« Je ne reviendrai pas en Égypte, même s’ils me payent »

« Je ne reviendrai pas en Égypte, même s’ils me payent »

#AutomneÉgyptien

Les arrestations arbitraires, le harcèlement policier et les disparitions tourmentent les étudiants étrangers de l’université islamique al-Azhar

La police égyptienne interpelle un membre présumé des Frères musulmans étudiant à l’université al-Azhar du Caire suite à des affrontements avec les forces de sécurité, le 21 mai 2014 (AFP)
Correspondant de MEE's picture
22 mars 2017
Last update: 
Wednesday 22 March 2017 10:18 UTC
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22 mars 2017

LE CAIRE – Chaque fois qu’Armando passe devant un policier dans la rue, son corps se tend. « Je n’aime pas la police », a-t-il affirmé. En effet, il reste à l’écart et essaie de passer inaperçu en gardant sa barbe rasée.

Peu de temps après s’être converti à l’islam, ce Colombien de naissance – qui a préféré ne pas utiliser son véritable nom pour des raisons de sécurité – a décidé de s’installer au Caire et d’étudier à l’université al-Azhar, l’un des principaux centres d’apprentissage des musulmans sunnites.



Des policiers anti-émeute égyptiens montent la garde devant l’université al-Azhar, le 21 octobre 2014 (AFP)

Armando espère un jour être un érudit religieux dans son pays d’origine. Même s’il s’attendait à ce que l’éloignement de sa famille et l’apprentissage de l’arabe soient difficiles, au cours des deux années où il y a étudié, il s’est vite rendu compte que naviguer dans l’État policier était un défi plus vaste.

Un État « dur contre les étudiants »

« L’État est vraiment dur contre les étudiants », a-t-il indiqué à Middle East Eye.

Il a rappelé une expérience qui a eu lieu deux mois après son arrivée en Égypte : alors qu’il rentrait de l’université, il a proposé d’aider un policier qui avait du mal à déplacer une table.

« [Le policier] a commencé à hurler et a réagi de manière agressive », a raconté Armando, ajoutant que plusieurs policiers avaient ensuit commencé à l’empoigner.

Armando a ensuite été emmené au poste de police de Nasr City pour y être interrogé de manière plus approfondie et faire l’objet d’une enquête. Lorsque les policiers se sont rendu compte qu’il était étranger, leur attitude agressive à son égard a été décuplée.

« En tant que converti qui s’intéresse à l’apprentissage de l’islam, je suis soupçonné d’être une recrue potentielle [du groupe État islamique] »

– Armando, étudiant à l’université al-Azhar

Incapable de parler arabe à l’époque, Armando ne comprenait pas ce qu’ils hurlaient.

« Je portais un kufi et une barbe. Ils n’ont pas arrêté de me poser des questions sur tous les sujets : "Pourquoi étudiez-vous ici ? Qu’est-ce que ce parfum ?" », a-t-il raconté.

« Puis ils ont commencé à parcourir mon téléphone, à regarder des photos de ma mère et d’autres photos qui étaient privées, mais je leur ai tout montré. Je n’avais rien à cacher », a-t-il ajouté.

L’agent a ensuite ouvert son compte Facebook et parcouru son historique de navigation. Au bout de quelques heures, il a finalement été autorisé à quitter le poste de police, l’officier n’ayant rien trouvé qui puisse l’incriminer.

Après cet incident, Armando a été arrêté et interrogé à nouveau à deux check-points différents en rentrant chez lui. Il a supposé que les forces de sécurité avaient reçu l’ordre de le surveiller après sa libération.

« En tant que converti qui s’intéresse à l’apprentissage de l’islam, je suis soupçonné d’être une recrue potentielle [du groupe État islamique]. Ils pensent que nous voulons aller nous battre dans le Sinaï ou autre part », a expliqué Armando à MEE.

En 2015, le ministère égyptien de l’Intérieur a publié une déclaration stipulant que des étudiants étrangers d’al-Azhar étaient recrutés par le groupe État islamique et que deux étudiants originaires du Tadjikistan avaient été arrêtés pour une affiliation présumée à l’État islamique, selon des informations relayées par les médias.

Arrestations et disparitions

Plus tôt ce mois-ci, le ministère de l’Intérieur a publié une déclaration indiquant qu’un étudiant d’al-Azhar avait été abattu lors d’un raid dans le gouvernorat d’Ismaïlia, à l’est du Caire, après avoir prétendument tiré en premier.

L’étudiant égyptien, Hassan Galal Mustafa, était accusé d’être affilié aux Frères musulmans. Depuis 2013, l’organisation islamique est considérée par le gouvernement comme un groupe « terroriste ». Sa famille a cependant déclaré qu’il avait disparu en se rendant à l’université en décembre 2016 et a été tué alors qu’il était en garde à vue, selon une déclaration publiée par la branche politique des Frères musulmans, le Parti Liberté et Justice.

Dans un autre cas survenu en janvier, un ami turc d’Armando a été détenu pendant dix jours après qu’un policier l’a vu se servir de son téléphone portable pour prendre une photo du ciel dans une rue de Nasr City. Le jeune Turc était trop effrayé pour venir raconter son calvaire à MEE.

« Après avoir passé toutes ces nuits au poste, ils l’ont laissé partir et lui ont dit : "Oh, désolé, nous ne faisions qu’enquêter" », a expliqué Armando.

En 2016, deux frères turcs qui étudiaient à al-Azhar ont été interpellés à leur domicile au Caire par les forces de sécurité.



