INTERVIEW - Idriss Senoussi : « Je me propose comme chef d'État par intérim de la Libye »

INTERVIEW - Idriss Senoussi : « Je me propose comme chef d'État par intérim de la Libye »

#CriseLibyenne

Selon le petit-fils d'un cousin du roi Idriss Ier, la Libye peut sortir du chaos en repartant sur les bases de la Constitution de 1951 qui régissait alors une fédération de provinces

Idriss Senoussi donne une conférence de presse à Tunis le jeudi 7 septembre 2017 (Mathieu Galtier/MEE)
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08 septembre 2017
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Friday 8 September 2017 8:48 UTC
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08 septembre 2017

TUNIS - Idriss Senoussi est le petit-fils d'un cousin du roi Idriss Ier de Libye, qui régna de 1951 à 1969. Jusqu'ici, le sexagénaire était resté dans l'ombre de ses cousins : l'héritier direct, Mohamed Senoussi, exilé à Londres, et Ahmed Zuber, l'un des plus vieux prisonniers politiques sous Kadhafi, resté en Libye. Ce jeudi 7 septembre à Tunis, Idriss Senoussi a décidé de dévoiler son projet pour rétablir la stabilité politique dans son pays. Une initiative hybride : ni monarchiste, ni républicaine, ni fédéraliste, ni centralisatrice. Middle East Eye a pu rencontrer, en marge de sa conférence de presse, celui qui se propose chef d'État par intérim. 

MEE : De nombreuses initiatives émergent pour trouver une solution à l'instabilité en Libye. En quoi la vôtre est-elle différente ?

Idriss Senoussi : Je ne réinvente pas la roue, mon projet repose sur la légalité. Je prône un retour à la Constitution de 1951 car elle n'a jamais disparue, elle a simplement été « suspendue » [Kadhafi n'a effectivement jamais formellement instauré de nouvelle Constitution. Depuis le 3 août 2011, seule une déclaration constitutionnelle régit les institutions]. Je propose de revenir à ce texte originel, le seul légal, et d'instaurer une période transitionnelle de deux, trois ou quatre ans s'il le faut, pour le moderniser.

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MEELa Constitution de 1951 est d'essence monarchiste. Toutefois, vous ne prévoyez pas de roi pendant cette période transitionnelle, mais un chef d'État par intérim. Pourquoi ?

IS : C'est aux Libyens de décider par référendum s'ils veulent une monarchie ou une république. En attendant, il faut une solution, d'où le recours à un chef d'État par intérim, qui n'aurait aucun pouvoir, ni législatif, ni exécutif, ni judiciaire. C'est déjà arrivé par le passé, ailleurs dans le monde : au Cambodge, le roi [Norodom Sihanouk] est devenu Premier ministre avant de reprendre sa couronne dans les années 1960. En Espagne, Juan Carlos a été chef d'État par intérim avant de devenir roi après le vote pour la Constitution de 1978.

Kadhafi m'a expulsé à Rome en 1970, sans mes parents, alors que je n'avais que 13 ans et que je ne portais qu'un simple pyjama !

MEE : Mais pourquoi vous estimez-vous plus légitime que Mohamed Senoussi ou Ahmed Zuber, alors qu'ils sont de plus proches descendants du roi Idriss Ier ?  

IS : D'abord, nous sommes cousins, et nous nous parlons régulièrement. Mais dans notre famille, comme dans toutes les familles libyennes, il y a des rivalités et des divisions. Mohamed veut, si le peuple le lui demande, être roi immédiatement, sans période de transition. Ahmed est dans le camp des fédéralistes, qui ne sont pas appréciés à l'Ouest.



Le prince de Libye en exil, Mohammed Senoussi, en avril 2011 au parlement européen à Bruxelles, où il s'était engagé à « faire tout son possible pour créer un État démocratique » (AFP)

Moi, je suis au milieu : je ne veux pas être roi et je ne suis d'aucun parti. C'est pour cela que je suis disponible pour assurer ce poste qui est avant tout symbolique de l'unité du pays. J'apporte aussi mes atouts : mes relations internationales – j'ai vécu en Italie, en Espagne, au Royaume-Uni – et ma neutralité politique et tribale. Je précise aussi que je ne suis pas un de ces exilés venus donner des leçons, ce que n'aiment pas mes compatriotes. Kadhafi m'a expulsé à Rome en 1970, sans mes parents, alors que je n'avais que 13 ans et que je ne portais qu'un simple pyjama !

J'ai rencontré le président de l'Union africaine, les ministres des Affaires étrangères de Tunisie et d'Algérie

MEE : Vous n'évoquez que la Constitution de 1951 et pas les amendements de 1963 qui ont fait passer le pays d'un système fédéral à un système plus centralisé. Est-ce pour obtenir le soutien des grandes tribus de Cyrénaïque, la région-Est du pays, sensible à la question fédéraliste ?

