Nordpresse vs. Sudpresse : le procès du traitement médiatique des musulmans de Belgique

Nordpresse vs. Sudpresse : le procès du traitement médiatique des musulmans de Belgique

#Médias

Vincent Flibustier, fondateur du site satirique Nordpresse, dérange à tel point que Sudpresse, un grand groupe de presse belge, lui a fait un procès. MEE revient sur cette affaire judiciaire qui soulève la question du traitement médiatique de l’islam

Journaux en vente, dont La Capitale, propriété du groupe Sudpresse, le lendemain des attentats de Bruxelles qui ont coûté la vie à 32 personnes, le 22 mars 2016 (AFP)
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03 juillet 2018
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Tuesday 3 July 2018 11:23 UTC
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03 juillet 2018

Nordpresse, qui est à Sudpresse ce que Le Gorafi est au Figaro, a beaucoup fait rire les lecteurs avertis, trompe encore des internautes crédules de leurs fake news, et attire un public furieux de sa satire.  

« À la base, Nordpresse, c’est du gros fait divers débile dans l’idée de se foutre un peu de Sudpresse et d’aller encore plus bas dans les sujets inintéressants. Pour moi, ça [Sudpresse] n’a pas sa place dans la presse subsidiée », explique à Middle East Eye Vincent Flibustier (du nom d’emprunt avec lequel il signe ses articles parodiques), le fondateur de Nordpresse.

« Je me suis dit, mais c’est hallucinant ! Ils n’auraient jamais osé faire ce genre de une sur ‘’combien il y a de juifs dans votre commune, ou d’homosexuels’’. Délirant »

- Vincent Flibustier, fondateur de Nordpresse

La liberté d’expression est une valeur importante pour Vincent Flibustier, qui, depuis quatre ans, cherche à remettre en question le journalisme belge. Mais comme de nombreuses personnalités sulfureuses, il s’attire les foudres de ceux qui en font les frais.

À l’instar du groupe Sudpresse, souvent pris en grippe par Nordpresse pour ses positions populistes et sensationnalistes. Leader de la presse quotidienne en Belgique francophone avec ses quatorze éditions régionales et son site internet (Sudinfo) en partie financés par les fonds publiques belges, le groupe a engagé un procès contre Vincent Flibustier.

La carte des musulmans de Belgique qui fait polémique

Tout a commencé le 25 mai 2016 avec un article de Sudinfo présentant une carte des musulmans de Belgique en une du journal, intitulé : « 781 887 musulmans vivent en Belgique : découvrez la carte, commune par commune ».

Or, en Belgique, le recensement de la population en fonction de la religion ou de l’origine ethnique est interdit. Il n’y a pas de données exactes de ce type. L’article de Sudpresse se base sur les travaux de Jan Hertogen, sociologue à l’Université catholique de Louvain, dont la méthodologie a été contestée par ses pairs.



L’article de Sudpresse qui a fait polémique le 25 mai 2016

Le jour même de la parution de l’article, Vincent Flibustier se saisit de son clavier pour pondre un post sur son site, intitulé « La carte de l’endroit où vit le journaliste qui a écrit cet article pour Sudpresse », en l’illustrant par la photo du journaliste, épinglée sur la région namuroise accompagnée d’un excrément.

« J’ai fait un peu de l’œil pour œil, dent pour dent », confie Vincent Flibustier. « Je me suis dit, mais c’est hallucinant ! Ils n’auraient jamais osé faire ce genre de une sur ‘’combien il y a de juifs dans votre commune, ou d’homosexuels’’. Délirant. »

« On vit dans un tel climat islamophobe, et surtout après les attentats [de Bruxelles et Zaventem le 22 mars 2016], dans une psychose complète, que sortir cet article à ce moment-là n’est pas du tout innocent. C’est une vraie volonté de vendre du papier en jouant sur les peurs des gens, et en stigmatisant. Ça ne me plaisait pas du tout », poursuit le trublion de la presse belge.

« On vit dans un tel climat islamophobe, et surtout après les attentats, dans une psychose complète, que sortir cet article à ce moment-là n’est pas du tout innocent. C’est une vraie volonté de vendre du papier en jouant sur les peurs des gens, et en stigmatisant »

- Vincent Flibustier

Ce dernier n’en était d’ailleurs pas à son coup d’essai contre Sudpresse. Suite à la publication, le 24 février 2016, d’un article ayant pour titre « Invasion de migrants : la côte belge menacée » par le journal La Meuse, propriété de Sudpresse, Nordpresse avait décidé de porter plainte contre le groupe de presse pour incitation à la haine.

Ce nouveau post moqueur de Vincent Flibustier fait bondir Sudpresse, qui s’empresse de faire poursuivre l’affaire en justice. D’autres articles potaches sur le sujet ont ensuite été postés par Nordpresse, tels que « Sudpresse publie la carte des cons […] », en écrivant railleusement qu’il s’agissait d’un recensement des lecteurs de Sudpresse, ou encore « Exclusif : Découvrez la carte des musulmans terroristes de Belgique », qui parodie l’article de Sudpresse. Mais c’est bien l’attaque contre le journaliste qui est reprise dans le procès.

