Liban : des écoles de codage aident les jeunes à réussir sur le web

Liban : des écoles de codage aident les jeunes à réussir sur le web

#Liban

Au Liban, de nouvelles écoles de code informatique aident des jeunes défavorisés – dont des réfugiés – à acquérir les compétences numériques qui leur permettront de réussir dans le monde du travail

Ismail Kuraydli est étudiant au coding bootcamp SE Factory (à gauche) ; Hortense Decaux est la fondatrice du programme de codage Codi (en haut à droite) ; Anthony Nakhle est un étudiant de Codi (en bas à droite) (MEE/Chloé Domat)
Chloé Domat's picture
09 février 2018
Last update: 
Friday 9 February 2018 16:38 UTC
Last Update French: 
09 février 2018

BEYROUTH – Dix-sept étudiants sont assis face à leur écran d’ordinateur. Ils essaient de comprendre comment créer le jeu Snake. Ce classique du jeu mobile, initialement développé pour Nokia, consiste à diriger un serpent qui ne cesse de s’allonger en évitant qu’il se morde la queue. 

C’est le deuxième mois de cours à Codi, une école qui enseigne gratuitement les outils numériques de base à des jeunes libanais et réfugiés défavorisés.

« Au début, c’était difficile, mais ensuite, je me suis adaptée », commente Marie-Therese Kazanjian, une étudiante syrienne de 22 ans réfugiée au Liban.

Des cours gratuits

En Syrie, Marie-Therese était étudiante en économie à l’Université d’Alep. En 2016, elle et sa famille ont fui la guerre pour se réfugier au Liban voisin.

« Mon objectif est désormais d’ouvrir ma propre boutique en ligne où je pourrai vendre une sélection de produits que j’aime »

– Marie-Therese Kazanjianétudiante

À Beyrouth, elle n’avait pas les moyens de terminer ses études. Si  les universités publiques libanaises sont gratuites, elles appliquent néanmoins un quota pour les étudiants étrangers. En outre, la qualité de l’enseignement dans les établissements publics n’est généralement pas au niveau de celui des établissements privés. Les frais de scolarité dans le privé peuvent varier de quelques centaines de dollars à plus de 10 000 dollars. 

Du coup, Marie-Therese a pris un boulot de caissière dans une épicerie. Elle était payée  450 dollars par mois jusqu’à ce qu’elle entende parler des formations en « coding ».  



Avant la guerre en Syrie, Bayan Mawaed, réfugiée syrienne d’origine palestinienne, était professeure de génie mécanique et électrique à l’Université de Damas (MEE/Chloé Domat)

Après un mois de cours, elle souhaite créer sa propre entreprise en ligne. 

« J’ai toujours été intéressée par les ordinateurs et j’avais besoin d’un moyen d’acquérir rapidement des compétences utiles. Après la formation, mon objectif est désormais d’ouvrir ma propre boutique en ligne où je pourrai vendre une sélection de produits que j’aime », confie-t-elle. 

« Je ne m’attendais vraiment pas à ça. On m’a proposé huit entretiens d’embauche en 30 minutes »

– Guy Kanbar, étudiant universitaire

Chez Codi, Marie-Thérèse va apprendre à créer son propre site web et à y ajouter des fonctionnalités.

Les cours sont dispensés gratuitement aux étudiants et des bourses sous forme de microcrédits allant jusqu’à 350 dollars par mois sont accordés aux étudiants en difficulté financière.



Anthony Nakhle est étudiant chez Codi (MEE/Chloé Domat)

Au cours de la phase pilote, certains étudiants ont dû abandonner car ils ne pouvaient pas se priver d’un emploi rémunéré pendant les six mois que dure la formation. Codi a donc commencé à proposer des micro-crédits. Ce système de prêt est soutenu par l’ONG libanaise Al-Majmoua, elle-même soutenue par Citibank. 

« Sans le prêt, je n’aurais pas pu venir », explique Anas Jamous, un étudiant syrien qui reçoit 200 dollars par mois. Avant de rejoindre le programme, Anas était responsable informatique dans un magasin de meubles à Beyrouth. Il a quitté Damas en 2017, où il étudiait la géologie avant de passer à l’informatique. 

« J’ai candidaté à de nombreux postes ici, mais je n’en ai décroché aucun »

– Bayan Mawaed, ancienne professeure à l’Université de Damas

Le cursus de six mois porte essentiellement sur des logiciels de programmation tels que Javascript, HTML ou CSS, mais comprend aussi des cours d’anglais et de management. La formation est également axée sur le développement de compétences personnelles : les étudiants sont préparés aux entretiens ou formés à la vente de projets freelance.

