Les artistes de Gaza interdits de sortie du territoire : « Nous voulons juste chanter pour l’amour »

Les artistes de Gaza interdits de sortie du territoire : « Nous voulons juste chanter pour l’amour »

#SiègeGaza

Les autorités israéliennes n’ont pas autorisé la chorale de Palestine Sings (La Palestine chante), ni le groupe Dawaween à franchir le poste frontalier d’Erez, en dépit d’invitations officielles

L’institut al-Sununu, créé en 2010, se consacre aux chants du patrimoine palestinien et arabe (MEE/Mohammed Asad)
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04 septembre 2016
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Monday 5 September 2016 14:19 UTC
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05 septembre 2016

BEIT HANOUN, Gaza – Au cours de ces derniers mois, la scène artistique la bande de Gaza a été florissante. Le nombre de groupes a explosé, de grands concerts ont été régulièrement organisés et des musiciens invités à se produire à l’extérieur de la zone assiégée, densément peuplée.

Cependant, à la grande consternation des musiciens – qu’une chorale d’enfants a récemment rejoints –, Israël a systématiquement refusé de délivrer des permis de sortie, le plus souvent sans explication.

La chorale d’enfants Palestine Sings, membre de l'institut al-Sununu pour la culture et les arts (financé par l’UNICEF), a récemment été invitée à se produire au Palestine Festival Choral, en Cisjordanie, entre le 15 et le 20 août. Au programme : des ateliers de travail à Jénine et à Jérusalem, et la présentation de deux concerts à Bethléem et à Ramallah.

Or, après des mois de formation et de préparation, ils n’ont finalement pas été autorisés par les autorités israéliennes à quitter Gaza, et ils l’ont appris seulement deux jours avant leur première représentation.

« Nous avons reçu la lettre rejetant notre demande le 15 août, deux jours avant notre premier concert. Tous les noms [des participants] ont été rejetés, dont vingt-cinq enfants et cinq enseignants », raconte Haytham al-Mughanni, coordinateur de la chorale. « Nous n’avons reçu aucune explication de la part d’Israël, et nous ne connaissons pas les raisons de ce rejet ».



Les filles de la chorale Palestine Sings regardent au-delà du portail du poste frontalier d’Erez (MEE/Mohammmed Asad)

Al-Mughanni explique qu'ils avaient obtenu de l’Autorité générale palestinienne des Affaires civiles en Cisjordanie l’autorisation de se produire, mais qu’Israël avait abrogé cette décision.

« Nous avons sollicité ces autorisations auprès de l'Autorité générale des Affaires civiles en Cisjordanie, responsable des demandes officielles », précise al-Mughanni. « Comme d'habitude, il était impossible de prévoir quand la réponse israélienne nous parviendrait. Après avoir reçu leur refus, l’Autorité générale des affaires civiles s’est démenée pour nous aider, mais sans réponse côté israélien ».

La chorale a décidé de protester contre ce rejet en se rendant au poste frontalier de Beit Hanoun, qui relie la bande de Gaza et Israël. Le 21 août, la chorale est arrivée à la frontière en uniforme, sans oublier le keffieh (foulard traditionnel palestinien), et a manifesté en chantant.

« Nous sommes très déçus », confie Medo al-Ashi, 15 ans, joueur de oud et chanteur. « Nous sommes ici pour montrer au monde que nous n’avons pas d’armes. Nous voulons juste chanter pour l’amour et la paix ».

 


« C’est plus qu'un rêve »

L’institut al-Sununu, créé en 2010, s’est consacré à l’enseignement des chants traditionnels arabes et palestiniens auprès des enfants. Cette année, il a également commencé à leur apprendre à jouer d’un instrument.

La plupart des enfants se sont joints au chœur d’al-Sununu en 2011. Depuis, ils chantent ensemble et ont fait de la chorale un groupe très soudé.

Forte de 530 enfants, répartis en plusieurs groupes de chorale, et 80 élèves qui apprennent à jouer d’un instrument, l’institution al-Sununu joue un rôle essentiel dans la diffusion des arts et de la culture dans la société palestinienne.

La chorale Gaza Sings compte 25 enfants de 10 à 16 ans et se produit dans la bande de Gaza depuis 2011. Ils ont aussi participé régulièrement, par vidéoconférence, aux événements organisés avec d’autres chorales en Syrie, en Cisjordanie, au Liban et en Jordanie.

Gada Nofal, chanteuse de 14 ans, confie à Middle East Eye : « Je n’ai jamais visité la Cisjordanie. Voir Jérusalem, Jénine, Bethléem et Ramallah est pour moi plus qu’un rêve. Surtout là, j’allais chanter sur une scène nationale pour la première fois. Je voulais aussi montrer sous leur plus beau jour les enfants de la bande de Gaza et tous les talents dont elle recèle ».



Gada Nofal, 14 ans, confie qu'elle n'a jamais visité la Cisjordanie (MEE/Mohammed Asad)

Les choristes ont indiqué que leur participation à la chorale a eu un effet positif sur leur vie.

