À la télé saoudienne, des chefs d’al-Qaïda fichés par les États-Unis deviennent des stars

À la télé saoudienne, des chefs d’al-Qaïda fichés par les États-Unis deviennent des stars

#Al-Qaïda

Classés comme terroristes par les États-Unis et réputés financer al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQAP), ces cheikhs semblent recevoir un accueil chaleureux à Riyad

Abdulmajid al-Zindani, fiché comme terroriste par les États-Unis, en compagnie du chef religieux saoudien de renom, Muhammad al-Arifi (à gauche) et d’autres érudits –photo partagée en 2015 (capture d’écran)
Shuaib Almosawa's picture
02 août 2017
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Wednesday 2 August 2017 19:54 UTC
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02 août 2017

SANAA – On pensait au départ qu’il ne s’agissait que de deux vieux amis se retrouvant après une longue séparation lors d’une banale visite à l’hôpital. En fait, cela n’avait rien à voir.

Une vidéo postée sur une chaine YouTube anonyme début 2016, montrait un chef religieux yéménite plutôt âgé rendant visite dans un hôpital de Riyad à son homologue saoudien, Aid al-Qarni, lui apportant de bonnes nouvelles du front tout proche.

« J'ai de bonnes nouvelles pour toi en provenance de Ta’izz », disait Abdulmajid al-Zindani, qui soutient la guerre menée par les Saoudiens contre les rebelles chiites houthis au Yémen.

Or Zindani, de tout évidence autorisé à opérer librement en Arabie saoudite, est un ancien partisan d'al-Qaïda, qui s'est retrouvé en 2004 fiché sur la liste des terroristes internationaux spécialement désignés par le Trésor amércain.

« Allahou Akbar, Allahou Akbar », scande la foule à l'arrière-plan.

« Et bientôt, par la volonté de Dieu, ce sera le tour de Sanaa [capitale du Yémen] », ajoute Zindani, ancien conseiller spirituel d’Oussama Ben Laden.

Abdulmajid al-Zindani lors de sa rencontre avec le chef religieux saoudien Aid al-Qarni (vidéo publiée début 2016)

Si Zindani a fait profil bas pendant des années, il a néanmoins conservé son influence au Yémen et dans le Golfe ainsi que le respect de ses pairs du courant wahhabite.

Mais Zindani est loin d’être le seul à se livrer à ces apparitions publiques et, depuis ces dernières années, l’Arabie saoudite est devenue un haut lieu d’accueil de radicaux islamistes.

Relations troubles

Ce genre d’apparences publiques, dont beaucoup à la télé, offre une vision privilégiée sur les relations troubles et souvent harmonieuses du royaume avec ce que certains appelleraient « des extrémistes ».

Deux sources à Riyad suggèrent qu’au moins cinq Yéménites fichés comme terroristes par le Trésor américain ont conseillé et coordonné des opérations saoudiennes au Yémen, en collaboration avec les forces alliées sur le terrain. En effet, les Saoudiens souhaitaient remettre au pouvoir le président Abd Rabbo Mansour Hadi, renversé par une rébellion houthie, soutenue au début par les militaires loyalistes de l’ancien président Ali Abdallah Saleh.

Allégations appuyées de fait par le fichage des terroristes par les Américains.

La branche d’al-Qaïda au Yémen – al-Qaïda dans la Péninsule arabique (AQAP) – est considérée par les États-Unis comme l’une de ses plus meurtrières succursales dans le monde



Abdulmajid al-Zindani lors de sa rencontre avec le président yéménite en exil, Abd Rabbo Mansour Hadi (capture d’écran)

Le Trésor américain a attribué à des étudiants de Zindani plusieurs attaques terroristes dans le monde, dont le meurtre de trois missionnaires américains au Yémen, en 2002.

Pendant son séjour en Arabie saoudite, Zindani a été chaleureusement reçu par des chefs religieux et des fonctionnaires de haut rang, dont le cheikh Saad al-Shatri, chef religieux nommé en 2015 conseiller à la cour royale.