« L’idée est qu’en six mois, les étudiants puissent rejoindre une équipe de développeurs web », explique Hortense Decaux, une entrepreneuse sociale française de 27 ans, créatrice du programme.

Des réfugiés talentueux

Decaux a commencé sa carrière à Londres comme consultante en stratégie de capital-investissement, mais sa véritable passion, c’est l’enseignement. Après avoir travaillé à la formation professionnelle de jeunes migrants avec l’UNICEF, elle a créé Codi en 2016 grâce à 200 000 dollars de dons privés. L’objectif pour 2018 est de recueillir 200 000 dollars de plus. 



Hortense Decaux, entrepreneuse sociale française de 27 ans, a créé le programme Codi (MEE/Chloé Domat)

« Je me suis penchée sur différents pays de la région Moyen-Orient/Afrique du Nord et j’ai choisi le Liban parce qu’il y a un marché de la tech’ en plein développement qui génère une forte demande en compétences numériques, et parce que du côté de l’offre, il y a la plus grande crise des réfugiés au monde et un taux de chômage très élevé », explique-t-elle.  

Le Liban a la plus forte concentration de réfugiés par habitant au monde. En plus des Palestiniens et des ressortissants d’autres pays arabes, plus d’un million de réfugiés syriens ont fui au Liban depuis le début de la guerre civile en 2011 ; ces derniers représentent aujourd’hui environ un quart de sa population.

« L’idée est qu’en six mois, les étudiants puissent rejoindre une équipe de développeurs web »

– Hortense Decaux, entrepreneuse

L’aide internationale parvient aux jeunes réfugiés et aux communautés d’accueil par le biais de programmes de formation professionnelle, mais ces programmes préparent souvent les stagiaires à des emplois mal rémunérés dans des domaines tels que la coiffure, la couture ou la cuisine.

« Je veux aider les gens qui sont bloqués dans ce système, qui sont forcés d’accepter des emplois à faible valeur ajoutée par nécessité, mais qui ont les capacités de faire beaucoup mieux. En d’autres termes, les Libanais défavorisés qui n’ont pas les moyens d’aller à l’université et les réfugiés talentueux », explique Hortense Decaux.  

Bayan Mawaed, réfugiée syrienne d’origine palestinienne, fait partie de ces « réfugiés talentueux ». Il y a trois ans, elle a fui les atrocités de Yarmouk et s’est installée au Liban avec son mari et leurs deux filles. Avant la guerre en Syrie, Bayan Mawaed était professeure de génie mécanique et électrique à l’Université de Damas.

« J’ai candidaté à de nombreux postes ici, mais je n’en ai décroché aucun, confie-t-elle. Ma première préoccupation est de rester en phase avec les nouvelles technologiques. Je veux apprendre à développer des sites web et des applications mobiles. » Une fois qu’elle aura terminé le programme en juin, Bayan aimerait utiliser ses compétences pour vendre des projets freelance ou même pour postuler à un doctorat. 

Assis juste derrière elle se trouve un jeune étudiant libanais, connu pour être le premier à arriver en classe chaque matin.

« J’ai raté mon bac et j’ai ensuite travaillé comme menuisier, mais cela ne me plaisait pas. Chez Codi, j’ai tout recommencé à zéro », raconte Anthony Nakhle, 18 ans.

Codi a conclu des partenariats avec des entreprises numériques locales comme Eastline, Keeward et Myki pour des sessions de formation et des opportunités d’embauche. L’objectif est que tous les diplômés de Codi trouvent du travail à la fin du programme. 

Une tendance croissante

Depuis quelques années, le Liban tente de se positionner comme un pôle numérique régional. Cette ambition est soutenue par la Banque centrale du Liban, qui garantit jusqu’à 400 millions de dollars d’investissements dans « l’économie du savoir » depuis 2013. 

« Sur les 60 étudiants diplômés depuis 2016, 90 % sont aujourd’hui embauchés. Ils peuvent s’attendre à un salaire d’entrée compris entre 1 500 et 2 000 dollars »

– Zeina Saab, cofondatrice de SE Factory 

Start-ups, fonds d’investissement et incubateurs fleurissent à Beyrouth et génèrent un besoin de main-d’œuvre qualifiée, ou plus précisément de développeurs web.

Les universités délivrent certes des diplômes en informatique, mais ceux-ci sont longs à obtenir, coûteux et ne sont pas nécessairement adaptés aux nouvelles exigences du marché du travail. En comparaison, les écoles de code sont bon marché, rapides et efficaces. Elles rencontrent un franc succès dans toute la ville. Certains bootcamps étrangers, tels que Le Wagon (France) ou V School (États-Unis), ont même ouvert des filiales à Beyrouth. 

