Le roi de Jordanie accuse la Turquie d’envoyer des terroristes en Europe

Le roi de Jordanie accuse la Turquie d’envoyer des terroristes en Europe

#Diplomatie

Abdallah II a déclaré aux sénateurs américains que des radicaux étaient « manufacturés en Turquie ». La Jordanie dément

Le roi de Jordanie, Abdallah II, et le président turc, Recep Tayyip Erdoğan (AFP)
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29 mars 2016
Last update: 
Tuesday 29 March 2016 8:00 UTC
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29 mars 2016

Middle East Eye est en mesure de révéler que le roi Abdallah de Jordanie a accusé la Turquie d’exporter des terroristes en Europe lors d’une rencontre de haut niveau avec des hommes politiques américains en janvier. 

Le roi a affirmé que la plus grande crise de réfugiés qu’a jamais connue l’Europe n’était pas accidentelle, et que ne l’était pas non plus la présence de terroristes parmi eux : « Le fait que des terroristes vont en Europe participe de la politique turque et la Turquie continue de ne recevoir qu’une légère tape sur la main et d’être laissée tranquille ».

Lorsque l’un des députés présents lui a demandé si le groupe État islamique (EI) exportait du pétrole en Turquie, Abdallah a répondu : « Absolument ».

Abdallah II a exprimé ces remarques pendant un vaste débriefing donné devant le Congrès américain le 11 janvier dernier, le jour où une rencontre avec le président américain Barack Obama a été annulée.

La Maison Blanche a été contrainte de nier qu’Obama avait snobé l’un des plus proches alliés de l’Amérique au Moyen-Orient, attribuant l’annulation à « un problème d’agenda ». Obama et Abdallah s’étaient toutefois rencontrés brièvement dans la base de l’armée aérienne Andrews un jour auparavant. 

Étaient présents lors de la réunion les présidents et membres des comités du Sénat chargés des renseignements, des relations étrangères et des services armés, dont les sénateurs John McCain et Bob Corker, et les sénateurs Mitch McConnell et Harry Reid, présidents respectivement de la majorité et de l’opposition au Sénat.

Selon un compte-rendu détaillé de la réunion consulté par MEE, le roi a ensuite expliqué ce qu’il pensait être la motivation du président turc, Recep Tayyip Erdoğan.

Abdallah a déclaré qu’Erdoğan croyait en une « solution islamique radicale pour la région ».

Il a répété : « La Turquie a cherché une solution religieuse pour la Syrie, alors que nous cherchons des éléments modérés au sud et que la Jordanie a insisté pour une troisième option qui ne permettrait pas une option religieuse. »

Le roi a présenté la Turquie comme l’un des défis stratégiques du monde.

« Nous sommes constamment forcés de traiter des problèmes tactiques contre l’EI mais pas de la question stratégique. Nous oublions la question [des] Turcs, qui ne sont pas avec nous sur cela stratégiquement. »

Il a soutenu que la Turquie n’avait pas seulement assisté des groupes religieux en Syrie et laissé entrer des combattants étrangers sur son sol, mais qu’elle aidait aussi des milices islamistes en Libye et en Somalie.

Abdallah a affirmé que la « radicalisation était manufacturée en Turquie » et a demandé aux sénateurs américains pourquoi les Turcs étaient en train d’entraîner l’armée somalienne.

Le roi a invité les politiciens américains présents lors de la réunion à interroger les présidents du Kosovo et de l’Albanie au sujet des Turcs.

Abdallah II a affirmé que les deux pays suppliaient l’Europe de les inclure avant que ne le fasse Erdoğan. 

Abdallah II a été appuyé dans ses remarques par son ministre des Affaires étrangères, Nasser Judeh, qui a déclaré que le président albanien Bujar Nishani était un catholique marié à une musulmane, et que c’était-là un modèle qui devait être protégé dans un pays à majorité musulmane.

Judeh a déclaré que lorsque la campagne de bombardements russe a empêché Ankara d’établir des zones sécurisées au nord de la Syrie pour stopper le flux de réfugiés venant en Turquie, « la Turquie a déversé les réfugiés sur l’Europe ».

Tant Judeh qu’Abdallah ont critiqué l’accord de 3 milliards de dollars offert par l’Europe à la Turquie, observant que la Turquie avait seulement 2 millions de réfugiés syriens sur une population de 70 millions, tandis que la Jordanie faisait face à « un plus grand problème proportionnellement ».

La Jordanie et la Turquie sont officiellement alliées. Le Premier ministre turc, Ahmed Davutoglu, a annulé une visite officielle en Jordanie suite au dernier attentat à la bombe dans le pays, qui a fait 34 morts le 13 mars dernier à Ankara.

