Révélations : le président Sissi aurait « méprisé » et conspiré avec les dirigeants du Golfe

Révélations : le président Sissi aurait « méprisé » et conspiré avec les dirigeants du Golfe

#AutomneÉgyptien

Des fuites dans les médias révèleraient ce qu’Abdel Fattah al-Sissi penserait en privé de ses soutiens du Golfe, malgré leurs liens puissants, et parfois secrets

Copie d’écran d’un enregistrement diffusé par la chaîne Mekameleen le 7 février 2015 (YouTube).
- Mamoon Alabbasi's picture
07 février 2015
Last update: 
Tuesday 6 October 2015 13:29 UTC
Last Update French: 
06 octobre 2015
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Des enregistrements audio divulgués samedi indiqueraient que le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi « méprise » en privé les dirigeants des Etats du Golfe, en dépit de leur aide financière substantielle à l’Egypte, et en flagrante opposition avec ses déclarations publiques particulièrement élogieuses en faveur des riches monarchies pétrolières.

Les enregistrements en question semblent révéler également que Sissi – alors qu’il était chef de l’armée égyptienne – aurait entretenu des relations particulièrement étroites avec ses mécènes du Golfe – tout particulièrement l’ancien monarque saoudien – et leur aurait transmis des informations sensibles.

Ces enregistrements ont été diffusés dans la nuit de samedi par la chaîne de télévision satellitaire Mekameleen. Basée en Turquie, celle-ci est connue pour son soutien à l’ancien président égyptien Mohammed Morsi, le premier président du pays à être élu dans des élections libres et qui a été renversé par l’armée le 3 juillet 2013 suite à des manifestations de masse. 

Les bandes sonores, qui ne peuvent être vérifiées de façon indépendante, auraient été enregistrées début 2014. Les voix entendues dans les enregistrements seraient celles de Sissi, à l’époque ministre de la Défense, du brigadier général Abbas Kamil, chef du cabinet de Sissi, et de Mahmoud Higazi, ancien chef des renseignements aujourd’hui à la tête de l’armée.

L’argent du Golfe va à l’armée égyptienne, non à l’Etat

Dans l’un des enregistrements, Sissi aurait demandé à Kamil de solliciter l’Arabie saoudite,  les Emirats arabes unis et le Koweït afin qu’ils versent 10 milliards de dollars chacun sur un compte appartenant à l’institution militaire, qu’il dirigeait à l’époque, et non pas à l’Etat.

Sissi et Kamil auraient été enregistrés alors qu’ils discutaient des moyens de transférer l’argent du Golfe à l’Egypte sans que le public en ait connaissance. « Ils ont de l’argent comme du riz », aurait dit Sissi dans un enregistrement, suggérant qu’ils devraient recevoir une part de l’argent « comme les Américains ».

Le deuxième enregistrement est une conversation téléphonique entre Abbas Kamil et un officiel saoudien, Fahad al-Askara, assistant de Khalid al-Tuwaijri, le secrétaire général de la cour royale saoudienne du défunt roi Abdullah, récemment évincé par le nouveau dirigeant du royaume, le roi Salmane.

Les Saoudiens sont les premiers informés

Seule la voix de Kamil peut être entendue dans cette conversation, durant laquelle il informerait l’officiel saoudien sur une réunion du Conseil militaire égyptien délibérant sur l’éventuelle participation de Sissi à la course présidentielle – au moment même où la réunion se tenait.   

Le brigadier général Abbas Kamil aurait indiqué au représentant saoudien que Conseil militaire égyptien voterait en faveur de la participation de Sissi aux élections présidentielles avant même que le vote ait eu lieu et que la décision soit annoncée au public égyptien.

Selon la chaîne Mekameleen, la position privilégiée dont jouissait Sissi durant le règne du roi saoudien Abdallah ne se poursuivra pas sous celui du nouveau monarque. La chaîne suggère que le roi Salmane pourrait mettre un terme à la collusion apparente entre Sissi et l’Arabie saoudite.

« Demi-Etats »

La majeure partie du langage insultant est attribué à Kamil, qui décrit les pays du Golfe – en particulier le Koweït – comme des « demi-Etats », qui devraient « passer à la caisse » parce qu’ils « ont une vie luxueuse et sont bourrés d’argent ».

Abbas Kamil aurait aussi déclaré que le Koweït est redevable au Caire pour avoir envoyé 35 000 soldats égyptiens dans le cadre de la coalition multinationale menée par les Etats-Unis contre Bagdad suite à l’invasion du Koweït par son voisin irakien en 1990 – « quand [les Koweïtiens] étaient dans le pétrin ».  

La troisième conversation présumée traiterait principalement de la façon d’obtenir des fonds des pays du Golfe – tout en usant d’un langage « méprisant » à leur encontre, selon la chaîne, qui trancherait radicalement avec les déclarations publiques de Sissi affirmant que l’Egypte et les monarchies arabes on une « sécurité nationale commune ».

« Nous aurions dû faire ce que les Syriens ont fait [en 1990], c’est une question de donnant-donnant [argent en échange de soutien politique] », aurait déclaré Kamil.

Ces révélations ont lieu un mois avant la conférence des donateurs pour l’Egypte, à laquelle sont supposés participer des Etats du Golfe de premier plan.
 
Les pires insultes sont réservées au Qatar

Cependant, le commentaire le plus injurieux aurait été proféré à l’encontre de l’émir du Qatar, que Kamil aurait traité de « fils de *** » avec un compte en banque de 900 milliards de dollars de réserves. La remarque n’a apparemment pas suscité d’objections de la part de Sissi.

Des commentaires vulgaires à l’encontre de la famille régnante du Qatar ne sont pas rares dans les médias égyptiens depuis le renversement de Morsi, mais aucun n’avait jusqu’à présent été reporté en provenance des plus hautes sphères de l’Etat. Le commentaire présumé pourrait davantage compliquer le processus de rapprochement, déjà laborieux, entre Doha et Le Caire.

Avant de diffuser le programme, Mekameleen a invité le roi saoudien Salmane ben Abdelaziz et l’émir du Qatar Tamim ben Hamad al-Thani, ainsi que leur peuple respectif, à être à l’écoute de la chaîne pour y découvrir les enregistrements sonores.

Le programme a été interrompu par des attaques apparemment délibérées contre les fréquences de diffusion de la chaîne. Cependant les bandes sonores ont par la suite été publiées dans leur intégralité sur YouTube. Les partisans de Sissi se sont empressés de déclarer sur les médias sociaux que les enregistrements étaient des faux, fabriqués de toute pièce par les Frères musulmans égyptiens.

Depuis le renversement de Mohammed Morsi, plusieurs enregistrements de propos qui auraient été tenus par Sissi ont été divulgués à la presse. Le plus récent a été diffusé par Mekameleen en janvier ; le président égyptien y donnerait le nom de célèbres personnalités des médias égyptiens prenant leurs ordres de son cabinet.
   
En décembre, la chaîne avait diffusé un autre enregistrement censé révéler la preuve de la corruption de l’institution judiciaire égyptienne. Un an plus tôt, en décembre 2013, un autre enregistrement ayant fuité dans les médias aurait donné le détail d’une série de rêves de Sissi dans lesquels il s’imaginait à la tête de l’Egypte.