Une autre vidéo YouTube de leur rencontre, retirée par la suite, montre Zindani faisant l’éloge du leadership régional saoudien, qui  parvint en 2015 à créer l’Alliance militaire islamique destinée à lutter contre le terrorisme – pas avant, puisque « cela n’aurait pu se produire plus tôt sans consentement préalable des puissances mondiales ».

À partir de 2016, al-Qaysi était un haut fonctionnaire d’AQAP et l’un de ses soutiens financiers. À cette époque, il récolta un peu d’argent pour AQAP auprès de partis extérieurs au Yémen

- Trésor américain

Nayef al-Qaysi, autre Yéménite fiché terroriste international en mai 2016 par les États-Unis, est l’un des chefs d’un groupe anti-houthi, nommé par Hadi gouverneur de Bayda en décembre 2015. D’après le Trésor, ce poste servait à faciliter plus encore l’expansion et l’installation d’AQAP dans Bayda, principal bastion d’AQAP et lieu de naissance de Qaysi.

Le Trésor a prétendu que Qaysi avait fourni AQAP et ses forces tribales alliées en armes et en argent pour combattre les houthis.

« À partir de 2016, al-Qaysi devenait haut fonctionnaire d’AQAP et l’un de ses soutiens financiers. À cette époque, il récolta un peu d’argent pour AQAP auprès de partis extérieurs au Yémen », a-t-il éctrit.

« Il a fourni de l’aide à AQAP et utilisé son poste de dirigeant politique du gouvernorat d’al-Bayda, au Yémen, pour faciliter l’expansion et l’installation d’AQAP au sein du gouvernorat ».

Soutien de la « résistance » au Yémen

Depuis le début de la guerre au Yémen, Qaysi est apparu plusieurs fois sur des chaines de télévision saoudiennes, où il sollicitait un soutien renforcé en faveur de la « résistance », arguant que cela pourrait retourner la situation sur le champ de bataille.

Un entretien sur Ekhbariya TV dans un studio de Riyad, datant probablement d’avril 2016, présentait Qaysi comme héros de la « résistance ».

Qaysi y expliquait les difficultés rencontrées dans Bayda, où les houthis ont toujours le contrôle de la capitale du gouvernorat.

Si les Houthis n’en avaient pas été délogés, c’est parce que l’intendance ne suivait pas.

« La résistance attendait impatiemment d’attaquer l’ennemi. Pourtant, [les combattants disaient] ‘‘je ne peux pas y aller les mains vides’’ ».

« La résistance ne dispose que d’armes rudimentaires [pour lutter contre l’ennemi]. Sinon, elle aurait fait des merveilles ».



Province de Bayda, 10 février 2015 : des combattants Houthis dans un véhicule armé affrontent des miliciens armés (AFP)

Il a déclaré que la coalition saoudienne fournissait ses combattants locaux en armes et matériels et qu’elle avait proposé à la coalition un plan pour « libérer » Bayda.

Il a aussi indiqué que la coalition avait installé un camp de formation militaire destiné à la résistance, dans le district d’al-Abr (province au sud-est de Hadramout), point d’entrée terrestre yéménite situé à la frontière saoudienne.

L’entretien s’est déroulé environ un mois avant son fichage et fut retiré un plus tard des vidéos YouTube, mais il est toujours consultable ici.

Même après sa désignation, Qaysi a été interviewé maintes fois sur Al Hadath, chaîne dépendant du réseau d’Al Arabiya TV.

Hadi a, fin juillet, pris la place de Qaysi, sans explications quant aux raisons du limogeage de ce dernier.

Un porte-parole de gouvernement Hadi n’a pas réagi au fichage américain de Qaysi comme terroriste, ni aux allégations quant à ses liens avec AQAP.

