La première communiste élue dans la ville la plus sainte d’Irak réclame la « justice sociale »

La première communiste élue dans la ville la plus sainte d’Irak réclame la « justice sociale »

#PolitiqueIrakienne

En Irak, la victoire électorale de l’alliance entre les sadristes et les communistes a remis en cause de nombreux postulats concernant la politique irakienne

Suhad al-Khateeb, communistes, Nadjaf, chiisme, Sadr, Sa’iroun
Alex MacDonald et Mustafa Abu Sneineh's picture
16 mai 2018
Last update: 
Wednesday 16 May 2018 11:18 UTC
Last Update French: 
16 mai 2018

BAGDAD – Les Irakiens semblent avoir rompu avec l’establishment politique en réaction à une corruption et une incompétence jugées endémiques.

La plus grande gagnante des élections de samedi est l’abstention : seuls 44,5 % des électeurs se sont rendus aux urnes.

Cependant, ceux qui l’ont fait ont massivement voté pour l’alliance Sa’iroun (En marche), une coalition de partisans du religieux chiite Moqtada al-Sadr et du Parti communiste irakien (PCI), ainsi que du Parti républicain irakien, plus petit.

Peu auraient pu prédire la formation d’une telle alliance il y a encore quelques années, et encore moins anticiper qu’elle finirait par attirer tant d’Irakiens.

L’union du mouvement sadriste, conservateur sur le plan religieux, et du PCI ultra-laïc a semblé déconcertante aux observateurs extérieurs, mais elle semble avoir créé une synthèse réussie.

Parmi ceux qui semblent incarner le mieux la nouvelle politique figure Suhad al-Khateeb, une communiste qui a remporté un siège parlementaire dans la ville de Nadjaf – l’un des plus importants centres de la théologie islamique chiite. 

« Des gens m’ont rendu visite à l’école. Ils m’ont regardée et m’ont vue comme un modèle de ce que devrait être un politicien »

- Suhad al-Khateeb, députée communiste

Khateeb, qui est enseignante, militante antipauvreté et pour les droits des femmes, n’avait pas envisagé de se présenter aux précédentes élections législatives.

« Je ne me suis pas présentée aux élections [de 2014], mais je faisais partie d’un groupe qui a fait du porte-à-porte dans tout Nadjaf », a-t-elle déclaré à Middle East Eye

« Nous leur avons rendu visite pour écouter leurs problèmes et les aider, dans les bidonvilles de Nadjaf et dans les quartiers pauvres. Je n’avais pas réfléchi à me présenter aux élections. »

Cependant, elle était motivée à se présenter sur la liste de l’alliance Sa’iroun cette fois-ci après avoir recueilli le soutien de ses collègues et étudiants.

« Des gens m’ont rendu visite à l’école. Ils m’ont regardée et m’ont vue comme un modèle de ce que devrait être un politicien », a-t-elle expliqué. « Mes collègues, qui soutiennent différents partis politiques, me respectent et me soutiennent. »

« Quelqu’un qui réussit dans son travail, un travail aussi simple que la gestion d’une école, pourrait réussir à diriger une institution d’État. »

Traduction : « P.S. Haifa al-Amin, candidate du parti communiste à Dhi Qar, remporte un siège au Parlement : https://bit.ly/2KVyPTE 
Son parti espère obtenir dix à quinze sièges au Parlement suite aux élections irakiennes de 2018 »

« Dans la “ville sainte de Nadjaf”, la candidate du Parti communiste irakien, Suhad al-Khatib, remporte un siège parlementaire. Elle est une fervente militante des droits des femmes »

Pendant la guerre froide, le communisme et l’islamisme étaient pour l’essentiel des ennemis existentiels. Au Moyen-Orient, tous deux étaient en conflit, le premier accusé d’« athéisme impie » et le second accusé de « fascisme clérical ».

Muhsin al-Hakim, dont le petit-fils, Ammar, dirigeait le parti Al-Hakim aux élections, était responsable de la publication d’édits religieux dans les années 1950, décrétant le communisme incompatible avec l’islam, et détournant ainsi de nombreux électeurs religieux du PCI alors puissant.

Cependant, les alliances politiques entre communistes et islamistes chiites ne sont pas totalement inédites.

Dans les années 1950, avant l’édit de Hakim, il y avait des alliances entre les familles chiites nationalistes et les communistes – notamment parce que beaucoup de ces derniers venaient des premières – contre la monarchie hachémite soutenue par le Royaume-Uni.

À Nadjaf, tout comme dans le reste de l’Irak, la colère couve en raison du chômage, de la corruption et du clientélisme endémiques qui caractérisent la classe politique actuelle dans le pays.

