Le grand défi de l'YPG : les relations arabo-kurdes en Syrie

Le grand défi de l'YPG : les relations arabo-kurdes en Syrie

#Kurdes

Alors que l'YPG se prépare pour une offensive sur la ville-frontière de Tel Abyad, la question se pose de savoir comment les citoyens arabes réagiront face à une force majoritairement kurde

Les combattants armés kurdes appartenant aux Unités de protection du peuple photographiés en octobre 2013 (AFP)
- Yvo Fitzherbert's picture
06 avril 2015
Last update: 
Tuesday 6 October 2015 10:19 UTC
Last Update French: 
06 octobre 2015

« A Racca et à Tel Abyad, Daech nous donne, à nous Arabes, un sentiment de sécurité et de confiance en nous-mêmes. Ils s'occupent de nos intérêts », a expliqué Muhammad Alaaid, un Arabe de Racca. Il répond à Middle East Eye depuis la ville turque de Sanliurfa, proche de la frontière syrienne. Muhammad parle régulièrement à sa famille qui vit à Racca – la capitale officieuse de Daech - et à Tel Abyad, une ville située juste au nord de Racca, à la frontière turque.

Tel Abyad revêt une importance fondamentale pour deux raisons. La première est qu'il s'agit du principal point d'entrée des combattants qui rejoignent le front depuis la Turquie. La seconde, c'est que Tel Abyad est l'unique ville qui empêche de relier le canton de Cezire à Kobané, un objectif de longue date pour l'administration autonome de Rojava. Rojava est une zone à dominance kurde divisée en trois cantons - Cezire, Kobané et Afrin - qui prône un modèle d'autonomie intégrée au sein de la Syrie. Sachant que de nombreuses attaques de Daech sur Kobané ont été lancées depuis Tel Abyad, l'administration de Rojava estime que le contrôle de Tel Abyad sera déterminant pour assurer la sécurité de la ville libérée de Kobané.

Déplacement des Kurdes

Néanmoins, il est clair que la bataille pour Tel Abyad ne sera pas aisée. Avec l'avancée de Daech, les territoires qui regroupent des ethnies et des religions différentes sont soumis à un processus de « sunnification » et d'« arabisation ». Lorsque Daech s'est emparé du nord de l’Irak l'an dernier, cela a conduit à l’exode massif de Yézidis et de chrétiens.

La Syrie ne fait pas exception. Avant que la guerre syrienne n'éclate, la ville de Tel Abyad accueillait des Arabes, des Kurdes, des Arméniens et des Turkmènes. 30 à 40 %de la population était kurde. Mais depuis que Daech a pris le contrôle de la ville fin 2013, les Kurdes se sont enfuis vers la Turquie, vers Kobané et vers Serekaniye (une ville kurde syrienne située à l'est de Tel Abyad).

« Nous nous sentons menacés, et beaucoup de mes amis ont été tués », a confié Ibrahim Muslim, un Kurde de Tel Abyad qui a officié au parlement d'opposition de la province de Racca avant de quitter la Syrie en 2013. Ibrahim, qui vit désormais à Sanliurfa, a également exprimé son désir de revenir dans sa ville : « Certains chrétiens que je connais et qui se sont enfuis pour échapper à Daech ne veulent pas revenir. Et cela, je peux le comprendre. Mais pour nous, les Kurdes, c'est différent : notre chez-nous est là-bas ».

Ibrahim a poursuivi son explication en mentionnant la montée des tensions entre Kurdes et Arabes, et a accusé les Arabes d’être à l’origine des malheurs infligés aux Kurdes. « Les Arabes sont à blâmer pour la montée en puissance de Daech. Pendant que nous fuyions, ils en ont profité pour s'emparer de nos maisons et de nos biens en rejoignant Daech. »

Daech et pots-de-vin

Un autre Kurde de Tel Abyad, Baran Mustafa (nom fictif), y est récemment retourné pour délivrer son frère qui avait été emprisonné par Daech. Deux mois auparavant, au moment où les Kurdes fêtaient bruyamment leur victoire à Kobané, le frère de Baran s’était exclamé devant un groupe d'amis que les Unités de protection du peuple (YPG) avanceraient désormais rapidement vers Tel Abyad. Le jour suivant, il était arrêté par Daech à Tel Abyad et mis en prison.