Pourvoir des fonds à AQAP

À la différence de Qaysi, qui, d’après certaines sources à Riyad, faisait souvent la navette entre Riyad et le Yémen avant sa désignation et aujourd'hui encore, un autre politique yéménite fiché terroriste par les Américains est installé en Arabie saoudite depuis presque trois ans.

Le Trésor a accusé Abd al-Wahhab al-Humayqani, fiché en 2013, d’avoir contribué à diriger en faveur d’AQAP des fonds fournis par des particuliers en Arabie saoudite et dans d’autres pays.

Humayqani, lui aussi originaire de Bayda, est secrétaire général d'Al Rashad, parti que, selon le Trésor, « AQAP projetait d’utiliser comme couverture au recrutement et à l’entraînement de combattants et comme moyen d’engranger un plus large soutien ».

Les Américains prétendent que le leadership d’AQAP a décidé que Humayqani jouerait un rôle public de chef et de porte-parole du nouveau parti politique, créé en juillet 2012.

Fréquemment présenté par des télévisions sous contrôle saoudien (dont Al Arabiya, Al Hadath et Al Ekhbariya) Humayqani y prêche souvent la montée en puissance de l’action militaire contre les « agents de l’Iran » au Yémen.

Abd al-Wahhab al-Humayqani, désigné comme terroriste en 2013 par les États-Unis, est passé sur la chaîne Al Arabiya en 2015

Dans un entretien avec Al Hadath – en live de Ryad et datant d’avril 2015, presque un mois après le lancement par l’Arabie saoudite de la guerre au Yémen – Humayqani a souligné que les houthis devaient respecter une résolution de l’ONU d’avant la guerre, en appelant à leur retrait de tout le territoire dont ils s’étaient emparés.

« Sinon », précisait Humayqani, « je doute que la coalition laissera les Yéménites tranquilles », ajoutant que la décision des houthis dépendait de l’Iran. 

Début juin, l’Arabie saoudite a inscrit Humayqani sur une liste d’environ 50 « terroristes » censés bénéficier du soutien du Qatar, et a exigé leur extradition de Doha, impliquant de ce fait qu’ils étaient bien installés là-bas. 

Quand on a demandé aux autorités saoudiennes pourquoi Humayquani a soudain posé problème alors qu’il jouissait depuis le début de la guerre d’une totale liberté au royaume, elles n’ont pas souhaité s’exprimer.

Le Département d’État américain n’a pas répondu aux questions sur le comportement de son principal allié dans la guerre contre le terrorisme.

Deux autres Yéménites fichés vivent en Arabie saoudite, sans être encore médiatisés.

Al Hasan Abkar et Abdallah al-Ahdal ont été ajoutés à la liste des terroristes en décembre 2016.

Abkar est lui aussi un leader d’Islah et chef du parti pour la province d’Al Jawf, son lieu de naissance.

Navette entre Arabie saoudite et Yémen

Les houthis se sont emparés d’Al Jawf en 2014, forçant Abkar à fuir et à rejoindre Hadi en Arabie saoudite.

Ce n’est qu’en février 2016, suite à l’expulsion des houthis de la capitale provinciale par les forces alliées soutenues par des frappes aériennes, qu’Abkar a ré-émergé.

Les sources à Riyad indiquent qu’Abkar, comme Qaysi, fait la navette entre Yémen et Arabie saoudite.

Le Trésor prétend qu’« à partir de 2015, Abkar était un commandant d’AQAP responsable des gouvernorats d’Al Jawf et de Marib au Yémen, et qu’avec al-Qaysi, il avait rassemblé des membres d’AQAP pour soutenir des opérations armées, et contribué à fournir des armes aux combattants d’AQAP. Depuis au moins mai 2015, Abkar dirige les combattants d’AQAP qui luttent contre les rebelles houthis au Yémen ».

Quant à Ahdal, chef religieux de Hadrami, le Trésor a déclaré qu’à partir de fin 2013, il a dirigé des combattants étrangers d’AQAP au Yémen, et était responsable de recruter des combattants.

