le parlement, dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban, en Syrie et en Jordanie.

« Oui, les gens sont mécontents du leadership. C’est un système figé, qui fonctionne selon ses propres règles, qui ne se renouvelle pas et qui ne répond pas aux attentes de la jeunesse. Il doit être capable d’élaborer des stratégies et des politiques de manière professionnelle, et il doit répondre aux besoins du peuple. Si vous n’avez pas d’échéances électorales, vous ne ressentez pas l’urgence, l’impératif du changement. Car ils ne vous tiendront pas pour responsables. Ils ne pourront vous remplacer lors des prochaines élections. »

Première femme élue au Conseil national palestinien, Hanan Ashrawi raconte : «  Lorsque j’ai été élue, j’ai pensé que je pourrais insuffler un esprit nouveau, une certaine énergie, mais c’est une tâche difficile. Le système fonctionne selon ses propres règles. Il a besoin d’être défié, de se réformer. »

« Nous pouvons commencer par ce qui existe déjà. Nous pouvons commencer par les départements qui ont été affaiblis. Nous pouvons commencer par l’OLP, la prise de décision politique institutionnelle qui a été affaiblie et compromise. Nous pouvons commencer par les responsabilités de l’OLP et son mandat de servir les Palestiniens où qu’ils se trouvent, qui a été sapé par le fait que l’OLP s’est installée ici et vit sous occupation. »

Le Dr. Ashrawi critique à la fois le Fatah et le Hamas de vouloir « se partager » le butin. « Vous devez vous mettre d’accord sur la façon d’ouvrir le système et de faire de la place aux jeunes. Le problème, c’est que même si demain vous aviez une révolution et une prise de pouvoir par les jeunes – ce qui ne me pose pas de problème, je pense qu’ils devraient le faire – ils hériteraient d’une situation impossible. »

Selon elle, le gouvernement d’union nationale ne fonctionne pas et ni le Fatah, ni le Hamas ne font rien à ce sujet. Elle accuse le Hamas de ne pas vouloir renoncer au contrôle de la sécurité à Gaza. « Le Hamas veut garder ses milices et veut conserver son appareil de sécurité intact. Pourquoi l’Autorité palestinienne ou le président devraient-ils envoyer leurs gardes aux postes frontières si, derrière eux, il y a des milices du Hamas ? On ne peut pas faire ça. »

Mais elle est aussi amère dans sa critique des ministres du gouvernement qui ne veulent pas mettre le pied à Gaza.

« Vous avez un gouvernement grand et fort : allez là-bas et assumez. Ne restez pas assis dans vos fauteuils en disant : ‘’Les ministres adjoints ont créé un gouvernement fantôme.’’ Pourquoi l’ont-ils fait ? Parce que vous n’étiez pas là. Allez là-bas et assumez. Prenez avec vous tout un tas de technocrates et de professionnels. Ils ont envoyé un ministre de la Santé et il a été menacé, battu et renvoyé. Alors ils utilisent cela comme une excuse pour ne plus envoyer personne. Je dis non. Maintenant, il faut être fort, pour faire une grande impression. Allez là-bas et prenez les ministères. Tenez-les responsables. Vérifiez ce qu’ils ont fait et donnez-leur des tâches à accomplir. Rassemblez leurs plans et attachez-vous ensuite à la reconstruction, qui est la seconde tâche et qui doit être faite simultanément. On ne peut se contenter de fournir de l’aide humanitaire. »  

La Palestine dans son ensemble a souffert à cause de la fracture persistante entre le Fatah et le Hamas, explique-t-elle. Selon elle, il y avait deux camps sur la question du futur du gouvernement d’union nationale. L’un était pour l’extension du gouvernement actuel, pour qu’il ait plus de ministres et de responsabilités. L’autre voulait créer un nouveau gouvernement d’union nationale, qui aurait été ensuite boycotté par Israël et la communauté internationale.

« Voulons-nous revenir à la situation de 2006 ou pas ? Parce que les Palestiniens ont été sanctionnés lorsqu’ils ont élu le Hamas. Donc maintenant, si le Hamas fait partie du gouvernement, que va-t-il se passer ? A moins qu’ils n’utilisent le précédent libanais, par exemple, où le monde s’adressait à tous les ministres sauf à ceux du Hezbollah. »

« C’est un vrai dilemme. Je pense que vous avez besoin de figures nationales fortes, capables de prendre en main ces institutions. Le Hamas doit comprendre qu’il ne peut pas vouloir quelque chose et son contraire simultanément. Vous ne pouvez pas faire exploser les maisons et les voitures des gens puis dire que vous ne savez pas et que ce n’est pas votre faute. Une fourmi ne peut se déplacer dans Gaza sans que le Hamas ne sache où elle se trouve. Et le Fatah doit comprendre que le Hamas ne va pas disparaître. Il fait partie du paysage politique. Il a ses propres institutions, ses sympathisants, ses électeurs et il faut apprendre à vivre avec cette situation. Vous ne pouvez avoir un monopole sur le système politique et ne pas être défié. Il vous faut donc arriver à un modus operandi. Hélas, la factionnalisme a été un préjudice majeur. »
 

Traduction de l'anglais (original).