Les Faucons de la liberté du Kurdistan (TAK), une sous-branche du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, ont revendiqué l’attaque. 

Devant les sénateurs, Abdallah a soutenu que la Turquie utilisait les Kurdes comme « excuse » pour sa politique en Syrie.

Galip Dalay, directeur de recherche au al-Sharq Forum et chargé de recherche sur la Turquie et les affaires kurdes au Centre d’études d’Al Jazeera, a indiqué qu’il était erroné de dépeindre la Turquie comme un pays ayant pour but stratégique l’établissement d’un gouvernement islamiste en Syrie.

« La Turquie a fait de son mieux au cours des huit premiers mois de la crise syrienne pour trouver une solution politique à la crise, qui aurait inclus [le président syrien] Bachar al-Assad. À l’époque, la Turquie était critiquée dans la région et en Occident pour être trop complaisante envers le régime d’Assad et trop optimiste quant à sa possibilité de réformes. Quand il est apparu clairement, après huit mois de tentatives laborieuses, qu’Assad n’avait pas la moindre intention d’initier un processus politique et démocratique pour répondre aux demandes des manifestants, la Turquie a jeté tout son poids derrière l’opposition. »

Dalay a assuré que l’accusation selon laquelle la Turquie achetait du pétrole au groupe État islamique était une invention russe concoctée par Moscou après l’épisode de l’avion de chasse russe abattu par la Turquie. « La Turquie n’est pas la seule à dire qu’il n’y a aucune preuve pour étayer cette affirmation. Les États-Unis l’ont dit également. »

Le gouvernement turc n’a pas fait de commentaires officiels sur les remarques du roi Abdallah du 11 janvier. Toutefois, une source turque de haut niveau a accusé le roi de s’être fait « le porte-parole de Bachar al-Assad ».

La source a affirmé que le portrait qui émergeait de ces remarques n’était pas celui d’un roi prenant la parole mais d’un « journaliste occidental avec un état d’esprit confus et peu de familiarité avec la région ».

Il a dit : « La Turquie est assurément en train de mener un combat intense contre Daech [le groupe EI]. Des attaques à la bombe ont lieu en Turquie, pas en Jordanie. De ce fait, les accusations infondées du roi Abdallah sont totalement inacceptables.

« De plus, son traitement du problème de Daech sur la base d’informations aussi infondées soulève des questions quant à l’aptitude de la Jordanie à jouer un rôle significatif dans la lutte contre Daech. »

Il a ajouté que les affirmations du roi selon lesquelles l’EI vendait du pétrole à la Turquie n’étaient pas seulement absurdes mais montraient qu’Abdallah n’avait pas la moindre idée de ce qu’il se passait en Syrie.

« Les déclarations et accusations du roi contre la Turquie ne sont pas une première. Malheureusement, toutes ces allégations sont identiques aux calomnies fréquemment exprimées par le régime d’Assad.

« Il serait dans l’intérêt de la Jordanie et de la région que la Jordanie, en tant qu’amie de la Turquie, travaille à une coopération stratégique avec une puissance stratégique comme la Turquie, au lieu d’agir comme le porte-parole d’Assad. »

Démenti de la Jordanie

La Jordanie a réfuté les affirmations de Middle East Eye selon lesquelles le roi Abdallah II aurait accusé la Turquie d’« exporter des terroristes en Europe » et a assuré que les relations entre Amman et Ankara restaient fortes.

« Les relations entre la Turquie et la Jordanie sont historiques et fondées sur le principe du respect mutuel », a déclaré mardi le ministre de l’Information et porte-parole du gouvernement jordanien Mohammed Mumuni. 

Mumuni a déclaré à l’agence de presse semi-officielle turque Anadolu ce dimanche que « ce genre d’informations était dépourvu du minimum de professionnalisme ». 

De nombreuses agences de presse et journaux, dont The Guardian et The Independent, ont également rapporté les accusations d’Abdallah selon lesquelles la Turquie exporterait des terroristes en Europe.

La Turquie a souvent été accusée par les médias occidentaux de ne pas avoir été assez dure avec les groupes comme l’EI, mais Ankara a toujours nié avoir fourni un quelconque soutien à ces militants. 

Le démenti de Mumuni a eu lieu peu avant l’arrivée en Jordanie du Premier ministre turc Ahmet Davutoğlu pour une visite de deux jours visant à améliorer les relations commerciales bilatérales.

Davutoğlu a rencontré le roi Abdallah et le Premier ministre Abdullah Ensour dimanche et a signé dix accords économiques. Il a également tenu une conférence de presse dans laquelle les deux pays ont déclaré vouloir voir de toute urgence la fin de la guerre civile en Syrie.

 

Traduction de l’anglais (original).