Rafah, histoire d’une ville coupée en deux

Rafah, histoire d’une ville coupée en deux

#Sinaï

La décision de l’Egypte de raser la ville de Rafah, dans le Sinaï, pour établir une zone tampon avec la bande de Gaza assiégée risque de déchirer des familles

Un enfant attend de passer en Egypte au poste frontière de Rafah, principale fenêtre de Gaza sur le monde (AA).
- Mohammed Omer's picture
22 janvier 2015
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Tuesday 6 October 2015 12:07 UTC
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06 octobre 2015
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Rafah – Du côté palestinien de cette ville divisée, dans la bande de Gaza, Etaf Barhoum se tient au sommet d’un amas formé par les décombres des logements détruits au cours des guerres précédentes. Elle fait un signe de la main à son cousin Abdullah, serrant un téléphone dans son autre main afin de bien entendre sa voix.
 
A plusieurs centaines de mètres de là, séparé par un mur, Abdullah lui répond d’un geste de la main sous l’œil attentif d’un soldat égyptien qui observe la scène du haut de sa tour de contrôle, une Kalachnikov à la main, alors qu’une nouvelle rafale de vent se met à souffler vigoureusement, balayant la frontière.
 
C’est peut-être la dernière fois que ces deux cousins se voient.
 
Rafah est composée essentiellement de deux villes, divisées par une barricade constituée de fils barbelés, de panneaux métalliques et de béton, construite en plusieurs étapes après la guerre de 1967. L’une des villes a été construite par les Israéliens lorsqu’ils occupaient la bande de Gaza, et l’autre par l’armée égyptienne. Cette dernière procède actuellement à l’évacuation par étape de cette ville rurale, en vue de l’anéantir.
 
« C’est un moment difficile pour moi, ma famille va être à nouveau séparée et obligée de s’exiler en raison d’une décision politique », témoigne Etaf, une mère de 54 ans.
 
Raser la ville
 
Les attaques très médiatisées qui ont eu lieu dans la péninsule du Sinaï le 24 octobre 2014, faisant 33 victimes parmi le personnel de sécurité, ont signalé le début de la fin pour la Rafah égyptienne. Le jour suivant, le président Abdel Fattah el-Sissi déclarait à la télévision que « le problème de Rafah et du poste frontière de Rafah » serait bientôt réglé.
 
En quelques semaines, l’armée égyptienne s’est mise à expulser des centaines de familles égyptiennes de leur foyer à Rafah. Près de 800 habitations furent détruites et une zone de 500 mètres le long de la frontière entre Gaza et l’Egypte fut dégagée sur 20 km. Selon les hauts responsables de la sécurité, l’objectif était de créer une zone tampon dans le but d’empêcher le passage clandestin d’armes et de miliciens à travers la frontière. Après quoi, le gouverneur du Nord-Sinaï, Abdel Fattah Harhoor, déclarait en début de mois que la ville de Rafah allait être détruite dans son intégralité.
 
Les Palestiniens répondent qu’avec l’éradication de Rafah et l’élargissement de la zone tampon, ils vont se sentir plus isolés que jamais. Il deviendra alors impossible de creuser des tunnels d’une longueur suffisante. Les tunnels sont pourtant les principaux moyens d’acheminement de produits alimentaires, de pièces détachées et de mobiliers importés depuis l’Egypte vers la bande de Gaza, ainsi qu’une issue de secours pour les Gazaouis victimes du blocus.
 
Mais les répercussions de ces mesures ne se limiteront pas à l’exil de centaines de résidents de Rafah ou à l’anéantissement du système souterrain qui sert de poumon à l’économie de la bande de Gaza. Des familles palestiniennes seront une nouvelle fois déchirées, à l’instar du clan Barhoums, dont les 4 000 membres, la moitié Palestiniens et l’autre moitié ressortissants égyptiens de seconde zone depuis qu’ils ont été séparés par le mur en 1967, continuent de traverser la frontière.
 
Du côté de Gaza, un responsable palestinien de facto, non autorisé à parler aux médias, reconnaît avoir souvent observé ce type de relations familiales. Il se souvient d’un jour à l’aube, pendant le jeûne du mois de ramadan : 
 
« Lorsque les tunnels étaient ouverts, on pouvait voir des gens traverser avec des repas chauds. Une fois j’ai vu passer un plat de haricots à la sauce tomate en provenance de Gaza qui était destiné à des parents installés du côté égyptien », dit-il en riant. « Un repas de famille à base de haricots ne constitue pas une menace pour la sécurité, nous avons donc autorisé son passage. »
 
« Nous avons vécu tous ensemble, au son des mêmes appels à la prière, des mêmes échos de balles et de tirs israéliens », relate Abdullah à Middle East Eye sur le téléphone d’Etaf. 
 