Le 6 mai, lors de l’inauguration du nouveau stade international de Nadjaf, des foules ont assailli le porte-parole du Premier ministre alors qu’il assistait à la cérémonie d’ouverture, en criant « Vous êtes tous des voleurs ! »

Traduction : « Des Irakiens mécontents ont hué les responsables du gouvernement les uns après les autres lors de la cérémonie d’ouverture du stade de Nadjaf… les foules ont scandé sans relâche “Vous êtes tous des voleurs !” »

Le secrétaire général du PCI, Raid Jahid Fahmi, a expliqué qu’en amont des élections, son parti et les sadristes avaient convenu de se concentrer sur un certain nombre de questions sur lesquelles ils partageaient des objectifs communs : combattre le chômage et la corruption et combattre les influences extérieures en Irak – plutôt que sur les différences évidentes sur des questions telles que les droits des femmes ou la laïcité.

« La base sociale de la gauche et la base sociale du mouvement sadriste sont assez proches », a-t-il indiqué.

Construire une coalition

Pour Moqtada al-Sadr et ses alliés, l’étape suivante consiste à former un gouvernement, ce qui doit être fait dans les 90 jours.

Tandis qu’ils ont tendu la main à l’actuel Premier ministre Haïder al-Abadi et à un certain nombre d’autres partis, y compris kurdes, ils semblent avoir exclu spécifiquement la coalition Fatah et la coalition de l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki, État de droit. Ces deux derniers partis sont les plus étroitement liés à l’Iran.

Limiter l’influence iranienne en Irak a été l’un des points de référence de la politique sadriste. Alors que les supporters affluaient sur la place Tahrir de Bagdad pour célébrer la victoire apparente de Sa’iroun lundi, ils scandaient : « L’Iran est dehors, l’Irak est libre » et « Au revoir Maliki ».

Bien que l’Iran ait longtemps été influent dans les saintes villes irakiennes de Karbala et Nadjaf, on craint de plus en plus que les tensions croissantes entre la République islamique et ses voisins régionaux – en particulier Israël et l’Arabie saoudite – finissent par engloutir l’Irak. 

« Il y a un conflit entre l’Iran et les États-Unis dans la région, en Irak, au Yémen et à Bahreïn », a déclaré Khateeb. « Mais nous, les Irakiens, voulons notre indépendance des États-Unis et de l’Iran. »

« Ces deux pays nuiraient aux Irakiens avec leur conflit. »

« Nous voulons la justice sociale, la citoyenneté, et nous sommes contre le sectarisme, et c’est aussi ce que veulent les Irakiens »

- Suhad al-Khateeb, députée communiste

Mais la marginalisation de l’Iran sera difficile puisque le Fatah, qui est composé de miliciens soutenus par Téhéran, est arrivé en deuxième position lors des élections.

À Nadjaf, Sa’iroun a obtenu 92 026 voix, suivi par la coalition du Fatah, qui a obtenu 82 838 voix. 

Si le camp anti-Iran ne parvient pas à un accord dans les 90 jours, les forces pro-iraniennes pourraient se réaffirmer.

Le succès de l’alliance Sa’iroun ne peut pas non plus masquer le fait que, dans une plus large mesure, les Irakiens ont simplement refusé de participer au processus électoral. Dans la capitale Bagdad, qui compte 69 sièges au Parlement, seuls 33 % des électeurs ont voté.

« Je pense que le principal est de ne pas se laisser trop emporter par le succès de Sadr, qui est essentiellement un facteur du faible taux de participation », a déclaré Patrick Osgood, un spécialiste de l’Irak.

« C’est le processus de formation de la coalition gouvernementale qui compte et qui promet d’être un véritable casse-tête. »

« Et l’Iran obtient encore des voix », a-t-il ajouté.

Le résultat des élections irakiennes, qui devaient largement favoriser la coalition Nasr d’Abadi (il est arrivé en troisième position), en a surpris plus d’un, en Irak comme à l’étranger. 

Toutefois, la vraie difficulté viendra lorsque débuteront les tractations en vue de la création d’un nouveau gouvernement et la construction d’alliances qui n’affaiblissent pas les promesses que Sa’iroun a faites pendant sa campagne.

« Sa’iroun soutient le peuple de différentes manières. Sa’iroun représente les Irakiens, et nous, le Parti communiste irakien, avons une longue histoire d’honnêteté – nous n’avons pas été les agents des occupations étrangères », a déclaré Khateeb.

« Nous voulons la justice sociale, la citoyenneté, et nous sommes contre le sectarisme, et c’est aussi ce que veulent les Irakiens. »

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.