La victoire de ceux « qui mettent l’humain avant le profit »

Sudpresse réclame 15 000 euros de dommages et intérêts pour son journaliste, victime de harcèlement et de déferlement d’insultes sur Facebook suite à la parution de l’article de Nordpresse, attaquant ce dernier pour divulgation de la vie privée du journaliste.

Nordpresse fait valoir pour sa part que ces informations étaient publiques et simplement reprises des réseaux sociaux du journaliste. L’avocat de Nordpresse, maître Englebert, précise ainsi à l’agence Belga que son client « ne dévoile pas l’adresse du journaliste mais uniquement sa ville, Namur, une cité de 110 000 habitants. Une information qui, par ailleurs, est divulguée aussi sur LinkedIn par le journaliste lui-même. »



« Certaines informations présentes sur ce site sont satiriques et/ou parodiques, veillez à conserver un esprit critique, merci », indique Vincent Flibustier sur son site (Facebook)

Le tribunal de première instance de Bruxelles, qui a rendu son jugement en décembre dernier, a estimé que la plainte était irrecevable. Néanmoins, Sudpresse a obtenu le retrait de l’article de Nordpresse.

Selon les documents du jugement diffusés au public par Nordpresse, le tribunal a estimé que « dans ce contexte de méfiance irrationnelle, diffuser une étude sur la répartition des musulmans en Belgique, commune par commune, n’était pas sans risque ».

Le tribunal ajoute « que la façon dont la chose fut faite par M. [X] n’est certainement pas exempte de critiques, spécialement en ce qui concerne les illustrations qui, pour neutres qu’elles fussent en tant que telles (des personnes en habits traditionnels, un édifice religieux, un livre), interpellaient plus ou moins l’inconscient des honnêtes gens en proie au racisme ordinaire [...] et venaient appuyer un titre qui était susceptible de faire peur car le nombre de 781 887 est en soi important, alors que ramené en termes de pourcentage, il l’est bien moins (même pas 7 % de la population).

« Dans ce contexte de méfiance irrationnelle, diffuser une étude sur la répartition des musulmans en Belgique, commune par commune, n’était pas sans risque »

- Jugement du tribunal ayant statué en faveur de Sudpresse

Et de conclure : « l’ensemble ne pouvait faire autre chose qu’impressionner défavorablement certains lecteurs, c’est-à-dire ceux qui sont le plus sensibles aux raccourcis simplificateurs, qui apprenaient tout à coup que, même à côté de chez eux, vivaient des musulmans, que le nombre de mosquées allait (encore) augmenter […] ».

S'il a gagné son procès, Vincent Flibustier indique quand même qu'il a perdu une dizaine de milliers d’euros en frais de justice, loin d’être couverts par son gain de cause et la cagnotte de son crowdfunding alimentée par ses sympathisants.

« Cela m’a coûté pas loin de 11 000 euros, plus les heures de sommeil perdues, plus les déplacements », se souvient-il. « S’ils me font un procès comme ça tous les ans, c’est intenable. »

Après l’annonce de sa victoire en procès, Vincent Flibustier ne se gêne pas pour narguer Sudpresse, et écrit sur son site que « ceux qui ont gagné, ce sont tous ceux qui ont une échelle de valeurs qui met l’humain avant le profit. Ceux qui mettent l’amour avant la haine. Qui veulent conserver une presse de qualité ».

« Qu’on cesse de financer des médias qui participent à la perte de confiance en ce qui est essentiel à nos démocraties », demande-t-il. Sudpresse compte cependant faire appel. « On est reparti pour quelques années à mon avis, mais ça va », commente le mis en cause.

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L’avis du Conseil de déontologie journalistique de Belgique (CDJ) diffère pour sa part de celui rendu par la justice.

Alors que neuf plaintes ont été déposées contre Sudpresse auprès du CDJ pour incitation à la haine, dont une signée par un collectif spontané de 100 personnes, l’organisme a conclu que celles-ci n’étaient pas fondées et que la carte « objective une situation existante dont la présentation dans l’article n’a rien de stigmatisant ».

« Le sujet est certes sensible et prête à discussion, mais il revient aux médias d’information d’aborder tous les sujets, même ceux qui font polémique », estime le CDJ.



Photo d’illustration du faux article : « Sudpresse, en faillite suite à l’arrêt des aides, en passe d’être racheté par Nordpresse »

Vincent Flibustier n’est pas prêt d’arrêter de sévir. Il y a encore quelques jours, Nordpresse publiait en fake news qu’il allait racheter Sudpresse...

« Ce qu’ils voulaient, c’est me mettre à genoux. Ça n’a pas tout à fait réussi », est fier d’affirmer le journaliste « raté », tel qu’il se définit. En attendant, il continue de faire de l’éducation aux médias dans les écoles belges pour éveiller l’esprit critique des élèves et faire de la prévention face au même genre de fausses nouvelles qu’il diffuse sur son site.