« Nous avons vécu les 51 jours de la guerre au côté des nôtres, minute par minute, en écoutant leur radio et regardant leurs chaînes de télévision. Pendant l’Aïd, nous écoutions leurs prières et ils écoutaient les nôtres.
 
« C’est une migration forcée qui détruit délibérément notre tissu social. »
 
Maigre compensation
 
Ces dernières semaines, des soldats égyptiens se sont rendus chez les habitants de Rafah pour les informer que leur logement allait être détruit. Abdullah indique que les soldats qui lui ont rendu visite lui ont proposé, comme aux autres résidents, une compensation financière.
 
Il rapporte leur propos : « Nous vous offrons 100 livres égyptiennes (soit 11,5 euros) par mètre carré de votre maison ».
 
La surface agricole autour de la maison, où Abdullah cultivait des arbres fruitiers, ne fera l’objet d’aucune indemnisation, mais le gouvernement versera 200 livres égyptiennes (23,8 euros) pour compenser la perte de chacun des arbres de la propriété. Dès l’instant où ils se sont emparés des terres au cours de ces dernières semaines, les forces de sécurité ont commencé à déraciner de nombreux arbres. Pour le moment la maison d’Abdullah est toujours là.
 
« Ceux qui ont arraché ces arbres ne semblent pas se soucier que certains datent de la nuit des temps », proteste-t-il. Abdullah précise que sa famille devrait recevoir 24 000 livres égyptiennes (2 908 euros) au total, ce qui est loin d’être suffisant, selon lui, pour commencer une nouvelle vie.
 
Il dit qu’il est coincé : incapable de résister à la volonté de l’armée, en tant qu’agriculteur il a toutefois du mal à s’imaginer arracher sa famille à la périphérie rurale de l’ouest de Rafah pour aller vivre dans la ville d’el-Arish, située à environ une heure de route. C’est malgré tout l’une des seules possibilités qui lui restent. Ses enfants, explique-t-il, sont habitués à vivre à l’air libre et à la campagne.
 
Et d’ajouter : « En fait, j’aime vivre sur cette terre, la travailler, et être proche de ceux que j’aime ».
 
Doubles vies
 
A Rafah, ville composée de Bédouins et de réfugiés palestiniens – que les Egyptiens qualifient souvent de manière péjorative de « Yahudi Sinaï », « juifs du Sinaï », sous-entendant ainsi qu’ils collaborent avec les Israéliens – les Palestiniens comme Abdullah vivent une étrange double vie. Il passe sans problème de l’arabe palestinien au dialecte égyptien. Et pourtant, bien qu’il respire presque le même air que ses proches qui vivent à Gaza, il possède une carte d’identité égyptienne, pratiquement la seule chose qui lui permette de se sentir égyptien.
 
Afin de conserver un sentiment d’attachement à la famille, les Barhoums — ainsi que d’autres familles palestiniennes qui ont été séparées comme eux — ont fait en sorte pendant des années de se marier entre membres de la famille élargie, les futurs mariés se rencontrant parfois au grillage de séparation de 1967. Avec l’élargissement de la zone tampon, il y a moins de chances que ces mariages voient le jour.
 
Abdullah confie à Middle East Eye que plus il sera poussé vers l’intérieur des terres égyptiennes, plus il se sentira isolé. Il n’a qu’un seul désir : franchir les murs pour vivre avec ses proches du côté gazaoui, ce qui n’a guère de chances d’aboutir étant donné la quantité de formalités administratives à remplir.
 
 « Ils sont victimes d’un blocus, notre devoir est d’être à leur côté » ajoute-t-il, en faisant allusion à ses cousins et aux autres membres de sa famille élargie, qu’il n’a pas revus en personne depuis la fête de l’Aid al-Adha en 2009.
 
En juillet 2013, après l’éviction du président Mohamed Morsi, l’armée égyptienne a réduit la couverture du réseau de téléphonie égyptien tant du côté égyptien que de celui de Gaza.
 
Donc pour l’heure, au moment de se dire au revoir, Abdullah appelle Etaf sur un téléphone portable palestinien, qui ne pourra plus servir lorsqu’il sera expulsé, l’appareil n’émettant pas au-delà des quartiers périphériques.
 
« La destruction de nos maisons est destinée à nous briser, à nous détruire, nous, les habitants de Rafah », s’insurge-t-il. « Nous avons été séparés et le seront encore plus. Tous, frères et cousins. »
 
Traduction de l'anglais (original).