IS : Non, je ne suis pas fédéraliste. À l'heure actuelle, la Libye n'est pas formellement une fédération, mais dans les faits c'est le cas : il y a deux gouvernements en Cyrénaïque, à l'Est, et en Tripolitaine, à l'Ouest. Quant au Fezzan, au sud, il se gouverne tout seul. Il est donc logique de partir de la Constitution de 1951, qui consacre les trois provinces historiques du pays. Des juristes m'ont également expliqué qu’il était plus légal de modifier le texte de base, plutôt que sa version amendée.

MEE : Concrètement, avec qui avez-vous déjà discuté de votre initiative ?

IS : Au niveau international, j'ai rencontré le président de l'Union africaine, les ministres des Affaires étrangères de Tunisie et d'Algérie. Je souhaite que l'Union européenne appuie ma proposition. J'ai rencontré Martin Kobler, l'ancien envoyé spécial de l'ONU en Libye, mais pas encore son successeur [Ghassan Salamé, nommé en juin 2017].

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En Libye, où je vais régulièrement, je discute avec tout le monde : les Touaregs, les Tobous [ethnies surtout présentes dans le Fezzan], les Obeidat [tribu arabe influente en Cyrénaïque], etc. Je n'ai pas directement parlé aux responsables politiques. J'ai beaucoup de respect pour eux mais mon initiative ne relève pas de leur compétence. Elle transcende les divisions politiques en revenant à la seule base légale existante : la Constitution de 1951.

MEE : La légalité n'est pas le principe le plus respecté dans la Libye actuelle. Comment comptez-vous imposer votre plan ?

IS : Il existe deux possibilités : c'est soit à la Cour suprême, soit à l'ONU d'exiger le respect de la loi fondamentale de 1951. Une fois cette annonce faite, j'irai immédiatement m'installer en Libye pour me proposer comme chef de l’État par intérim. Je dis « proposer » et non pas imposer. Je ne veux exclure personne. Je viendrai seul, en homme de paix, sans milice pour me protéger. Maintenant, j'attends de voir les réactions à ma proposition. À partir de là, je créerai un comité chargé de réfléchir à la mise en place d'un calendrier d'actions.

Le président français a réussi à réunir les parties belligérantes et à obtenir un cessez-le-feu. C'est très bien. Mais ça ne résout pas le problème de fond

MEE : L'ONU a mauvaise réputation auprès des Libyens et la Cour suprême est soumise aux pressions des milices à Tripoli. Il sera difficile d'avoir le soutien de la population dans un tel contexte.

IS : Je ne sais pas comment ça va se passer mais je suis convaincu que c'est la seule solution possible. Aujourd'hui, ni les accords de Skhirat de l'ONU [qui ont donné naissance au Gouvernement d'union nationale dirigé par Fayez el-Sarraj], ni la Chambre des représentants à l'Est, ni le Congrès général national à l'Ouest [les deux parlements en place] n'ont de légitimité.

Il y a une vraie confusion autour des institutions. Selon moi, il faut repartir de la base. En 1951, la situation était comparable, le pays n'existait pas, tout était à faire. Notre famille a alors demandé aux chefs tribaux des trois provinces de se réunir en assemblée générale. C'est elle qui a accepté la Constitution, puis reconnu Idriss Senoussi comme le roi Idriss Ier. Peut-être pourrions-nous nous en inspirer en demandant à la Chambre des représentants et au Congrès général national de se réunir pour consacrer le retour à la Constitution de 1951. Je crois sincèrement que c'est un plan que tous les Libyens peuvent accepter.



Le Premier ministre Fayez el-Sarraj, le président français Emmanuel Macron et le maréchal Khalifa Haftar en conférence de presse près de Paris le 25 juillet (AFP)

MEE : Les deux hommes forts du pays, le Premier ministre du Gouvernement d'union nationale reconnu par l'ONU, Fayez el-Sarraj, et le chef militaire de l'Est, Khalifa Haftar, se sont entendus pour la tenue d'élections générales en mars 2018 lors d'une rencontre à Paris le 25 juillet. Ne craignez-vous pas que votre initiative parasite ce fragile compromis ?

IS : Je ne crois pas que cette élection aura lieu. Pour qu'il y ait un scrutin, il faut une loi électorale, une logistique. Il n'y a rien de tel et nous sommes en septembre. Je ne parle même pas des conditions de sécurité. Je tiens à préciser que mon projet est très différent de la rencontre organisée par M. Macron. Le président français a réussi à réunir les parties belligérantes et à obtenir un cessez-le-feu. C'est très bien. Mais ça ne résout pas le problème de fond, contrairement à ce que je propose. En tant que membre de la famille Senoussi, je me sens une responsabilité historique et sociale.