Retour des « familles de Daech » à Mossoul : entre bras ouverts et portes fermées

Retour des « familles de Daech » à Mossoul : entre bras ouverts et portes fermées

#Irak

Parmi les plus marginalisés de la population irakienne, les proches de membres de l’EI trouvent raison d’espérer dans le quartier d’al-Tanaq à Mossoul, où un mouvement spontané de réintégration s’est fait jour

Suha, épouse d’un combattant de l’EI aujourd’hui emprisonné à Bagdad, s’est vu refuser la documentation nécessaire pour inscrire ses enfants à l’école (MEE/Constantin Gouvy)
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12 juillet 2018
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Thursday 12 July 2018 8:17 UTC
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12 juillet 2018

MOSSOUL, Irak – Prendre le chemin du retour n’était pas une décision facile à prendre pour Aïcha, dont le fils de 17 ans s’était vu promettre 72 vierges au paradis quand il a rejoint l’organisation État islamique (EI), raconte-t-elle. En choisissant de quitter le camp de déplacés où elle avait trouvé refuge avec son mari et son plus jeune fils, elle prenait un gros risque.

« Nous avions tellement peur de la réaction du gouvernement et des habitants de Mossoul après la bataille », confie-t-elle, se redressant sur des coussins posés à même le sol et tirant sur ses jambes une couverture jaune. « On avait peur qu’ils nous tuent tous », ajoute-t-elle avec un reste d’angoisse au fond des yeux.

« Nous avions tellement peur de la réaction du gouvernement et des habitants de Mossoul après la bataille. On avait peur qu’ils nous tuent tous »

- Aïcha, mère d’un membre de l’EI

Au total, « plus de 150 familles liées à Daech se sont réinstallées dans notre voisinage », confie Khudair al-Jibouri, le chef de la communauté du quartier pauvre et poussiéreux d'al-Tanaq à Mossoul-Ouest, après avoir délibéré avec les quatre anciens en tenue traditionnelle assis à ses côtés dans la pénombre de la pièce.

Parents, femmes et enfants de militants de l’EI, ces familles considérées comme « affiliées » au groupe ne sont souvent que les victimes collatérales de la décision prise par leurs proches de le rejoindre. Lorsque l’EI s’est saisi de la ville en juin 2014, il y a brutalement imposé sa loi avec le concours de ses nouvelles recrues, à grand renfort d’exécutions sommaires, de châtiments corporels et d’autres actes de terreur quotidiens.

Leurs proches aujourd’hui disparus, morts ou prisonniers, ces familles sont désormais parmi les plus déshéritées et marginalisées de la population, et font l’objet, à l’échelle du pays, d’une punition collective et de diverse formes de représailles pour des crimes qu’elles n’ont pas commis.



Aïcha, dont le fils a rejoint l’EI, a fait le choix de quitter le camp de déplacés où elle avait trouvé refuge et de retourner à Mossoul (MEE/Constantin Gouvy)

Certaines de ces familles, jusqu’alors réfugiées dans des camps de déplacés aux alentours de Mossoul, se sont aventurées à revenir vers al-Tanaq pour sauver le peu de biens qu’il leur restait après la reprise de la ville par les forces gouvernementales et celles de la coalition en juillet 2017, après neuf mois de bataille acharnée.

« Comme les autres familles de Daech [l’EI] dans les camps, j’hésitais à revenir. On ne savait pas quelle serait la réaction de notre communauté », raconte Maha. « Mais j’étais pressée de rentrer, je craignais que les militaires occupent notre maison parce qu’ils savaient qu’elle appartenait à la femme d’un membre de Daech », ajoute-t-elle, faisant référence à une pratique récemment documentée dans d’autres parties de l’Irak par des observateurs des droits de l’homme.

« Nous aidons ces femmes et leurs bébés parce qu’elles sont innocentes, et parce qu’elles n’ont rien à voir avec les crimes de leurs maris et de leurs pères »

Khudair al-Jibouri, chef du quartier d'al-Tanaq

« Gardez vos chaussures », poursuit Maha, rompant inhabituellement avec la coutume, tout en ouvrant la porte de la pièce principale, quasiment vide. « La maison tient encore debout, mais tout a été pillé après la bataille. Il n’y a plus, chez nous, que du ciment nu, alors peu importent des chaussures sales », soupire-t-elle, encadrée par ses cinq filles et l’un de ses fils sur le seul meuble de la maison, un canapé fourni par la communauté.

Les murs ocre et blancs de la pièce sont nus, à l’exception d’une photo de mariage accrochée au-dessus de sa tête, souvenir de jours plus heureux, avant le recrutement de son mari par l’EI. « C’est la seule photo qui me reste de lui », dit-elle en tournant son regard vers le cadre entouré d’une guirlande de fleurs rouges en plastique.

Les liens tribaux, plus forts que l’affiliation à l’EI

Alors que beaucoup de ces familles s’attendaient au pire à leur retour à al-Tanaq, elles ont été, à leur grande surprise, accueillies chaleureusement dans leur quartier.

