La torture en Égypte « peut constituer un crime contre l'humanité », selon Human Rights Watch

La torture en Égypte « peut constituer un crime contre l'humanité », selon Human Rights Watch

#AutomneÉgyptien

L'utilisation répandue et systématique de la torture par les services de sécurité égyptiens encourage un nouveau cycle d’agitations similaire à celui de 2011, prévient Human Rights Watch dans un nouveau rapport

Les forces de sécurité égyptiennes dans un quartier d'Alexandrie (AFP)
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06 septembre 2017
Last update: 
Wednesday 6 September 2017 11:33 UTC
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06 septembre 2017

L’utilisation systématique de la torture par les autorités égyptiennes pourrait constituer un possible crime contre l'humanité et provoquer davantage de troubles dans le pays, prévient un nouveau rapport de Human Rights Watch (HRW).

Le rapport cite notamment le cas de Khaled*, arrêté à Alexandrie et conduit au siège du ministère de l'Intérieur de la ville en janvier 2015.

« Vous êtes à leur merci », a-t-il déclaré à Human Rights Watch.

« Ils m’ont dit : ’’Tu feras tout ce qu’on te dira de faire’’. Ils m'ont électrocuté. Dans la tête, les testicules, sous les aisselles. Ils chauffaient de l'eau et me la jetaient dessus. Chaque fois que je perdais connaissance, ils me la jetaient dessus. »

Khaled, qui nie les accusations portées contre lui, déclare avoir été torturé pendant six jours à l'aide de fils électriques jusqu'à ce qu'il accepte de lire, face à la caméra, une confession préparée à l’avance indiquant qu'il avait incendié des véhicules de police sur ordre des Frères musulmans. Aucun contact avec des proches ou des avocats n’était autorisé, précise le rapport.

Human Rights Watch détaille comment les policiers et agents égyptiens de la sécurité nationale font un usage systématique de la torture – coups, secousses électriques, positions de stress et viols – lors de leurs enquêtes sur des personnes suspectées de dissidence ou en guise de punition. 

« Le président Sissi a, dans les faits, donné aux policiers et agents de la sécurité nationale le feu vert pour utiliser la torture chaque fois qu'ils le souhaitent »

- Joe Stork, directeur de HRW pour le Moyen-Orient

Commentant le rapport publié ce mercredi, le directeur de HRW pour le Moyen-Orient, Joe Stork, a tenu le président égyptien Abdel Fatah al-Sissi pour responsable de cette situation.

« Le président Sissi a, dans les faits, donné aux policiers et agents de la sécurité nationale le feu vert pour utiliser la torture chaque fois qu'ils le souhaitent.

« L'impunité pour des faits de torture a fait beaucoup de mal à des centaines d'Égyptiens dans le passé et a posé les bases de la révolte de 2011 », a-t-il déclaré, expliquant que la poursuite de ce « crime odieux [la torture] à travers le pays encourage un autre cycle d'agitations ».

 


Dans son rapport, qui s’appuie sur des entretiens réalisés avec dix-neuf anciens détenus et la famille d'un vingtième, tous torturés entre 2014 et 2016, HRW déclare que la torture est pratiquée dans les commissariats et bureaux de la sécurité nationale à travers le pays depuis de nombreuses années.

HRW a également examiné des dizaines de rapports sur la torture produits par des groupes de défense des droits de l’homme et des médias égyptiens, y compris un rapport de la Coordination égyptienne pour les droits et les libertés (ECRF) qui identifie trente personnes décédées des suites de la torture lors de leur détention dans des postes de police et d’autres sites de détention du ministère de l'Intérieur entre août 2013 et décembre 2015, et quatorze autres en 2016.

En vertu du droit international, la torture est un crime relevant de la compétence universelle qui peut être poursuivi dans n'importe quel pays au monde.

Les États sont tenus d'arrêter et de mener une enquête sur toute personne soupçonnée de manière crédible d’avoir participé à des actes de torture et se trouvant sur leur territoire, et de procéder à des poursuites judiciaires ou à les extrader afin qu’elles soient jugées.