Des étudiantes regardent des articles en vente à l’extérieur de l’université al-Azhar (MEE/Jihad Abaza)

Selon Armando, la police suspecte généralement les étudiants originaires de Tchétchénie, du Kosovo, de Turquie et d’Albanie et espionne même des mosquées à Nasr City, où vivent de nombreux étudiants.

« Si je vais en prison, je n’ai pas de famille [ici] et personne ne saura où je serai », a déclaré Armando à MEE.

« Je dois bien sûr éviter de parler de tout ça à ma mère, sinon elle me dirait de rentrer en Colombie », a-t-il ajouté.

Craignant un interrogatoire à l’aéroport et une expulsion probable s’il cherchait à retourner en Colombie, il envisage de ne pas quitter l’Égypte pendant au moins quatre ans, jusqu’à ce que ses études soient terminées.

Bien qu’aucune statistique spécifique ne rende compte du harcèlement d’étudiants par la police, Mohamed Abdelsalam, chercheur à l’Association pour la liberté de pensée et d’expression (AFTE), a déclaré à MEE que les services de sécurité d’État mettaient en place une surveillance étroite des étudiants étrangers.

« Les étudiants de l’université d’al-Azhar sont considérés comme étant associés aux Frères musulmans et c’est pour cette raison que la police est plus dure avec eux », a-t-il expliqué.

L’université al-Azhar était devenue un point chaud des protestations contre le coup d’État militaire de 2013 qui a renversé le président Mohamed Morsi, membre des Frères musulmans.

« Si je vais en prison, je n’ai pas de famille [ici] et personne ne saura où je serai »

– Armando, étudiant à l’université al-Azhar

Les forces de police ont affronté des étudiants à l’intérieur des campus, entraînant la mort d’au moins vingt d’entre eux et l’arrestation de centaines d’autres dans de nombreuses universités à travers l’Égypte depuis 2013, y compris à al-Azhar, selon l’AFTE.

Pourtant, les dirigeants d’al-Azhar ont depuis longtemps apporté leur soutien aux détenteurs du pouvoir en appuyant les politiques du gouvernement, y compris sa position contre les Frères musulmans. Lorsque le général Abdel Fattah al-Sissi est apparu à la télévision pour annoncer qu’il avait destitué le premier dirigeant librement élu du pays, Mohamed Morsi, le grand imam d’al-Azhar Ahmed al-Tayeb faisait partie des personnes qui se tenaient à ses côtés, exprimant sa solidarité avec le coup d’État.

La mosquée d’al-Azhar s’élève dans le ciel du Caire depuis le Xe siècle et est considérée comme l’une des mosquées les plus anciennes d’Égypte. Elle a ouvert une université qui enseignait initialement l’islam chiite jusqu’à la fin du califat fatimide, en 1171. Plus tard, elle est devenue une mosquée sunnite et une université enseignant les quatre écoles de l’islam sunnite dominant.

Près de 45 000 étudiants, principalement originaires de pays d’Asie et d’Afrique, étudient dans cette université renommée.

En février, le ministre malaisien de l’Enseignement supérieur a déclaré que le gouvernement malaisien n’accorderait plus de bourses d’études aux étudiants se rendant en Égypte « dans la mesure où la situation dans ce pays n’est pas encore complètement stable », selon des informations relayées par les médias locaux.

Le durcissement des procédures de visa et de résidence

Des étudiants nigérians d’al-Azhar qui vivent en Égypte depuis cinq ans ont indiqué à MEE que si la période initiale suivant leur arrivée avait apporté son lot de difficultés, le gouvernement s’était montré particulièrement dur au cours des trois dernières années pour émettre des documents officiels et des visas.

Adjumu Jeleel a déclaré que beaucoup de ses amis et collègues qui étudient à al-Azhar ont été arrêtés par la police au cours des deux dernières années, « sans raison [...], sans avoir commis de crime », pour le simple fait d’être étudiants.

Il a ajouté que les arrestations avaient tendance à se multiplier pendant les mois de novembre, décembre et janvier, période pendant laquelle les documents de résidence des étudiants expirent habituellement.

« Il est très dangereux pour nous de sortir sans nos documents de résidence », a-t-il affirmé.

Un autre étudiant nigérian d’al-Azhar, Hanga, a affirmé que pendant cette période, la police attaquait habituellement les quartiers où résident des étudiants étrangers.

« Je ne reviendrai pas en Égypte, même s’ils me payent »

– Un étudiant étranger

Il a rappelé que l’année dernière, au moins vingt étudiants nigérians d’al-Azhar ont été expulsés. Les forces de sécurité ont affirmé qu’ils ne disposaient pas des documents adéquats ; Hanga a toutefois indiqué qu’il s’agissait d’une répression systématique opérée par les forces de sécurité contre les étudiants d’al-Azhar.

« Pourquoi le gouvernement est-il si dur envers les étudiants ? », s’est interrogé Jeleel.

Jeleel et Yusuf ont indiqué à MEE qu’ils ne recommanderaient pas à d’autres Nigérians d’étudier en Égypte. « S’il y a une meilleure alternative que l’Égypte, je leur dirai d’aller là-bas. »

Pour Armando, l’étudiant colombien, le racisme entre également parfois en ligne de compte. Un ami afro-brésilien qui étudiait également au Caire lui aurait dit qu’il avait été victime de racisme et d’agressivité de la part des autorités égyptiennes.

« Je ne reviendrai pas en Égypte, même s’ils me payent ».

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.