En effet, à rebours de la dynamique d’exclusion généralement observée dans le pays, un mouvement spontané de réintégration de ces familles s’est fait jour dans ce quartier de l’ancienne « capitale » de l’EI. En y accueillant ces derniers mois le retour de plus d’une centaine de familles affiliées au groupe, leurs anciens voisins cherchent ainsi à briser un cycle de marginalisation qui risque de précipiter la répétition des erreurs du passé.



Au total, plus de 150 familles liées à l'EI se sont réinstallées dans le quartier d'al-Tanaq, comme celle de Maha (MEE/Constantin Gouvy)

Si la réintégration des familles marquées par Daech est possible à al-Tanaq, alors qu’elle paraît presque hors d’atteinte ailleurs en Irak, c’est principalement en raison d’une forme d’allégeance et de sociabilité bien antérieure à l’émergence de l’EI.

« Nos voisins sont plus bienveillants envers nous que les membres de notre proche famille qui ne vivent pas ici. Nous ne survivons que grâce à leur charité »

Aïcha, mère d’un membre de l’EI

Les liens tribaux qui unissent étroitement les habitants d’al-Tanaq, principalement rattachés à la tribu arabe al-Jibouri, l’une des plus importantes d’Irak, semblent en effet avoir résisté aux dommages causés au lien social par le groupe dans le reste de la ville et du pays. Aujourd’hui, ces liens tribaux prévalent, aux yeux de leurs voisins, sur l’affiliation de ces familles à l’EI.

« Si nos voisins ont accepté de nous laisser revenir, c’est parce que nous appartenons tous à la même tribu. Nous nous connaissons depuis toujours, depuis bien avant l’arrivée de Daech », explique Aïcha.

« Nos voisins sont plus bienveillants envers nous que les membres de notre proche famille qui ne vivent pas ici. Tout ce que vous voyez ici, les oreillers, le tapis, la nourriture… tout vient de nos voisins. Ils nous les ont donnés quand nous n’avions plus rien. Nous ne survivons que grâce à leur charité », ajoute-t-elle, remerciant Dieu pour leur générosité.

« Ce sont nos voisins qui nous ont sauvés »

Une grande part des familles d’al-Tanaq liées à l’EI et maintenant privées de ressources ont en effet reçu l’assistance salvatrice de la communauté locale, qui compense l’absence d’aide des ONG et du gouvernement.

« Ces familles vivent de notre aide, nous leur apportons à manger deux fois par jour. Nous les aidons avant qu’elles n’aient à le demander », ajoute Khudair al-Jibouri, le chef du quartier, se félicitant du fait que la communauté prenne soin de ses membres.

« Ce sont nos voisins qui nous ont sauvés », confirme Maha.



Khudair al-Jibouri, chef de la communauté du quartier d'al-Tanaq à Mossoul-Ouest (MEE/Constantin Gouvy)'

Dans de nombreux cas, toutefois, l’aide communautaire n’est pas suffisante. « Cette vie est épuisante », confesse Ibtisam, mère d’un combattant de l’EI habillée d’une robe noire imprimée de fleurs rouges et d’un niqab noir qui laisse apparaître des yeux fatigués et cernés de rides profondes.

« Nous sommes très bien traités par la communauté, mais je n’ai aucun moyen de subsistance, et mon mari est trop âgé pour travailler », dit-elle, en montrant du doigt le vieil homme assis en silence à ses côtés sous un keffieh rouge, qui fume cigarette sur cigarette.

« Pour manger, nos petits-enfants doivent chercher dans les gravats et les ordures des choses à vendre dans les rues », se plaint-t-elle dans un sursaut d’exaspération.

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Pour Khudair al-Jibouri, la décision de venir en aide à ces familles relève d’une évidence. « Nous aidons ces femmes et leurs bébés parce qu’elles sont innocentes, et parce qu’elles n’ont rien à voir avec les crimes de leurs maris et de leurs pères. Les femmes qui ont combattu avec leurs maris, celles qui ont tué, je les ai envoyées dans les camps, elles n’ont pas leur place ici », dit-il avec un geste de dédain.

Les fils et les maris qui ont combattu avec l’EI, quant à eux, ont connu un sort autrement différent. « Les checkpoints m’appelaient et me donnaient leurs noms ; je disais simplement ‘’oui’’ ou ‘’non’’ », confie-t-il. « Nous avons vécu avec ces familles de Daech pendant trois ans, nous savons qui est innocent et qui est coupable », ajoute-t-il, comme pour justifier ce qui ressemble à une justice expéditive rendue par téléphone.

Pauvreté endémique et marginalisation politique

Malgré l’aide de leur communauté, l’avenir reste sombre et incertain pour ces familles affiliées à l’EI qui sont revenues à al-Tanaq. Si les habitants du quartier affirment qu’aucun d’entre eux ne permettrait jamais à l’organisation d’y reprendre pied, ils n’en ont pas moins prévenu que la pauvreté endémique et la marginalisation politique antérieures à l’apparition de Daech menaçaient de favoriser, un jour, l’émergence de groupes similaires.

