Redeyef, ou l’espoir déçu de la Tunisie des marges

Redeyef, ou l’espoir déçu de la Tunisie des marges

#Tunisie

La révolution en Tunisie n’aurait pas été possible sans la participation des populations des régions de l’ouest et du sud du pays. Mais quatre ans plus tard, la situation reste toujours difficile. Immersion à Redeyef, berceau de plusieurs révoltes tout au long de l’histoire

Un bureau de la Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG) abandonné près d'un centre de stockage des phosphates (MEE/Stefano Pontiggia)
Stefano Pontiggia's picture
26 septembre 2015
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Monday 28 September 2015 8:15 UTC
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28 septembre 2015

REDEYEF, Tunisie – « Ici, si tu veux travailler, tu dois taper du poing sur la table. Tu dois faire du bruit », m’explique Mahi dans un café enfumé et bruyant du centre-ville de Redeyef. Avec nous, cinq autres jeunes chômeurs sirotent leur boisson.

Mahdi est un jeune homme de 30 ans engagé, sans contrat, par une compagnie de transport des phosphates. Dans la ville, ces « travailleurs » sont connus sous le nom de bayecha ; ils sont chargés de recouvrir les camions de bâches en plastique pour que la terre riche en phosphates n’en tombe pas. Ils reçoivent pour cela environ 3 euros par jour, mais seulement s’il y a des véhicules qui sortent de la ville.

C’est pour cette raison qu’en janvier 2015, Mahdi et ses amis ont décidé de bloquer la route aux camions. Le gouvernement a réagi en envoyant des policiers pour libérer la voie, ce qui a provoqué des affrontements.

Cette histoire, dans la Tunisie post-révolution, n’est ni rare ni surprenante. Les inégalités régionales qui ont causé les soulèvements de 2010-2011 sont toujours présentes et affectent la vie de milliers de Tunisiens. C’est le cas de ce petit centre urbain du gouvernorat de Gafsa, dans le sud-ouest du pays.

Une région marginalisée

Située dans un bassin minier, à 400 kilomètres de la capitale, non loin de la frontière avec l’Algérie, Redeyef produit des phosphates bruts. Ceux-ci sont ensuite envoyés aux ports côtiers de Sfax et Gabès, où ils sont enrichis et exportés.

L’histoire de cette ville est étroitement liée à celle du Protectorat français. Elle fut fondée au début du XXe siècle, après la découverte du premier gisement dans la localité voisine de Metlaoui. Redeyef fut ensuite reliée par le chemin de fer aux grandes villes côtières, et ses habitants exploités par les autorités coloniales.

Le sort de la région ne s’est pas amélioré après l’indépendance. Les gouvernements postcoloniaux l’ont toujours considérée comme un site d’exploitation de ressources primaires et comme un foyer de main-d’œuvre à bas prix. Mais ils n’ont jamais consacré de véritables moyens pour en garantir le développement.

Entre 1994 et 2009, par exemple, le gouvernorat de Gafsa n’a reçu que 0,8 % de la somme dédiée aux investissements industriels à l’échelle nationale.



L'ancienne église coloniale du filaj, la zone de Redeyef où habitaient les travailleurs européens (MEE/Stefano Pontiggia)

Chômage et protestations

La paupérisation générale, et le chômage croissant, surtout à partir de la moitié des années 80, ont provoqué régulièrement des protestations et des affrontements sanglants. Déjà en 1937, l’écrivaine Simone Weil décrivait dans « Le sang coule en Tunisie » une grève organisée par le syndicat et réprimée dans le sang par les autorités coloniales.

Ce sont toutefois des manifestations de plus grande ampleur qui ont éclaté en 2008. En janvier, des jeunes chômeurs se sont rassemblés devant le siège du syndicat de Redeyef et ont entamé une grève de la faim pour protester contre la manipulation des résultats d’un concours de recrutement par la Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG). Les populations se sont aussi mobilisées dans les autres villes du bassin minier (Metlaoui, Oum La Rayes, M’dhila).

