INTERVIEW – Asma Lamrabet : « On ne veut pas de moi comme féministe musulmane parce que je dérange »

INTERVIEW – Asma Lamrabet : « On ne veut pas de moi comme féministe musulmane parce que je dérange »

#Femmes

Asma Lamrabet, 56 ans, est chercheuse et écrivaine marocaine. En ce 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, elle explique à MEE les fondements de sa pensée féministe à travers le prisme de la religion

Asma Lamrabet, chercheuse et écrivaine marocaine, dirige le Centre des études féminines en islam à Rabat (AFP)
Stéphanie Wenger's picture
08 mars 2017
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Thursday 9 March 2017 13:02 UTC
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09 mars 2017

Faire une lecture dépolitisée de l'islam pour permettre aux femmes musulmanes de s'émanciper, c'est le combat que mène Asma Lamrabet, chercheuse et écrivaine marocaine qui dirige à Rabat le Centre des études féminines en islam au sein de la Rabita Mohammedia des Oulémas, une instance religieuse officielle créée par décision royale en 2007. 

Médecin biologiste de formation, cette figure de la pensée réformiste est aujourd'hui particulièrement engagée dans la réflexion sur la question des femmes dans l'islam. Elle a publié au début de l’année Islam et Femmes, les questions qui fâchent (éditions En toutes Lettres, Casablanca). Et c'est à travers le prisme de la religion et de l'interprétation des textes religieux que la chercheuse marocaine fonde sa pensée féministe. Dans son dernier livre, elle déconstruit les lectures fondamentalistes du Coran, tout en s'intéressant à l'image de la femme dans les religions du livre.

Middle East Eye : Pourquoi avez-vous écrit Islam et Femmes, les questions qui fâchent ?

Asma Lamrabet : Ce n'est pas le premier livre où j’aborde le sujet. Dans des ouvrages précédents, je décortiquais un peu toutes ces questions relatives aux femmes et à l’islam mais d'un point de vue beaucoup plus académique, avec une certaine vision réformiste et holistique en même temps, où j'essayais de réintégrer cette thématique des femmes au sein de l'éthique spirituelle de l'islam. Parce que c'est là, en général, que surgissent les problèmes, pour nous, musulmans, comme pour les non-musulmans qui n'arrivent pas à comprendre ces questions-là, qui font la « réputation » de l’islam. C’est aussi à partir de ces thématiques que l'on peut arriver à tout le reste : la question des libertés individuelles, du pluralisme religieux, de la liberté de conviction, etc.

MEE : Pourquoi dites-vous que les femmes musulmanes sont prises en étau ?

AL : Elles sont prises en étau entre cette vision traditionaliste sclérosée qui refuse tout réformisme et qui refuse de voir la réalité en face – le monde a changé, les sociétés ont évolué – et entre cette vision que j'appelle « hyper moderniste » car elle refuse toute référence au religieux en estimant que le religieux est oppresseur pour les femmes, et qu'il faudrait se référer à des valeurs universelles.

Or on oublie toujours que toute lutte, tout travail, démarre d'un contexte. Le nôtre en tout cas, au Maroc, est celui d'une société où la religion est une valeur socle. Elle est incontournable et comme elle est porteuse de valeurs et d'éthique qui sont compatibles avec les valeurs universelles, je ne vois pas pourquoi on devrait s'en priver, d'autant plus que c'est au nom de cette tradition qu'on nous discrimine, nous, les femmes. 

L'émergence du niqab provient d'une idéologie que l’on connaît tous : celle des pétrodollars et de l'islam rigoriste

MEE : La question du voile illustre bien, selon vous, cette double pression qui pèse sur les musulmanes. D'un côté, il est rejeté car il serait signe de soumission. De l'autre, la perception qui domine chez les musulmans est celle d'une obligation religieuse…

AL : Sincèrement, le voile suscite une hystérie collective, aussi bien au sein du monde musulman qu’en Occident. Je m'insurge contre son imposition mais aussi contre son interdiction. Quand on a un discours qui affirme que le voile est une obligation divine mais qu’il ne doit pas être imposé, j'estime que c'est une contradiction en soi. Pour moi, le voile n'est pas une obligation, le Coran n’en parle qu’une fois. De plus, il en parle en des termes qui offrent des latitudes incroyables par rapport au contexte de l'époque. Donc je ne comprends pas cette focalisation. Ou plutôt si, je la comprends un peu : c'est toujours les femmes que l'on veut réduire à leur corps.