« Mes parents, qui vivent encore là-bas, m'ont contacté et m'ont dit de venir le sauver », a raconté Baran à MEE. « Avant d'y aller, » a-t-il précisé en frottant ses joues rasées de près, « je me suis laissé pousser la barbe pour mieux me fondre dans la population. » Il a ajouté que les barbes étaient omniprésentes et qu’à Tel Abyad, les barbiers n'étaient plus autorisés à pratiquer leur profession. « Y aller sans barbe aurait été une folie. »

Baran décrit deux types de membres de Daech : les Arabes locaux, qui ont rejoint les rangs du groupe après qu’il a pris le contrôle de la ville, et les étrangers. « Les étrangers sont le noyau dur de Daech. Ils croient vraiment à son idéologie et il vaut mieux que vous évitiez de croiser leur chemin. Mais les locaux, ce sont mes anciens voisins, on a grandi ensemble, alors pourquoi voudraient-ils m'arrêter ? »

Baran a négocié la libération de son frère en passant par ses contacts locaux. « J'ai donné 5 000 dollars à l'un d'entre eux et je lui ai demandé de me ramener mon frère. » Des arrangements de la sorte sont monnaie courante, et Baran a indiqué que certains payaient des sommes encore plus importantes : « En général, Daech demande 10 000 dollars pour les femmes yézidies qu’il retient prisonnières ».

Pourquoi Daech est-il populaire ?

Dans la guerre qui oppose les Kurdes à Daech, on parle beaucoup des différences idéologiques très marquées qui les divisent. Cependant, de nombreux réfugiés auxquels MEE s’est adressé estiment que la raison pour laquelle Daech a reçu tant de soutien auprès des Arabes de Tel Abyad est davantage d'ordre pragmatique qu'idéologique. L'exil des Kurdes leur a profité matériellement.

Baran explique : « Aujourd'hui, suite à la fuite des Kurdes, Daech offre aux Arabes un niveau de confort accru et, pour cette raison, ces derniers ne veulent pas que nous, les Kurdes, nous revenions ». Inquiétés par les encouragements prodigués par l'YPG aux Kurdes afin qu'ils retournent à Tel Abyad, de nombreux Arabes souhaitent désormais que Daech protège leurs biens récemment acquis.

Muhammad Alaaid, l'homme de Racca, a tenu à ce que MEE comprenne bien qu’« avant la guerre, les Arabes et les Kurdes étaient comme des frères. Mais maintenant nous avons peur les uns des autres, et nous nous méfions les uns des autres ». Pour Muhammad, l'émergence de l'YPG en tant qu'acteur de poids au nord de la Syrie est une menace. Je lui ai demandé s'il pensait que l'YPG volait les terres, et il a répondu par la rhétorique : « Si c’était votre chambre, et que d'autres venaient et la prenaient, est-ce que vous l'accepteriez ? ». Muhammad ne doute pas que les Arabes défendront Daech contre les avancées de l'YPG.

L'YPG peut-il surmonter les soupçons à son encontre ?

Les soupçons que de nombreux Syriens arabes nourrissent à l'égard de l'YPG sont bien connus. Les médias de l'opposition arabe traduisent souvent leur nom en le déformant d’« Unités de protection du peuple » en « Unités de protection des Kurdes ». A mesure que l’influence des membres de l'YPG s'accroît au nord de la Syrie, croissent également les soupçons portant sur leurs ambitions séparatistes.