Quelques semaines plus tard, l’État a riposté par la force et la région a été cernée par des milliers de policiers. Les manifestations ont duré six mois, et ont fait cinq morts et des dizaines de blessés ; des centaines de manifestants ont été emprisonnés.

Jahwer, un activiste de gauche, était parmi les protagonistes des confrontations avec la police. Il avait 25 ans à l’époque, et il se souvient des combats.

« Pendant le jour », m’a-t-il raconté, « rien ne se passait, la ville était tranquille. Mais la nuit, le soleil tombé, tous les jeunes se rassemblaient dans les rues. Ils appelaient à la bataille en faisant du bruit, et la police comprenait que des affrontements allaient avoir lieu. Les gens attiraient les flics dans les quartiers populaires, que ces derniers ne connaissaient pas, et là ils les attaquaient dans des embuscades. »

Les dessins et graffitis sur les murs de Redeyef rappellent que ses habitants gardent la mémoire vive de ces événements. « Les gens sont encore choqués par ce qui s’est passé », a ajouté Jawher.

Après la révolution, les opérations de blocage de la production des phosphates ont pris de l’ampleur. Des chômeurs ou des travailleurs précaires s’organisent régulièrement en plaçant des tentes sur la voie ferrée, et en bloquant le passage des trains transportant le phosphate.

Il ne s’agit pas d’un mouvement coordonné, mais de l’action ponctuelle de petits groupes de personnes cherchant à faire pression sur le gouvernorat et les différents gouvernements qui se sont succédé après 2011, pour qu’ils les aident à entrer à la CPG ou dans les sociétés de « sous-traitance ».  

Sur la voie ferrée, quelques hommes d’une trentaine d’années ou plus ont placé des tentes. Chacun d’entre eux a connu le travail saisonnier sur la côte et les périodes de chômage. Ils ont commencé à protester en 2012.

« L’État nous a fait des promesses qu’il n’a jamais tenues, on n’arrive pas à trouver de travail. J’ai été employé dans le tourisme à Sousse et Djerba, mais je suis chômeur depuis deux ans. Je veux seulement vivre ici et fonder une famille », affirme Mohamed, 35 ans.

Les tentes ont une valeur historique et symbolique forte. Pendant la période coloniale et, plus récemment en 2008, les mouvements protestataires ont aussi planté des tentes. Bloquer la production n’est donc pas seulement une stratégie visant à obtenir un travail : c’est un acte révolutionnaire à part entière.



« 2008 est la tombe de Ben Ali ». Graffiti dans le quartier du souk (MEE/Stefano Pontiggia)

Entre informalité et « grandes familles »

Ces blocages de la production résultent tout d’abord d’une politique économique et industrielle trop concentrée dans la région. La CPG, entreprise toute-puissante, est le seul employeur qui puisse garantir un travail sûr, contractualisé et de longue durée, mais elle ne peut pas recruter toute la population active.

À part la CPG, le reste de l’économie locale est presque entièrement informel. Outre la contrebande, la vente de vêtements à domicile, le travail au noir dans le secteur du bâtiment et le commerce au souk sont les activités les plus répandues.

Les réformes libérales et l’absence d’investissements ont conduit, à la veille des soulèvements de 2008, à un taux de chômage des jeunes de plus de 50 %.

Dans ces conditions, un emploi dans le secteur du phosphate est le rêve de nombreux jeunes contraints de vivre chez leurs parents jusqu’à 30 ans voire plus, et d’une population plus âgée qui n’a pas eu de carrière stable dans une entreprise publique ou privée, et donc pas de retraite.

Entrer dans la compagnie est difficile, et il faut pour cela s’appuyer sur ses propres réseaux familiaux et les solidarités tribales. Un parent banquier, syndicaliste, ou employé au ministère du Travail (où est rédigée la liste des recrutés) peut aider à obtenir un poste.

Le trafic d’emplois s’est poursuivi après la révolution, même si cette pratique semble avoir diminué un peu.