Dans toutes les civilisations c’est la même chose, mais dans le monde musulman, cette problématique s'insère dans le sacré : c'est au nom du sacré qu'on les culpabilise. On le voit en Occident, où les jeunes filles sont placées devant le choix d’aller à l'école ou bien de porter le voile. C’est un choix aberrant. On sait très bien que dans le texte lui-même, l'accès au savoir, à la connaissance est beaucoup plus important que le voile, cité une seule fois. Donc je comprends qu'on puisse être en quête de sens et que cela puisse répondre à un besoin de spiritualité. S’il s’agit vraiment d’une conviction pour les femmes, d’une véritable liberté de choix, qu'on arrête de les culpabiliser en leur disant que c'est une obligation divine.

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MEE : Quelle est votre position sur le niqab, qui n'est pas non plus une prescription religieuse ?

AL : C'est pire, car le Coran ne dit rien. Le niqab existait avant la révélation de l'islam mais le Prophète l'a interdit à La Mecque. Il le respectait en tant que tradition mais l'a interdit au pèlerinage. Cela signifie qu’en islam, ce n'est pas une norme. Il y a d’ailleurs une divergence incroyable entre les savants, même parmi les plus rigoristes, sur la question du niqab. Aujourd'hui, l'émergence de cet habit-là provient d'une idéologie que l’on connaît tous : celle des pétrodollars et de l'islam rigoriste qui a les moyens d'être transmise partout, qui diffuse cette culture du rigorisme, du dogmatisme complètement fermé, et de l'identitaire.

MEE : Comment défendez-vous l’idée que l’interdiction n’est pas non plus la solution ? 

AL : On l'a toujours vu dans l'histoire de l’islam : l’interdiction ne crée que des frustrations, les gens se braquent encore plus sur leur identité. Ils sentent ça comme une humiliation et se replient encore plus sur leur identité religieuse. Ces gens-là ne vivent pas un islam épanoui et considèrent le niqab ou le voile comme le dernier étendard de l'islam à défendre. On ne défend plus ni l’éthique, ni des valeurs universelles de justice alors que ces dernières sont beaucoup plus importantes dans le texte. On va défendre le voile car il représente cette identité qui est en train d’être d’attaquée.

MEE : Vous abordez aussi la question de l’héritage. Dans les législations des pays musulmans, qui s’appuient sur le Coran, les femmes n’ont droit qu’à une demi-part...

AL : Là encore, j’ai déjà abordé ce sujet mais ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que les gens en prennent conscience. Les femmes et les hommes au Maroc réalisent que c'est une véritable discrimination et que la question doit être abordée de façon dépassionnée. Ce qui me donne un peu d'espoir, c'est qu'aujourd'hui, au sein même des institutions, certains théologiens, même s’ils n'osent pas le dire encore de façon officielle, se posent cette question.

Comme pour le voile, le message du Coran n'est pas catégorique. Il présente des issues et des alternatives très intéressantes et la question de la demi-part est liée au contexte de l'époque où le frère prenait en charge la sœur.

Comme je le dis toujours, c'est un verset inégalitaire mais qui est juste dans ses finalités. Aujourd'hui, il devient injuste et inégalitaire. Il faut donc régler ce problème. Donner une part égale à l’homme et à la femme, c'est rester toujours dans les mêmes finalités de justice du message. Ceux qui nous attaquent en nous accusant d’apporter des solutions externes, occidentalisées, ou de critiquer le Coran sont complètement à côté de la plaque. Nous cherchons la justice, l'équité, l'égalité. Et donc donner une part égale d’héritage, c'est être dans les finalités du Coran et être fidèle aux principes de l'islam.

