Maroc : face à la colère de Jerada, le gouvernement lance un plan d’urgence

Maroc : face à la colère de Jerada, le gouvernement lance un plan d’urgence

Le retrait des permis illicites, des hectares dégagés pour l’agriculture, de l’argent pour soigner les victimes de la silicose : pour calmer la colère dans l’ancienne ville minière, le chef du gouvernement a annoncé plusieurs mesures

Selon les médias locaux, les protestataires de Jerada ont estimé que les mesures du gouvernement étaient « insuffisantes » (AFP)
11 février 2018
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Sunday 11 February 2018 10:35 UTC
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11 février 2018

CASABLANCA, Maroc – Le chef du gouvernement marocain Saâdeddine el-Othmani a annoncé samedi une série de mesures en réponse aux revendications de la population de Jerada, ancienne cité minière dans le nord-est du royaume, agitée par des manifestations sociales depuis fin décembre.

Lors d'une réunion avec des élus locaux, samedi à Oujda, la capitale régionale située à une soixantaine de kilomètres de Jerada, le Premier ministre a ainsi annoncé le « retrait des permis d'exploitation non conformes à la loi », selon un communiqué de son cabinet.

Car depuis la fermeture, à la fin des années 1990, d'une importante mine qui constituait la principale activité de la ville, des centaines de mineurs continuent d'extraire clandestinement du charbon, que revendent des notables locaux, dont des élus, grâce à des permis d'exploitation. 



Un Marocain dans une des mines de charbon de Jerada, appelées « mines de la mort » (AFP)

Saâdeddine el-Othmani a aussi affirmé qu'une récente étude a démontré un « potentiel minier inexploité » à Jerada, avec des « réserves de plomb, de cuivre et de zinc », ce qui « ouvre la voie à l'exploitation de ces minerais au profit de la population » locale.

Accompagné de plusieurs ministres, il a ajouté qu'une enveloppe budgétaire serait débloquée au profit des anciens employés de la mine fermée à la fin des 1990, atteints de silicose, et que des logements seraient attribués aux anciens salariés de ce site d'exploitation qui employait avant sa fermeture quelque 9 000 personnes. 

Une zone industrielle est en cours de construction à Jerada, toujours selon le communiqué du chef du gouvernement, tandis que 3 000 hectares seront mobilisés pour l'exploitation agricole. 

À LIRE : Sous le charbon de Jerada, les braises d’un nouveau hirak

Selon les médias locaux, les protestataires jugent ces mesures « insuffisantes ».

La ville de Jerada vit au rythme des manifestations pacifiques depuis la mort accidentelle, fin décembre, de deux frères piégés dans un puits clandestin. La population s’y est organisée selon le modèle du hirak, ce mouvement de protestation né dans le Rif.

Ce hirak cherchant à s’organiser dans la durée, les manifestants se regroupent presque tous les jours sur la place des Martyrs, répétant les principales revendications du mouvement : que soit trouvée une alternative économique à l’extraction clandestine du charbon, que les tarifs d’eau et d’électricité soient révisés et que l’État rende des comptes sur les milliards investis dans la province depuis 2003.

Cartons jaunes, bougies et cercueils

Au bout de quelques jours de mobilisation, un comité a été constitué, regroupant les différents représentants des quartiers de cette ville de 43 000 habitants ainsi que les porte-paroles du mouvement, qui rencontreront les autorités locales et la délégation ministérielle dépêchée sur place par le chef du gouvernement. Ce comité aura également pour rôle de dresser un programme hebdomadaire des différentes actions militantes et d’appeler les sympathisants à s’y joindre.

Une marche nocturne a par exemple eu lieu les 9 et 12 janvier, lors de laquelle les habitants de la ville ont été invités à éteindre les lumières dans leurs maisons et à porter des bougies. « Une façon de protester contre la cherté des factures d’eau et d’électricité, une des revendications essentielles du mouvement », indique un membre du comité du hirak local à Middle East Eye.

Le mercredi 17 janvier, une marche silencieuse a été organisée pour exprimer leur refus de « la politique de la sourde oreille adoptée par le gouvernement alors que les manifestations se multiplient à Jerada », explique notre source. Les participants ont été appelés à coller du ruban adhésif sur leurs bouches en guise de message aux autorités.

Le vendredi suivant une nouvelle grève générale a été annoncée par les leaders du mouvement. « Une réussite » selon eux, au vu du « nombre de boutiques et des commerces qui ont fermé ». Les habitants de Jerada ainsi que ceux des localités avoisinantes ont conclu la journée par une grande marche et un sit-in sur la place des Martyrs.

Dimanche 28 janvier, les habitants de Jerada ont réitéré leur volonté de poursuivre la mobilisation. Ils ont marché dans la ville en portant 42 cercueils. Ce chiffre symbolique renvoie au nombre de mineurs morts dans les descenderies clandestines de charbon depuis 1998 et la fermeture par l’État de la mine.

La ville a connu un regain de protestations lorsqu’un troisième mineur a trouvé la mort dans une galerie de charbon, le 1er février, soit 40 jours après le décès des frères Houcine et Jedouane. Le mardi, sous la neige, les Jeradis ont adressé un « carton jaune » au gouvernement, l’avertissant des conséquences « de ses promesses non-tenues ».