Cette compétition pour les postes, dans laquelle la famille élargie est fortement impliquée, a ainsi contribué à reproduire des inégalités dans la population locale. Elle est fortement déterminée par les différences de capital social que détiennent les habitants. Certains hommes cumulent ainsi deux ou trois salaires, tandis que d’autres, qui travaillent au noir, touchent à peine l’équivalent de 5 euros par jour.

Adel, 31 ans, est au chômage depuis deux ans. Avant, il travaillait à Monastir dans le secteur touristique, mais le salaire était tellement bas qu’il ne pouvait même pas louer une chambre à coucher. Il a alors décidé de retourner auprès de sa famille.

« Est-ce que tu sais qu’il y a des hommes de Redeyef qui travaillent en France et qui touchent en même temps un salaire dans une mounawla [société de sous-traitance de la CPG] ? », s’insurge-t-il. « Alors que nous, ici, on est au chômage. Dans le bassin minier, si tu veux trouver du travail, il te faut un pote bien placé ou de l’argent. »

Des propos confirmés par Haffa, employée à la CPG, et Haj Raouf, ancien responsable des ressources humaines de l’entreprise. « Un ami à moi, explique Haffa, a une maîtrise de géographie. Il est cadre dans une mounawla, où il touche 450 euros par mois, mais il n’y travaille pas pour de vrai. En réalité, cet homme est masseur et gagne pour cela entre 1 000 et 2 000 euros par mois. Il reçoit donc un double salaire ».

Une situation que Haj Raouf déplore : « Chez nous, on dit que pendant les années Ben Ali, ça fonctionnait selon le système du koul wa akil, c’est-à-dire manger et donner aux autres de quoi manger. Aujourd’hui, c’est chacun pour soi ».

Ce sont généralement ceux qui n’ont ni l’argent suffisant pour « acheter » un emploi, ni l’accès à des réseaux, qui lancent les actions de blocage de la production.

Toutefois, sur le long terme, une telle stratégie s’avère risquée : au cours des cinq premiers mois de 2015, la compagnie a extrait une quantité de phosphates égale à celle produite pendant le seul mois de janvier 2010. Le risque d’une fermeture est concret et, sans la CPG, la région pourrait tomber dans la misère et le chaos.

Toujours à l’écart

La corruption et le manque d’opportunités dû à la rareté des projets de développement et à l’absence d’une activité économique locale durable ont poussé les populations de ces villes à migrer vers la côte. Les centres miniers connaissent des problèmes sociaux similaires à ceux des villes d’où est partie la révolution, telles que Kasserine ou Sidi Bouzid.

Quatre ans après la fuite de Ben Ali, la vie des populations des régions de l’intérieur du pays est donc toujours aussi difficile et pénible.

« L’État ne nous donne rien », me dit un Tunisien qui habite en France, rentré au pays pour de courtes vacances.

« La compagnie gagne tellement d’argent qu’elle pourrait détruire Redeyef et la rebâtir de nouveau. Tandis que nous, on vit dans des conditions déplorables. Ici, c’est l’extrême de la vie ». Pour cet homme, la vie n’est pas seulement dure à Redeyef. La ville, et la région jusqu’au nord de Gafsa, constituent l’extrémité de la vie, la limite entre la vie et la mort, car au sud, d’après lui, il n’y a que « le règne de la mort ».

Le destin de ces populations négligées est similaire à celui de l’« homme à l’âne » dont parle la légende d’Abu Yazid. Pendant le règne fatimide, ce leader charismatique était parti avec son âne de la région de Djerid (Tozeur) pour conquérir la capitale ; mais arrivé à ses portes, il fut arrêté et tué par le calife al-Mansur.

De même, pendant la révolution, les populations du sud ont traversé le pays pour « conquérir » Tunis et imposer un nouvel agenda politique. Or, aujourd’hui, elles ont l’impression d’avoir été une fois de plus oubliées et mises à l’écart.



Un monument dédié aux combattants de la lutte armée anticoloniale de 1952-1954 (MEE/Stefano Pontiggia)

Cet article est basé sur des données recueillies pendant les années 2014 et 2015 dans le cadre d’une recherche de doctorat. L’auteur remercie Nadia Marzouki pour avoir lu et commenté les versions antérieures.