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MEE : Vous appelez à une lecture des sources religieuses qui prenne en compte l’esprit du Coran, ses finalités ?

AL : Oui, car justement, le problème de la lecture extrémiste et rigoriste, c'est qu’elle est littérale : elle ne prend en compte ni le contexte, ni l'esprit du texte. Au contraire, la lecture réformiste saisit l'esprit du texte tout en le contextualisant. C'est une dynamique qui a toujours existé, même au sein de la culture islamique.

Aujourd’hui, la lecture majoritaire, traditionaliste, sclérosée est aidée, il faut le dire, par la géopolitique internationale. On préfère cette lecture « identitaire », comme je l'appelle, à la lecture de l'esprit, des finalités, qui est beaucoup plus complexe, beaucoup plus subtile, mais qui est la plus à même de concilier valeurs universelles et valeurs islamiques. 

MEE : Comment convaincre les institutions religieuses, les croyants ?

AL : Je donne toujours l'exemple de l'institution dans laquelle je travaille : c'est une institution qui représente l'islam officiel du Maroc, orthodoxe, connue comme étant une institution religieuse avec ses oulémas, ses théologiens, etc. Cela fait sept ou huit ans que j’y travaille. Il est vrai que les mentalités sont difficiles à changer, tout simplement parce qu'on est confrontés à des gens qui ont toute une histoire de lecture patriarcale qui, pour eux, a été sacralisée. Il est difficile aujourd'hui de contrecarrer tout cela mais on peut le faire.

Aujourd'hui, au Maroc, on débat de l'héritage au sein de cette institution religieuse. Une chose inimaginable dans les pays voisins. C’est comme cela que l'on peut travailler, en dépassionnant le débat. En argumentant, en donnant plus d'informations, en donnant une alternative à cette pensé réformiste qui existe déjà. Beaucoup de travaux, de productions académiques ont été faits. Cela me paraît utile d'en débattre au sein de cette institution et qu'elle passe ensuite le relais. En tant qu’instance officielle, elle aura davantage de légitimité.

Je critique la pensée occidentale féministe hégémonique qui s'octroie le droit de parler au nom de toutes les femmes du monde, alors que le féminisme n'a jamais été le monopole d'une seule pensée.

MEE : Vous vous définissez comme féministe ? 

AL : Oui, je me définis comme féministe. Ce sont les autres qui ne veulent pas que je sois une féministe musulmane, parce que je dérange et que je devrais choisir mon camp. C'est là que je critique la pensée occidentale féministe hégémonique qui s'octroie le droit de parler au nom de toutes les femmes du monde, alors que le féminisme n'a jamais été le monopole d'une seule pensée.

Je pense qu'il existe des féminismes, un principe universel féministe auquel j'adhère et qui est celui qui propose la liberté, l'autonomie, la non-discrimination des femmes. J’estime qu'on a le droit au Maroc d'avoir un féminisme musulman marocain, il existe et il est pluriel. Au Maroc, nous avons des féministes marocains laïques et des féministes qui travaillent au sein du référentiel islamique, des féministes « islamistes », même si elles ne se définissent pas comme ça, mais qui font un travail sur le droits des femmes. Cette pluralité est intéressante ! Je me revendique comme féministe, musulmane, à partir de mon contexte marocain mais je partage ces principes universels avec ces féministes du monde entier…

MEE : Certaines critiques vous reprochent d’être voilée tout en ayant un discours féministe. Que leur répondez-vous ?

AL : Il y a des voix qui n'arrivent pas à se démettre des stéréotypes et de cette vision sur les apparences. Dans le monde musulman aussi, on juge sur les apparences. Je suis critiquée car j'ai un discours que l'on perçoit comme occidentalisé et que je porte le voile. C'est une contradiction, je suis critiquée par tous les bords. Mais j'essaye de dépasser tout cela, il faut sortir les gens des grilles de lecture qu’on a l'habitude d'utiliser.

Je suis une femme indépendante et j'espère bien le rester !