Il a ajouté par ailleurs qu’« à cette époque, il a obtenu, et transféré sous couvert de transactions commerciales, de l’argent pour les combattants étrangers d’AQAP ». Selon certaines sources en Arabie saoudite, Ahdal se trouve toujours dans ce pays.



21 décembre 2015. Des combattants fidèles au président exilé du Yémen, Abd Rabbo Mansour Hadi, circulent à l’arrière d’un camion dans la province de Shabwa, à l’est du port d’Aden, sur la mer Rouge (AFP).

Des houthis de confession zaïdi, la plus proche de l’islam chiite ont, avec l’aide de l’ancien président Saleh et d’une grande partie de l’armée nationale, repris la capitale Sanaa en septembre 2014 et renversé Hadi et son gouvernement, suite à l’impasse des pourparlers nationaux – destinés à mettre fin à trois ans de soulèvements.

Hadi, qui avait fui son assignation à résidence à Sanaa, a demandé à l’Arabie saoudite d’intervenir.

La réponse est arrivée avant même l’arrivée d’Hadi au royaume – qui s’est mis à bombarder le Yémen dès le 25 mars 2015, formant une coalition d’États du Golfe avec le soutien logistique des États-Unis et du Royaume-Uni.

Les objectifs annoncés ont totalement changé : priorité fut donnée pour remettre Hadi au pouvoir, lutter contre « l’expansion » de l’Iran, perçu par les Saoudiens comme représenté par les houthis (les médias saoudiens ont parfois prétendu que les Gardiens iraniens de la révolution avaient été tués en soutenant les houthis pendant la guerre) et réagir à une menace émanant de la branche d’al-Qaïda au Yémen.

Hadi et son gouvernement restent pour la plupart en exil à Riyad, et pas un seul Iranien n’a été tué. Pendant ce temps-là, AQAP a renforcé sa position et accumulé d’immenses moyens financiers, aux dires de beaucoup.

Max Abrahms, professeur de sciences politiques à la Northeastern University (Boston) et expert en terrorisme, pense que « des groupes salafistes comme l’EI ou al-Qaïda » ne sont pas contrés par l’Arabie saoudite, contrairement à ce que prétendent ses hauts responsables.

« Regardez ce que font les Saoudiens au Yémen. De toute évidence, ils ont l’intention de contrer les houthis, pas AQAP. Cette guerre est une véritable honte », a souligné Abrahms.

AQAP s’est-elle volatilisée dans le désert ?

Mukalla, ville portuaire et capitale de Hadramout, donne un exemple désormais fréquent de la façon dont l'Arabie saoudite s’occupe visiblement d’al-Qaïda.

AQAP s’en est emparée quelques jours après le lancement de la campagne par la coalition saoudienne en mars 2015, sans, par la suite, une seule frappe aérienne contre la région.

Ce n’est qu’après l’énorme attention médiatique consacrée aux affaires lucratives et au gouvernement autonome d’AQAP dans la ville que les forces des Émirats arabes unis ont repris la ville début 2016. Les habitants ont déclaré à MEE qu’AQAP s’était alors tout simplement volatilisée dans le désert.

Le royaume a désormais besoin d’AQAP car ils sont présents sur de nombreux fronts

- Abdurazaq al-Jamal, expert

Et la coalition a beau revendiquer avoir éliminé 800 combattants d’al-Qaïda lors de la prise de Mukalla, on ne dispose d’aucune preuve. 

L’Arabie saoudite pourrait avoir de bonnes raisons de ne pas prendre de mesures contre AQAP ou des membres, au moins pour le moment, note un analyste yéménite.

« Le royaume a désormais besoin d’eux, car ils sont présents sur de nombreux fronts », indique Abdurazaq al-Jamal, expert spécialiste des groupes islamistes.

Pourtant, cette guerre brutale et destructrice a entraîné des dommages collatéraux : elle a engendré une crise humanitaire catastrophique dans ce qui était déjà le pays le plus pauvre de la région.

 

Traduction de l’anglais (original) par Dominique Macabies.