L’État marocain tente d'enrayer le « Printemps du Rif »

L’État marocain tente d'enrayer le « Printemps du Rif »

#Maroc

Voilà six mois que les habitants du Rif manifestent. Malgré l’envoi de forces de l’ordre et une campagne de décrédibilisation des meneurs, l’État ne parvient pas à éteindre le feu

Quelques milliers de personnes ont participé, samedi 6 mai à Al Hoceima (nord du Maroc), à un concert de casseroles, nouvelle forme de contestation dans cette région théâtre depuis six mois de manifestations contre l'État (AFP)
Imad Stitou's picture
15 mai 2017
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Monday 29 May 2017 5:53 UTC
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29 mai 2017

CASABLANCA, Maroc – Six mois après la mort de Mouhcine Fikri, le vendeur de poisson écrasé par une benne à ordures à Al Hoceima, petite ville côtière du Rif, au nord-est du Maroc, les habitants manifestent toujours leur colère contre « tout un système qui les marginalise depuis des décennies ».

La condamnation, le 26 avril, de sept personnes impliquées dans la mort du vendeur de poisson, à des peines de cinq à huit mois de prison ferme n’ayant visiblement pas suffi à calmer les esprits, le mouvement de protestation s’est étendu aux petits villages de la région.

En face, l’État, qui a choisi une réponse sécuritaire, dénonce un « projet séparatiste » et « violent » financé par l’étranger, mené par les leaders de la protestation.



Les funérailles de Mohcine Fikri, à Al Hoceima, le 30 octobre 2016 (Reuters)

Depuis quelques semaines, des coordinations locales se sont créées dans les localités autour d’Al Hoceima, des manifestations et des sit-in ont été organisés à Bni Boufrah, Targuist, Tamassint, Bni Bouayach, Midar et d’autres villes et villages du Rif.

Samedi, les habitants de Boukidane sont sortis pour protester contre la marginalisation de leur commune, et surtout contre ce qu’ils appellent la « militarisation » du Rif.

Dimanche, la gendarmerie a bloqué certains activistes – dont un des leaders de la protestation, Nasser Zafzafi – qui se dirigeaient à Bni Boufrah pour participer à un sit-in contre la violence des agents des forces de l’ordre lors de la manifestation du 5 mai.

Traduction : « La police et la gendarmerie bloquent la route à Bni Boudrah où doit se tenir une manifestation »

« Chaque jour, les habitants du Rif manifestent ou protestent à leur manière », explique Mohammad El Moussaoui, journaliste dans la région. « Les militants sont organisés dans une coordination qui porte les revendications locales spécifiques à leur région, en plus des revendications générales du mouvement de protestation à Al Hoceima, et ils participent aussi aux grandes manifestations organisées dans la ville. »

Une manifestation de casseroles pour dénoncer « l’État corrompu »

Le 6 mai, les protestataires ont réinvesti les rues d’Al Hoceima dans une grande marche, en frappant sur des casseroles pour dénoncer « l’État corrompu » et l’approche sécuritaire du pouvoir dans sa réponse aux revendications économiques et sociales des Rifains.

Un jour avant, une manifestation dans la commune de Bni Boufrah a été violemment dispersée.

C’est à la surprise générale, que dimanche, la télévision officielle marocaine a diffusé les déclarations des leaders des partis de la coalition gouvernementale hostiles au mouvement de protestation.

Les interventions vont toutes dans le même sens : « Les meneurs des manifestations conduisent un projet hostile aux constantes du pays et ont dépassé les lignes rouges », « Ce sont des revendications séparatistes et financées par l’étranger », « Ils refusent le dialogue en se cachant derrière des revendications économiques et sociales ».

Les leaders de la coalition ont aussi appelé à « l’application de la loi contre tous ceux qui menacent la stabilité du pays ». Dans le Rif, ce nouveau développement est interprété comme une couverture politique pour une intervention sécuritaire.

Le wali (préfet) de la région, Mohamed Yaakoubi, a récemment multiplié les sorties médiatiques pour essayer de décrédibiliser les meneurs de la protestation.