« C’est ma cinquième année à al-Sununu. En fait, mon expérience musicale ici m’a changé », témoigne Bilal Saleh, 15 ans, joueur de oud et chanteur.

« Cela m’a appris à écouter les points de vue différents des miens et à les respecter. De plus, cela m’a non seulement inspiré des rêves illimités, mais aussi insufflé la volonté de travailler dur pour les réaliser ».

« Après des mois de travail acharné, la seule chose dont un musicien puisse rêver, c’est de se produire sur scène et voir le public réagir favorablement. Malheureusement, nous ne pourrons pas vivre cette expérience. Je me demande pourquoi notre demande a été rejetée et je n’ai pas de réponse logique », regrette-t-il.

L’une des choristes, Mariam Abu Hashish, 14 ans, a rappelé que ce n’est pas la première fois que la chorale n’est pas autorisée à quitter Gaza.

« En 2011 et 2013, nous avons eu deux occasions de nous produire en France, et, même chose, on ne nous a pas laissés y aller. »

Malgré tout, le groupe reste soudé.

« Nous sommes une vraie famille », affirme Hashish tout en prenant des selfies avec ses amis.

« Nous ne renoncerons pas. Être privés de visiter notre terre en Cisjordanie nous rendra plus forts. Cela nous incitera à persévérer et à faire grandir notre foi en notre message », ajoute-t-elle.

Dawaween et la musique moderne à Gaza

En décembre dernier, un groupe de quatre musiciens a décidé de jouer ensemble, sans se douter qu’ils allaient créer le groupe le plus populaire de la bande de Gaza. Le groupe s’est appelé Dawaween. Il est maintenant passé à treize musiciens, qui se sont produits pour la première fois en janvier dernier.

« Notre première étape fut de créer le groupe, et suite à notre immense succès, nous avons commencé à participer à des événements de poésie. En ce moment, nous sommes impatients de participer à des événements liés au théâtre », explique Adel Abed Alrahman, coordinateur et fondateur du groupe.



Au cours des huit derniers mois, le groupe Dawaween a donné dix-sept concerts (MEE/Mohammed Asad)

Au cours des huit derniers mois, le groupe Dawaween a donné dix-sept concerts, notamment au Palestine International Festival, au cours duquel des groupes locaux et internationaux se produisent dans toute la Cisjordanie et la bande de Gaza. Le grand nombre de ces concerts a fortement influencé le goût musical des Gazaouis et a sensibilisé le public aux concerts et à la musique.

Depuis que le Hamas a pris le contrôle de Gaza en 2007, les musiciens ont été confrontés à de nombreuses difficultés provoquées par des interventions gouvernementales. Il n’a jamais été aisé d’obtenir des permis pour organiser des concerts, et même ceux qui étaient autorisés ont souvent été annulés. La pratique stricte de la religion a également ralenti la diffusion de la musique dans la bande de Gaza.

« Nous avons mené une révolution musicale à Gaza », témoigne Abed Alrahman. « De nos jours, il est beaucoup plus facile d’obtenir un permis pour un concert, et les gens ont commencé à accepter la musique. »

« Notre message est de montrer comment la musique peut être un outil de résistance pacifique et un remède efficace aux souffrances de notre peuple », poursuit Adel Abed Alrahman.

 


Dawaween intègre des tonalités modernes à la musique traditionnelle palestinienne, en y introduisant des instruments de musique occidentaux, batterie et guitares entre autres.

Saeed Shahin, 23 ans, percussionniste de Dawaween souligne : « Nous avons différents types de percussions dans notre groupe. Grâce à cette variété, nous avons trouvé de nouveaux arrangements pour nos chansons traditionnelles ».

« Je me sens à ma place. Je suis très positif et productif ici. »

« Nous croyons fermement en notre objectif national et humanitaire. Nous voulons que nos chants traditionnels touchent tout le peuple palestinien, à l’intérieur et à l’extérieur », ajoute Shahin.



Les Dawaween se sont distingués en revisitant des chants du pur folklore palestinien et en y ajoutant une touche moderne avec des instruments de musique occidentaux comme la batterie et la guitare (MEE/Mohammed Asad)

Le « concert de rêve » des treize musiciens de Dawaween était programmé le 6 août au Théâtre national palestinien al-Hakawati, à Jérusalem, à l’occasion du Palestine International Festival. Mais les autorités israéliennes ont refusé le permis à onze des treize musiciens.

« Nous nous y attendions, bien sûr, mais nous gardons encore l’amertume de l’injustice », confie Shahin.

En conséquence, le groupe a décidé de manifester à proximité du poste frontalier de Beit Hanoun, au moment même où leur concert devait se tenir.

« Les violations des droits des artistes par les Israéliens n’entameront pas notre volonté. À travers notre art et grâce à la musique, nous continuerons à dénoncer leurs crimes. »

 

Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabies.