Le blocus du Yémen par l’Arabie saoudite aggrave la flambée des prix, les pénuries et la famine

Le blocus du Yémen par l’Arabie saoudite aggrave la flambée des prix, les pénuries et la famine

#GuerreYémen

Les organismes humanitaires et les ONG ont condamné le blocus qui, selon les Yéménites, n’aura que très peu d’impact sur les rebelles houthis

Un enfant yéménite présente les symptômes du choléra dans un hôpital à Al Hudaydah, le 5 novembre 2017 (AFP)
Correspondant de MEE's picture
13 novembre 2017
Last update: 
Monday 13 November 2017 16:02 UTC
Last Update French: 
13 novembre 2017

TA’IZZ, Yémen – Des patients dans l’impossibilité de quitter le pays pour bénéficier d’un traitement médical susceptible de leur sauver la vie. Des familles qui vendent leurs bijoux pour faire face à la flambée des prix des produits alimentaires. Le prix du gazole multiplié par deux, qui entraîne une hausse du coût des transports.

Le blocus du Yémen mis en place par l’Arabie saoudite a frappé durement le pays qui fait face à un conflit sanglant depuis bientôt trois ans.

« Tout le monde achète le plus de blé possible pour le stocker dans des barils et le conserver longtemps »

- Najeeb Awadh

Des gens affluent de toute part dans les rues pour acheter des produits de première nécessité alors que les prix flambent, et les marchands craignent de se retrouver à court de marchandises importées.

Ouvrier en bâtiment, Najeeb Awadh, la cinquantaine, vit dans la ville de Ta’izz et se retrouve souvent au chômage. Il a du mal à subvenir aux besoins de sa famille de six enfants. Lorsqu’il a entendu parler du blocus, Najeed Awadh a réalisé qu’ils n’avaient pas les moyens de se payer des produits de première nécessité, il est donc allé vendre les bijoux de sa femme avant de se précipiter au marché.



Un enseignant non rémunéré ramène chez lui des vivres provenant de l’aide alimentaire du Centre du roi Salmane à Ta’izz (MEE)

« La nourriture est plus précieuse que les bijoux », affirme-t-il. « L’Arabie saoudite a imposé un blocus au Yémen et nous ne trouvons plus de nourriture sur les marchés. Tout le monde achète le plus de blé possible pour le stocker dans des barils et le conserver longtemps. J’ai acheté trois sacs de blé de 50 kg ».

Ces sacs de 50 kg de blé valaient 6 000 rials yéménites (20 euros) pièce. À l’heure actuelle, ils sont passés à 7 000 rials pièce (23 euros).

Najeed Awadh a également acheté de l’huile, de la graisse, du sucre et d’autres produits de base à des prix beaucoup plus élevés que d’habitude. Certains marchands dont les stocks s’épuisent ont même refusé de vendre leurs produits.

« Acheter les vivres à un prix élevé c’est mieux que rien. Nous craignons de ne plus trouver de nourriture sur les marchés dans les jours qui viennent, c’est pourquoi j’achète les produits à prix fort ».

D’abord les missiles, ensuite le blocus

Le blocus du Yémen a été annoncé lundi par l’agence de presse officielle SPA en ces termes : « Le commandement des forces de la coalition a décidé de fermer temporairement tous les accès yéménites aérien, maritime et terrestre ».

Cette mesure a été prise après l’interception par la défense aérienne saoudienne d’un missile tiré par les Houthis près de l’aéroport de Riyad samedi. La coalition a qualifié « d’escalade dangereuse » cet acte perpétré par les Houthis alliés de l’Iran.

Mais l’impact du missile s’est fait sentir jusque dans les rues de certaines villes comme Ta’izz. Jameel Hasan, un marchand, réfute les allégations selon lesquelles les marchés créent une situation de monopole sur les importations en faisant flamber les prix pour tirer profit du blocus et rejeter la responsabilité sur la hausse du prix du carburant.

Les hausses de prix sont difficiles à supporter. Lundi dernier, les 20 litres de pétrole ont augmenté de 4 000 à 7 000 rials yéménites environ (de 13 à 23 euros) dans les provinces du nord. À Aden et dans les régions voisines, son prix a doublé pour passer de 3 500 à 7 000 rials yéménites (de 11 à 23 euros). Le carburant a connu des hausses similaires.



Le port de la mer Rouge d’Al Hudaydah au Yémen, détenu par les rebelles, le 7 novembre 2017 (AFP)

« Aujourd’hui nous ne pouvons vendre que les produits que nous avons en stock dans nos magasins. Nous ne pouvons plus rien importer, c’est pourquoi certains marchands ont dû arrêter de vendre. Si nous vendons nos marchandises au prix où nous les vendions avant, nous ne serons plus en mesure d’acheter de nouveaux produits à l’avenir et nous irons droit à la faillite. J’espère que l’Arabie saoudite autorise quelques navires marchands à accoster dans les ports du Yémen, sans quoi nous serons confrontés à une véritable crise ».

Lundi dernier, le mécanisme de vérification et d’inspection des Nations unies pour le Yémen (UNVIM), qui est chargé de contrôler le transport de marchandises vers le pays, a demandé à tous les navires marchands amarrés à Al Hudaydah et à Saleef de quitter le pays immédiatement en raison des « conditions de sécurité actuelles ».

L’agence des Nations unies, basée à Djibouti, a déclaré qu’elle avait temporairement suspendu jusqu’à nouvel ordre de nouvelles autorisations d’accoster pour tous les bateaux en direction du Yémen.

Le port d’Aden a rouvert le 8 novembre, mais les prix et la pénurie de marchandises n’ont pas changé. De son côté, le port d’Al Hudaydah –sous contrôle houthi comme les régions voisines – reste fermé.

CICR : on ne peut pas laisser les médicaments s’abîmer

La coalition menée par l’Arabie saoudite a déclaré que les intervenants et l’approvisionnement humanitaires seraient toujours autorisés à aller et venir malgré le blocus. Mais mardi dernier les Nations unies ont indiqué que les effets de cette mesure commençaient déjà à se faire sentir et ont appelé à lever le blocus.

« Nous n’avons pas été autorisés à atterrir aujourd’hui », a rapporté lundi dernier Farhan Haq, porte-parole des Nations unies. « Nous pensions envoyer deux avions mais les vols sont suspendus pour le moment ».

Jens Laerke, porte-parole du Bureau de coordination des affaires humanitaire des Nations unies (UNOCHA), a fait remarquer aux journalistes à Genève : « Si l’accès à ces canaux, à ce lien vital n’est pas possible, c’est la catastrophe pour la population, confrontée à ce qui est déjà qualifié de pire crise humanitaire mondiale. L'entrée de carburant, de nourriture et de médicaments importés doit être autorisée dans le pays. La question de l’accès revêt une importance colossale ».

Le problème est très sérieux. Au Yémen, l’UNOCHA estime que 20,7 millions d’habitants ont besoin d’aide humanitaire ou de protection quelconque, dont 9,8 millions environ ont un besoin d’aide urgent. 

On estime à 17 millions – soit 60 % de la population – les habitants qui vivent dans l’insécurité alimentaire, tandis que sept millions d’entre eux ne savent pas ce qu’ils mangeront demain et sont menacés de famine.

« On ne peut pas laisser l’insuline bloquée à la frontière car elle doit être réfrigérée »

- Robert Mardini, CICR

Mardi dernier, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a appelé à ouvrir les accès aérien, portuaire et terrestre des frontières yéménites afin de permettre le ravitaillement humanitaire de produits vitaux dans le pays.

