La fuite des cerveaux arabes s’est accélérée depuis le Printemps arabe

La fuite des cerveaux arabes s’est accélérée depuis le Printemps arabe

#PrintempsArabe

Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) estime que 20 à 25% des jeunes arabes quittent leur pays en quête d’un « avenir meilleur »

Durgham Alyasiri, un étudiant en troisième cycle aux Etats-Unis, déclare que de nombreux étudiants arabes ne veulent pas retourner dans leur pays
- James Reinl's picture
09 mai 2015
Last update: 
Tuesday 6 October 2015 11:10 UTC
Last Update French: 
06 octobre 2015

NEW YORK- Quand les étudiants de Jordanie, d’Egypte, du Qatar et d’autres pays arabes parviennent à la fin de leurs cursus à l’université de Buffalo, dans l’Etat de New York, ils ont généralement une seule question en tête.

« J’ai bientôt terminé mes études, comment faire pour rester ici ? Comment éviter de repartir ? », déclare à Middle East Eye Durgham Alyasiri, un étudiant de 23 ans en troisième cycle qui dirige un groupe de soutien aux étudiants arabes au sein de l’université.

« Beaucoup d’entre eux viennent me trouver pour obtenir des renseignements, et pas seulement des étudiants syriens, iraquiens ou yéménites, mais également ceux qui viennent de pays relativement stables comme l’Arabie saoudite, l’Egypte ou le Maroc, et qui cherchent également à rester aux Etats-Unis. »

Les données de Durgham Alyasiri sont certes anecdotiques, mais les Nations unies ont également observé un nombre croissant de jeunes Arabes quittant la région dans laquelle les soulèvements de 2010/2011 n’ont débouché que sur de rares réformes démocratiques, ont été les détonateurs de guerres et ont sapé le marché de l’emploi.

Selon Khalid al-Wazani, économiste au PNUD, la « fuite des cerveaux » se renforce. Selon les estimations, on est passé de 10-15% de jeunes Arabes quittant leur pays en 2012 à 20-25% aujourd’hui.

« Ce n‘est pas parce qu’ils haïssent leur pays, ils cherchent simplement un avenir meilleur » explique-t-il à Middle East Eye. « La plupart de ces pays n’ont pas tiré les leçons des soulèvements et ont besoin de réformer non seulement l’éducation mais l’ensemble de la vie civique. »

Avant les troubles qui ont touché la région dans son intégralité, le PNUD avait averti que les autorités devraient créer 51 millions d’emplois d’ici 2020 pour répondre aux besoins de la jeunesse, dont le poids démographique explose. Quand les manifestions se sont étendues de la Tunisie jusqu’au Yémen, le chômage a souvent été cité comme l’un des griefs.

En ce moment, les dirigeants européens font face à des dizaines de milliers de réfugiés et de demandeurs d’asile venus d’Afrique du Nord. Beaucoup se noient en traversant la mer Méditerranée sur des embarcations bondées venues de Libye ; d’autres voyagent par voie terrestre via la Turquie.

Plus de 36 000 migrants ont atteint cette année l’Italie, la Grèce et Malte par la voie maritime, a indiqué en avril l’agence des Nations unies pour les réfugiés. Parmi eux, des Syriens, des Irakiens, des Libyens et d’autres ressortissants arabes, ainsi que de nombreux Africains sub-sahariens.

Selon le PNUD, le déferlement de réfugiés en provenance de pays ravagés par la guerre civile comme la Syrie, l’Irak et la Libye occulte le nombre croissant de jeunes Arabes instruits qui quittent la région pour l’Europe et les Etats-Unis, souvent par le biais de contrats de travail légaux ou de visas d’études.

Sara Bittar, analyste au PNUD, estime que les données relatives aux pays arabes sont souvent lacunaires ou dépassées. Cela dit, la chute de la fréquentation des universités dans la région suggère que de plus en plus de jeunes Arabes instruits font leurs bagages et s’en vont, ajoute-t-elle.

« Les soulèvements arabes ont été le fait d’une inadéquation entre les aspirations et la réalité », observe la chercheuse en socio-économie basée au Liban. « Cette réalité a-t-elle changé ? Je pense qu’au contraire elle est encore plus en opposition frontale avec les aspirations des jeunes gens. »

Selon Sara Bittar, l’état du marché du travail a empiré, et pas seulement en Syrie, en Libye et au Yémen, déchirés par la guerre. Ailleurs, la chute du prix du pétrole, qui a atteint 45 dollars le baril en début d’année, a nui aux opportunités d’emploi dans le secteur lucratif du pétrole et au-delà.

Fin 2014, le PNUD, en coopération avec la fondation de l’Emir de Dubaï Mohammed bin Rashid al-Maktoum, a publié des chiffres dans un rapport intitulé « Arab Knowledge ». Davantage de données sont attendues dans un rapport sur le développement arabe à la fin de l’année.

Cependant, selon Mourad Wahba, représentant régional du PNUD, rassembler les statistiques des pouvoirs publics des pays arabes n’est pas une tâche aisée. « Le seul moyen d’obtenir ces données est de passer par les gouvernements arabes », indique-t-il à MEE. « Or pourquoi les partageraient-ils ? Cela les montrerait sous un mauvais jour. »

Confronté aux difficultés décrites par les collecteurs de chiffres de l’ONU, Husam al-Sayed, un Palestinien né et élevé en Arabie saoudite, projette de quitter son travail de gestionnaire de la filiale du réseau de vidéos satiriques en ligne Telfaz11 à Djeddah.

Il a passé les trois derniers mois à New York grâce à une bourse d’étude en art et a apprécié la liberté artistique qui règne aux Etats-Unis. De retour en Arabie saoudite, il constate qu’« il faut respecter tant de règles, ne pas les défier, ne pas franchir les lignes autorisées ».

« Je vais déménager ici, c’est décidé. J’ai trouvé ma voie », s’enthousiasme-t-il. « New York est une ville très généreuse avec les cinéastes. Je m’épanouis en prenant des photos dans la rue, c’est ma passion. En Arabie saoudite, on passe tout son temps enfermé dans une voiture, y être créatif est une vraie gageure ».

 

Traduction de l’anglais (original) par Hassina Mechaï.