Une formation avancée

Les coding bootcamps proposent une variété de programmes. Certains s’adressent aux débutants, tandis que d’autres, comme SE Factory, exigent un bagage solide en informatique. Créé en 2016, SE Factory est un programme intensif de trois mois qui enseigne aux étudiants des compétences avancées, notamment sur Linux, Apache, MySQL et PHP – une suite de logiciels également désignée sous le nom d’« architecture LAMP ».



SE Factory enseigne aux étudiants des compétences avancées, notamment sur Linux, Apache, MySQL et PHP (MEE/Chloé Domat)

« Je me suis rendu compte que tout le monde voulait recruter des développeurs web mais qu’il y avait un énorme fossé entre là où les étudiants se trouvaient et ce que cherchaient les entreprises », explique le Libanais Fadi Bizri, co-fondateur de SE Factory et partenaire du fonds d’investissement BY Ventures.

Guy Kanbar, un Libanais de 21 ans, est en deuxième année d’ingénierie informatique à l’Université NDU, à Beyrouth. Il a décidé de rejoindre le cycle 5 de SE Factory pour maximiser ses chances de trouver le bon job.

« Je me suis rendu compte que tout le monde voulait recruter des développeurs web » 

– Fadi Bizri, cofondateur de SE Factory 

« Ce que nous apprenons à l’université est très théorique, alors qu’ici, on nous présente les dernières technologies, comme la façon dont les applications interagissent entre elles ou avec les sites web », explique-t-il.

À côté de lui se trouve Ismail Kuraydli, le seul étudiant à avoir été accepté dans le programme sans formation préalable en informatique. Selon les instructeurs de SE Factory, Ismail est un autodidacte qui a fait la preuve de ses compétences et dispose d’une rare détermination à réussir.

Ismail achève actuellement son projet final : une capsule temporelle basée sur la technologie de blockchain (chaîne de blocs) Ethereum. Il s’agit d’une plateforme en ligne où l’on peut laisser un message dans une boîte scellée. Par exemple, ce message pourrait être un testament ou tout autre document privé, qui est ensuite codé et gardé par des « gardiens des clés » anonymes jusqu’au moment de la remise à son destinataire.

« C’est un domaine tout à fait nouveau, mais j’aime me salir les mains », explique le libanais de 29 ans, qui travaillait auparavant dans la construction.

SE Factory fonctionne avec des dons privés, ne facture pas les frais de scolarité et est ouvert à toutes les nationalités.

Cinq minutes pour convaincre

À la fin de chaque cycle a lieu le « Demo Day ». Chaque étudiant dispose de cinq minutes pour présenter un projet final à un groupe de recruteurs. Pour le cycle 5, les projets comprenaient des jeux vidéo, des solutions de technologie financière (fintech), un site web d’organisation de mariages et une plateforme de réservation de restaurants en ligne.

« Je connais la qualité de la formation. J’ai un poste à pourvoir et je vais sélectionner deux candidats », explique Shogher Kechichian, du service des ressources humaines de la plate-forme UK Lebanon Tech Hub, une entité qui encourage l’entrepreneuriat entre la Grande-Bretagne et le Liban. 

« Je ne m’attendais vraiment pas à cela. On m’a proposé huit entretiens d’embauche en 30 minutes », affirme Guy Kanbar, qui ne parvient pas à faire son choix.

« C’est un domaine tout à fait nouveau, mais j’aime me salir les mains »

– Ismail Kuraydli, étudiant

Robert Saliba, de FOO Solutions, une startup locale de fintech, est l’un des recruteurs impressionnés par le projet de Kanbar.

« J’ai immédiatement apprécié sa personnalité. Il est calme, il s’exprime bien et son projet était impeccable. Maintenant, j’ai besoin de mettre ses compétences à l’épreuve en lui faisant passer une entretien », explique Saliba.

Les recruteurs sont principalement des start-up locales, mais certaines entreprises internationales commencent à se joindre à la cohorte.

« Je recherche habituellement des talents en Tunisie, en Algérie ou au Maroc, mais pourquoi pas au Liban ? », se demande Suzy Carpentier, directrice générale d’Alpha Sourcing, une agence de recrutement française, qui s’est rendue à Beyrouth spécialement pour rencontrer les derniers diplômés de SE Factory.

« Sur les 60 étudiants diplômés depuis 2016, 90 % sont aujourd’hui embauchés. Ils peuvent s’attendre à un salaire d’entrée compris entre 1 500 et 2 000 dollars, soit au moins le double de ce qu’ils touchaient auparavant », relève Zeina Saab, cofondatrice de SE Factory.

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.