« Bien sûr que nous craignons le retour de Daech. Mais, par-dessus tout, nous craignons que d’autres groupes ne se forment. Les gens sont si pauvres ici. Si j’avais de l’argent, je pourrais recruter tous les hommes de cette pièce et leur demander de tuer les personnes de mon choix »

- Khudair al-Jibouri

« Bien sûr que nous craignons le retour de Daech. Mais, par-dessus tout, nous craignons que d’autres groupes ne se forment. Les gens sont si pauvres ici. Si j’avais de l’argent, je pourrais recruter tous les hommes de cette pièce et leur demander de tuer les personnes de mon choix », avertit Khudair al-Jibouri, en montrant la poignée de ses voisins qui se sont agglutinés pour suivre la conversation.

« Je veux que les gens d’ici aient du travail, pour que nous soyons en sécurité », ajoute-t-il en frappant avec détermination son poing dans la paume de sa main droite.

Pour de nombreuses familles du quartier affiliées à l’EI, la rémunération financière offerte par Daech à ses nouvelles recrues au moment de la conquête de la ville en juin 2014 a en effet joué un rôle déterminant dans la décision prise par leurs proches de s’enrôler sous l’infamante bannière noire et blanche de l’organisation.



Des soldats irakiens tenant un drapeau de l'EI célèbrent leur victoire contre le groupe dans les rues de Mossoul il y a un an (Reuters)

« Mon mari était sans travail lorsque Daech est arrivé à Mossoul. Ils lui ont dit qu’ils le paieraient 500 000 dinars [350 euros] par mois, alors il a accepté, pour l’argent. Mes filles étaient révoltées par le choix de leur père », raconte Maha, les yeux remplis de larmes.

Pour Aïcha aussi, la religion n’a jamais été qu’un facteur secondaire dans la décision de son fils et de certains de ses voisins de rejoindre le groupe. La précarité économique et la marginalisation politique, d’après elle, ont été bien plus décisives.

« Bien sûr, certains ont cru aux fausses promesses religieuses de Daech. Mais tant d’autres ont rejoint ses rangs uniquement parce qu’ils étaient sans emploi. Cela fait longtemps que le gouvernement a abandonné cette partie de Mossoul », ajoute-t-elle, présageant que les élections du mois dernier n’apporteront aucun changement. « Aucun candidat n’est venu d’ici. Ils nous ont oubliés. Nous ne sommes pas représentés », conclut-elle dans un soupir résigné.

Citoyens fantômes à la merci d’une bureaucratie kafkaïenne

Pour offrir d’autres perspectives aux nouvelles générations et assurer leur intégration dans la société, l’accès à l’éducation des enfants des militants de l’EI devrait dès maintenant être une priorité. Pourtant, leurs familles se voient invariablement refuser la documentation civile élémentaire qui leur permettrait de les inscrire à l’école.



Des civils irakiens en fuite reçoivent de l'eau, des jus de fruit et des biscuits de l'armée irakienne pendant les affrontements avec l'EI en juin 2017 (MEE/Tom Westcott)

Drapée dans une ample robe noire, Suha, dont le mari a été emprisonné à Bagdad en tant que combattant de l’EI, est à bout. Seuls ses yeux apparaissent sous son niqab jaune, qui révèle un regard intense et saisissant, tandis qu’elle raconte sa bataille contre une bureaucratie kafkaïenne.

« Toute la ville nourrit des idées de vengeance envers ces familles pour ce qu’ont fait leurs membres, et tout le monde au conseil craint que leur retour ne cause de sérieux problèmes de sécurité. Une guerre civile pourrait éclater si le gouvernement laissait revenir un trop grand nombre d’entre elles »

Husamadin Abbar, conseil du gouvernorat de Mossoul

« Ils demandent que mon mari apporte sa carte d’identité et qu’il soit présent pour établir celles de nos enfants avant de les inscrire à l’école. Mais comment le pourrait-il, s’ils le gardent en prison ? », demande-t-elle, tout en berçant son nouveau-né, à qui elle donne à boire par petites gorgées dans un bol de métal.

« Deux de mes filles n’ont aucun papier d’identité, et la plus jeune n’a qu’un certificat de naissance émis par Daech. Pour le gouvernement, c’est comme si elle n’existait pas », poursuit-elle.

Dans le même temps, des craintes se font jour sur une éventuelle réaction violente de la part des autres habitants de Mossoul suite au retour des familles affiliées à l’EI.

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« Le gouvernement ne reconnaît pas officiellement leur présence dans la ville », déclare Husamadin Abbar, du conseil du gouvernorat de Mossoul, qui explique que ce retour a pour l’instant été géré de façon officieuse.

« Toute la ville nourrit des idées de vengeance envers ces familles pour ce qu’ont fait leurs membres, et tout le monde au conseil craint que leur retour ne cause de sérieux problèmes de sécurité. Une guerre civile pourrait éclater si le gouvernement laissait revenir un trop grand nombre d’entre elles », prévient-il.