Confessions forcées

Les détenus interrogés pour le rapport ont confié comment les forces de sécurité utilisaient régulièrement la torture lors de leurs enquêtes afin d’obliger les détenus politiques à avouer ou divulguer des informations.

« Vous êtes à leur merci »

- Khaled, ancien détenu

Dans cinq des vingt cas examinés par HRW, les agents de sécurité auraient utilisé la torture pour obliger les suspects à lire des aveux pré-écrits. Les confessions sont filmées et parfois diffusées sur les réseaux sociaux par le ministère de l'Intérieur.

La torture cesse généralement une fois que les policiers et agents de sécurité ont obtenu des aveux ou le nom des amis et connaissances des suspects, précise le rapport.

Les tortures et interrogatoires peuvent également servir de prélude à des poursuites judiciaires, dont certaines se terminent par un procès.

Techniques de torture

Les anciens détenus interrogés par HRW ont décrit les techniques de torture dont ils ont été victimes comme étant similaires à « une chaîne d'abus visant à préparer des cas fabriqués contre des dissidents présumés ».

Les personnes interrogées ont déclaré à HRW que cette « chaîne » commençait généralement par « une arrestation arbitraire, se poursuivait par la torture et des interrogatoires pendant des périodes de disparition forcée, et se concluait par une présentation devant les magistrats, qui font souvent pression sur les détenus afin qu’ils confirment leurs aveux et qui ne prennent aucune mesure pour enquêter sur les violations commises à leur encontre ».



Les forces de sécurité égyptiennes montent la garde lors d'une manifestation dans le centre du Caire en avril 2016 (AFP)

Décrivant les séances d'interrogatoire, les anciens détenus cités dans le rapport ont indiqué que les agents de sécurité avaient l’habitude de « soumettre les suspects menottés, dénudés et les yeux bandés à des secousses électriques provoquées par un pistolet électrique paralysant, souvent dans des zones sensibles telles que les oreilles ou la tête ».

Pendant les interrogatoires, les officiers font également subir aux détenus des positions de stress, dont l’une consiste à menotter les mains du suspect derrière son dos, placer les menottes sur le bord supérieur d'une porte et le suspendre au-dessus du sol – une position qui cause des douleurs atroces dans le dos et les épaules, provoquant parfois des luxations.

La deuxième position, appelée « poulet » ou « grill » dans le rapport, consiste à installer le suspect sur le dos et à placer ses genoux et ses bras autour d’un bâton ou d’une barre.

Un long passé de torture

Selon le rapport, depuis que l’armée a renversé l'ancien président Mohammed Morsi en 2013, « les autorités [égyptiennes] ont reconstitué et élargi les instruments répressifs qui ont défini le règne de Moubarak ».

Le rapport affirme en outre que la régularité de l’usage de la torture et l'impunité de sa pratique ont découragé ceux qui en sont victimes de déposer plainte auprès des procureurs, n’ayant aucun espoir quant au fait que leurs agresseurs soient tenus pour responsables.

Bien que la justice ait officiellement enquêté sur au moins 40 cas de torture entre juillet 2013 et décembre 2016, HRW indique que ce chiffre n'est qu'une fraction des centaines d’allégations à ce sujet.

Les faits recueillis « conduisent à la conclusion incontestable que la torture est une pratique systématique en Égypte »

- Comité des Nations unies contre la torture

Parallèlement, HRW n'a trouvé que six cas de verdicts de culpabilité rendus contre des agents du ministère de l'Intérieur. Tous ces verdicts sont en appel et aucun n'implique l'Agence de sécurité nationale, précise le rapport.

HRW a pour la première fois documenté l’usage de techniques de torture en Égypte dans un rapport en 1992.

L'Égypte est le seul pays à faire l'objet de deux enquêtes publiques du Comité des Nations unies contre la torture. En 2017, ce dernier a écrit que les faits recueillis « conduisent à la conclusion incontestable que la torture est une pratique systématique en Égypte ».

 

*Le nom a été modifié par HRW pour des raisons de sécurité.

Traduit de l’anglais (original).