« Tout est virtuel. À voir les profils facebook de ces gens [les manifestants], on pourrait croire que la ville est en feu, alors qu'il n'en est rien. Leur discours est une succession d'intox », a-t-il déclaré à la MAP, l’agence de presse officielle cette semaine. « Il faut voir leur propagande sur facebook, avec des insultes, des attaques personnelles graves contre des élus. Ces gens n'acceptent aucun avis contraire et désignent comme ’’traîtres’’ tous ceux qui ne sont pas d'accord avec eux. Une procédure (judiciaire) est déjà en cours. La justice dira qui tire les ficelles. »



Pour le gouvernement marocain, les manifestants sont des « séparatistes financés par l’étranger » (AFP)

Des revendications socio-économiques qui pourraient se politiser

Une approche qui ne contribue qu’à « mettre de l’huile sur le feu », pour le politologue Mohammed Masbah, chercheur pour le think tank Chatham House, contacté par Middle East Eye.

« Encore une fois l’État marocain n’a pas opté pour le dialogue. En favorisant la répression, il a radicalisé les revendications du mouvement de protestation, ce qui a aussi accentué la méfiance entre les différentes parties », analyse-t-il.

« Si l’État ne change pas de comportement, ces revendications économiques, sociales et culturelles risquent de se transformer en revendications politiques et s’amplifier au point que l’État pourrait ne plus être en mesure de les contrôler. »

« À la différence des précédents mouvements de contestation dans le Rif, celui-là n’est pas animé par ‘’une élite’’ »

-Khamis Boutakamante, activiste

Pour l’activiste Khamis Boutakamante, la stratégie de décrédibilisation des contestataires n’est pas « efficace ».

« L’État voulait donner une couleur idéologique à ce mouvement pour le contrôler plus facilement, mais il a échoué. Alors il a essayé de nous diaboliser dans ses médias en nous accusant d’avoir un projet violent. Il n’a qu’à présenter les preuves. Il a aussi utilisé des baltajia [émeutiers à la solde d’un pouvoir] pour nous faire peur, mais ça n’a pas marché. Au contraire, tout cela a eu l’effet inverse : le mouvement s’est étendu dans tout le Rif, en particulier dans les zones que le Makhzen ne peut pas contrôler », explique-t-il à MEE en affirmant qu’à la différence des précédents mouvements de contestation dans le Rif, celui-là n’est pas animé par « une élite ». 



La mort de Mohcine Fikri a fait resurgir un ras-le-bol généralisé contre « la marginalisation » (MEE/Sébastien Castelier)

Il explique que les revendications des Rifains sont basiques : « On veut des hôpitaux, des écoles, des universités, un réel développement pour lequel l’État n’a pas investi depuis des décennies. »

Selon le wali, les efforts de l’État dans le Rif se chiffrent à plus de 2,5 milliards d’euros depuis le tremblement de terre de 2004. « En matière d'infrastructures, d'éducation, de santé, la province est très loin au-dessus de la moyenne nationale. Tous les indices le confirment, et ces chiffres sont publics », a-t-il ajouté.

À LIRE : Maroc : trois mois après la mort de Mouhcine Fikri, le Rif ne décolère pas

Khamis Boutakamante poursuit : « Les gens sont conscients que les promesses des responsables ne sont que des mensonges, ils ont expérimenté tout ça auparavant. Il y a un consensus dans tout le Rif autour de la légitimité de nos revendications car c’est surtout le sentiment collectif de marginalisation qui a réuni les Rifains et qui les poussent à résister. Les gens ne veulent pas retourner chez eux tant qu’ils ne voient pas de changements sur le terrain. »

Mohammad El Moussaoui estime que l’échec de l’État à maîtriser la contestation dans la région est due à la nature de ce mouvement et à son contexte. « Le mouvement de protestation est devenu très populaire et ne concerne pas uniquement l'intelligentsia rifaine. Ce mouvement a bénéficié des expériences des anciens mouvements de protestation et a corrigé les erreurs qui ont conduit ces mouvements à l’échec. De plus, la contestation n’est pas dirigée par des organisations politiques ou des partis, il bénéficie d’une certaine indépendance organisationnelle. Pour l’État, il est difficile de contacter les leaders du mouvement pour orienter ou freiner la protestation. Enfin, à toutes ces conditions, s’ajoutent les injustices qu’a subies le Rif depuis l’époque d’Hassan II », conclut El Moussaoui qui prévoit la poursuite des manifestations.