L’archéologue qui a vu Palmyre exploser

L’archéologue qui a vu Palmyre exploser

#GuerreSyrie

Le correspondant de MEE en Syrie, Peter Oborne, s’est entretenu avec un chef de peloton sur le front où l’armée syrienne et l’État islamique se battent pour le contrôle de la cité antique

Vue aérienne de la cité antique mondialement connue de Palmyre avant que des miliciens de l’État islamique n’y fassent exploser trois célèbres tombeaux (AFP)
- Peter Oborne's picture
15 septembre 2015
Last update: 
Monday 5 October 2015 13:03 UTC
Last Update French: 
05 octobre 2015

ABORDS DE PALMYRE, Syrie – Le peloton de l’armée syrienne dirigé par le lieutenant Milad se trouve aussi près que possible de la plus récente forteresse de l’État islamique (Daech), à Palmyre. Ce jeune officier d’artillerie est positionné à environ 4 kilomètres à l’ouest de cette cité antique, avec une excellente vue sur la citadelle.

Il dispose d’environ douze soldats sous ses ordres, qui partagent tous le même campement, à l’extérieur duquel je remarque un narguilé. Depuis cet avant-poste poussiéreux, un soldat cherche à l’aide de puissantes jumelles les signes d’une embuscade tendue par Daech.

Lorsque j’ai rendu visite au lieutenant Milad, il m’a dit qu’il avait été témoin de la destruction grotesque de Palmyre par Daech depuis son poste d’observation au sommet de la colline : les temples de Baalshamin et de Baal, ainsi que les trois tombeaux antiques, pulvérisés. « Nous avons vu et entendu l’explosion, cela a fait un bruit énorme. Ils assassinent notre histoire, ils assassinent notre culture, ils assassinent nos familles. Daech est une bande de monstres. »

Si Daech concrétise son projet de faire exploser le célèbre Arc de triomphe de Palmyre, Milad et ses hommes seront également aux premières loges pour assister au massacre. Je n’ai pas pu voir la cité antique lors de ma visite, en raison de la poussière déposée par les récentes tempêtes de sable.

Le lieutenant Milad a des raisons bien à lui d’être attristé par ce qu’il a vu.

Il a étudié l’archéologie à l’université d’Alep avant le début du conflit. Il a ensuite essayé d’obtenir une place à l’université de Cambridge pour y étudier la restauration de bâtiments anciens mais sa candidature n’a pas été retenue. Il m’a fait part de son implication dans des travaux archéologiques à Alep, qui est maintenant complètement détruite. Comble de l’ironie, il a également participé à des fouilles autour du temple de Baal, dont il a observé l’anéantissement il y a deux semaines. Ce lieutenant barbu approchant la trentaine m’a précisé avoir été aussi batteur dans un grand groupe de jazz pendant les années de paix, et qu’il espérait que l’armée se retirerait bientôt afin de pouvoir se marier le mois prochain.

Ses soldats m’ont indiqué qu’ils subissaient les attaques de Daech « presque tous les jours ». Ils ont évoqué des attaques surprises la nuit et des embuscades tendues en journée par des combattants de Daech qui se camouflent afin d’être invisibles dans le sable du désert. Si l’armée syrienne parvient à ses fins, ses hommes et lui pourraient bien jouer un rôle dans le sauvetage de Palmyre.

De retour dans les bâtiments du quartier général, à 15 kilomètres en arrière du front, j’ai rencontré le général en charge des opérations. Il ne m’a pas autorisé à mentionner son nom, mais il a déclaré avoir été présent tout au long du combat désespéré pour la défense de Palmyre. Il a évoqué une bataille de huit jours puis l’abandon de la cité par l’armée syrienne. Il m’a expliqué que ses soldats avaient été redéployés vers la ville de Homs, à 100 kilomètres à l’ouest, et que les rebelles avaient alors menacé le gisement de gaz d’Al-Chaer appartenant à la Hayyan Gas Company.

C’est à ce moment de son récit qu’il m’a annoncé sa promotion au grade de général, agrémenté du titre pompeux de « Grand commandeur militaire de l’Opération de libération de Palmyre ». Il a précisé que « les hauts dirigeants militaires [lui] avaient demandé de faire son possible pour reprendre le contrôle de la cité ».

Après cela, la roue a tourné pour l’armée syrienne. Ils ont repoussé les forces de Daech de 20 kilomètres jusqu’à leur position actuelle, à environ 6 kilomètres de la ville. Il a déclaré que l’armée syrienne avait « infligé de lourdes pertes, car Daech n’a pas pu [lui] résister ». L’armée syrienne aurait mieux progressé, a-t-il avancé, sans ce qu’il a qualifié de « trahison » de la part des forces rebelles, le Front al-Nosra et l’Armée syrienne libre. Il a ajouté qu’ils avaient promis de ralentir leurs propres opérations et que, tout à coup, « Daech leur [avait] proposé de l’argent et des armes », et qu’ils avaient de nouveau changé de camp.

Le général a reproché à la Turquie voisine de permettre à Daech d’être ravitaillé au cours de la bataille pour le contrôle de Palmyre — une déclaration en contradiction avec la campagne aérienne lancée par la Turquie contre Daech et avec la condamnation à mort que le groupe a prononcée contre le président turc Recep Tayyip Erdoğan. Selon les propos du général, le groupe rebelle aurait également reçu de l’argent et des armes de la part du Qatar et de l’Arabie saoudite.

Il m’a également dit que l’éminent expert de l’Antiquité Khaled al-Assad — qui avait passé plus de 40 ans à restaurer le site de Palmyre avant d’être décapité par Daech en août après sa conquête de la ville — avait compté parmi ses amis. Il a précisé avoir entretenu des contacts quotidiens avec le professeur quand le combat était à son comble, et qu’il l’avait enjoint à quitter la ville pour sa propre sécurité.

« Lui-même était aussi vieux et antique que Palmyre, il en était une partie intégrante. Je lui ai dit : "il faut que tu quittes le temple". Mais il m’a répondu : "personne ne me fera de mal, je suis un homme neutre. Tout ce qui m’intéresse, c’est le patrimoine syrien". » Avec des conséquences connues de tous, Khaled al-Assad n’a pas tenu compte des conseils du général.

De retour à Homs dans la soirée, j’ai bu le thé avec un prêtre syrien et lui ai parlé du lieutenant Milad. À ma grande surprise, le prêtre m’a dit le connaître. Tenant des propos émouvants, il s’est souvenu que le lieutenant Milad avait « participé au sauvetage d’Alep. Il est venu dans mon église et m’a demandé de le bénir, puis a dit : "je veux que vous priiez pour moi afin que je ne sois pas tué" ».

En écrivant ces mots, j’ai le sentiment que nous devrions tous prier pour le retour de la paix en Syrie, et pour que le lieutenant Milad puisse déposer son arme et retourner à son ancien métier d’archéologue afin de mettre ses compétences au service de la reconstruction de Palmyre.

 

Traduction de l’anglais (original) par Mathieu Vigouroux.