Néanmoins, Enver Muslim, le Premier ministre du canton de Kobané, a indiqué que l'YPG, loin d'être un groupe séparatiste, se penche sur la mise en place d'un modèle fédéral : « Le système autonome local de Kobané représente un modèle d'avenir pour l'ensemble de la Syrie. Nous souhaiterions voir ce système de cantons développé à l'échelle du pays ».

L'administration kurde des cantons autonomes a toujours placé l'accent sur la protection qu'elle offrait aux minorités. Dans la région de Cezire, les bataillons arabes et assyriens font partie intégrante des forces militaires de l'YPG. Cheikh Humeydi Denhan, chef de la tribu arabe des Shammar, est le co-président du Parti de l'union démocratique (PYD) du canton de Cezire (l’YPG est la branche militaire du PYD). Le cheikh est un exemple de coopération entre les communautés arabes et kurdes sur lequel l'YPG espère bien s'appuyer.

Sherwan Qasem, un Kurde syrien qui travaille maintenant pour Médecins Sans Frontières à Kilis, la ville-frontière turque, a indiqué : « L'exemple de Cheikh Humeydi Denhan du clan Shammar est exactement le modèle de coopération que les Kurdes recherchent pour la région de Rojava. Le problème, c'est que la plupart des Arabes n'y croient pas ».

Même s'il ne bénéficie pas de la confiance totale des communautés arabes, l'YPG a pris grand soin de ne pas accroître les tensions dans la région. Entre Tel Abyad et Serekaniye se trouvent une centaine de villages arabes qui étaient initialement kurdes. Dans les années 70, le régime Assad a mené une politique d'arabisation à la frontière turque, principalement en déplaçant les populations rurales kurdes. Mais au lieu de prendre le contrôle de ces villages et de les restituer aux Kurdes, l'YPG ne les a pas inquiétés.

Dans la banlieue de Sanliurfa, MEE s'est rendu dans une école islamique de Syriens dirigée par Muhammad, un Kurde accueillant qui est originaire de la ville syrienne d’Haseke. L'école héberge plus de soixante Syriens qui ont échappé au conflit. « L'idée de cette école islamique est d'enseigner la vraie voie de l'islam. Lorsque nous voyons des jeunes gens attirés par Daech, nous les amenons ici et leur montrons que Daech n'a rien à voir avec l'islam », a expliqué Naksibendi. Un des nouveaux arrivants de l'école était un imam arabe d'un village proche de la ville de Qamishlo. Deux mois auparavant, Daech était entré dans son village, et lorsqu'il devint évident que l’imam n’apporterait même pas un soutien de façade au groupe, il fut contraint de fuir vers la Turquie.

« Pendant des mois, mon village avait été sous le contrôle de l'YPG. Les Kurdes ne m'avaient jamais rien fait, mais quand Daech est arrivé, ce sont les Arabes qui ont détruit ma maison », raconte Naksibendi. Néanmoins, bien que tenant à exprimer sa colère envers Daech, il s'est montré hésitant à l'idée de soutenir l'YPG. « Ma famille ne soutiendra jamais complètement l'YPG. Je leur suis reconnaissant pour la sécurité qu'ils nous ont apportée, mais de nombreux Arabes pensent qu'ils ne nous représentent pas suffisamment. »

De telles réticences à soutenir l'YPG sont un défi que le groupe doit relever. Mais un espoir se dessine à l'horizon. Le Burkan al-Furat, une coalition militaire regroupant l'YPG et plusieurs forces arabes - dont les Rebelles arabes de Racca qui se sont battus aux côtés de l'YPG pour la défense de Kobané – prend part à l'avancée contre Daech. Une telle alliance sera primordiale pour convaincre les Arabes qu'ils sont une force légitime. S'ils y parviennent, cette alliance pourrait devenir un jalon majeur pour une coopération arabo-kurde visant à défaire Daech. Le défi consistant à convaincre les citoyens arabes est assurément de taille et il s’agit, de bien des façons, du plus grand défi de l'YPG s’il veut réussir à mettre en œuvre son projet en Syrie.
 

Traduction de l'anglais (original).