« Les lignes aériennes pour l’approvisionnement humanitaire au Yémen doivent restées ouvertes », a déclaré dans un communiqué Robert Mardini, directeur régional du CICR pour le Proche et Moyen-Orient. « Les vivres, médicaments et autres produits de première nécessité sont essentiels pour la survie de 27 millions de Yéménites déjà affaiblis par un conflit qui sévit depuis bientôt trois ans ».

Des pastilles de chlore qui ont été envoyées par la Croix-Rouge pour la prévention du choléra, n’ont pas obtenu l’autorisation d’entrer sur le territoire par la frontière-Nord du Yémen, déplore Robert Mardini. Du matériel médical, notamment 50 000 flacons d’insuline, était censé arriver la semaine prochaine.

« On ne peut pas laisser l’insuline bloquée à la frontière car elle doit être réfrigérée. Si nous ne trouvons pas rapidement de solution au blocus, les conséquences humanitaires risquent d’être dramatiques », ajoute Mardini.

La souffrance des patients

Les patients yéménites recherchent souvent des traitements à l’étranger pour les pathologies dangereuses car ils ne trouvent pas les médicaments dont ils ont besoin chez eux. De nombreux professionnels du monde médical ont également quitté le pays lorsque la guerre a éclaté.

Au ministère de la Santé à Sanaa, une source a déclaré à MEE sous couvert d’anonymat par crainte de représailles : « Une intensification du blocus yéménite par l’Arabie saoudite pourrait mettre en danger les traitements de centaines de patients. Certains d’entre eux risquent de mourir en raison du blocus ».

La coalition menée par l’Arabie saoudite a déjà utilisé cette tactique par le passé, en fermant l’aéroport de Sanaa en août 2016. À l’époque, quinze groupes humanitaires avaient demandé dans un communiqué commun sa réouverture, alors que des millions de Yéménites avaient été réellement pris au piège et la libre circulation de l’aide humanitaire et des marchandises avait été empêchée par la fermeture.



L’aéroport de Sanaa toujours fermé en janvier 2017 (AFP)

Quatre mois plus tard, les Nations unies estimaient que la fermeture avait privé près de 20 000 malades de soins médicaux vitaux qu’ils auraient pu obtenir à l’étranger.

Mais l’aéroport de Sanaa est encore fermé aujourd’hui.

La source au ministère a ajouté : « L’année dernière, le ministère de la Santé et certaines ONG ont appelé la coalition menée par l’Arabie saoudite à rouvrir l’aéroport de Sanaa. Mais leur sommation n’a pas eu d’effet. Cela n’a fait que renforcer le blocus du Yémen. L’Arabie saoudite doit prendre pour cibles les Houthis et non la population civile. Nous devons dénoncer les Houthis, mais si le blocus n’est pas levé alors nous devrons dénoncer la situation ».

Cependant le blocus a ses partisans.

« Il est possible que la coalition soit informée de la livraison d’armes aux Houthis en ce moment ».

- Fadhl al-Rabie, Centre d’études stratégiques de Madar

Fadhl al-Rabie qui dirige le Centre d’études stratégiques de Madar à Aden, commente : « On savait que l’Iran fournissait toujours clandestinement des armes aux rebelles houthis. Il est normal que l’Arabie saoudite ferme les ports alors que le trafic d’armes menace leur pays et les nations du Golfe. Par ailleurs, la coalition a averti que la fermeture des ports était une mesure temporaire. Il est possible que la coalition soit informée de la livraison d’armes aux Houthis en ce moment ».

Il ajoute que la coalition menée par l’Arabie saoudite avait pris conscience des besoins en matière d’aide humanitaire et que la fermeture ne serait pas prolongée.

Pour tous ceux qui sont sans emploi comme Najeeb Awadh, plus le blocus sera levé rapidement, mieux ce sera. « C’est une sorte de punition collective car tous les Yéménites en sont victimes. J’espère simplement que l’Arabie saoudite y mettra fin rapidement ».

 

Traduction de l’anglais (original) par Julie Ghibaudo.