Se souvenir de la Palestine : le street art pour garder espoir dans les camps de réfugiés du Liban

Se souvenir de la Palestine : le street art pour garder espoir dans les camps de réfugiés du Liban

#Réfugiés

Pour les réfugiés palestiniens qui vivent dans les camps du Liban, l’art est un moyen d’affirmer leurs droits et de préserver leur identité

Cette fresque murale réalisée par l’artiste palestinien Omar Abu Steiti à Chatila représente l’espoir de nouvelles opportunités (MEE/Marta Vidal)
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01 décembre 2017
Last update: 
Friday 1 December 2017 15:21 UTC
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01 décembre 2017

BEYROUTH – Les rues du camp de réfugiés palestiniens de Bourj el-Barajneh, dans le sud de Beyrouth, sont obscures et étroites. Les murs sont si hauts dans les allées filiformes du camp qu’à certains endroits, la lumière du jour est introuvable.



Mohammad Hamra travaille devant sa maison à Bourj el-Barajneh, où il peint une carte de la Palestine sculptée sur bois (MEE/Marta Vidal)

Pourtant, les couleurs jaillissent des fresques murales peintes par des artistes palestiniens qui se servent de l’art comme d’un moyen d’affirmer l’identité et les droits des Palestiniens.

« Je pense que les couleurs donnent de l’espoir aux gens », explique Jihad Moussa, étudiant et artiste autodidacte de 20 ans. Il s’intéresse aux thèmes liés au patrimoine palestinien, mais il aime aussi peindre des arbres et des animaux pour décorer les murs de Bourj el-Barajneh et embellir le camp pour ses habitants.



Portrait de Yasser Arafat avec le reflet de Jérusalem dans ses lunettes, sur un mur de Bourj el-Barajneh (MEE/Marta Vidal)

Les symboles nationaux palestiniens, tels que la mosquée al-Aqsa de Jérusalem, des cartes et des drapeaux de la Palestine ou encore des portraits de l’ancien dirigeant palestinien Yasser Arafat, remplissent les murs du camp. Arafat est considéré par de nombreux habitants comme un combattant de la liberté et un symbole des aspirations nationales palestiniennes.

L’œuvre d’art est ainsi un rappel de l’apatridie des habitants et de la longue histoire de dépossession dont ils sont victimes.



Une ville palestinienne sur les murs de Chatila. Un groupe d’artistes palestiniens et internationaux a réalisé plusieurs fresques murales dans le camp pour commémorer le massacre de Sabra et Chatila survenu en 1982 (MEE/Marta Vidal)

« Il n’y a pas beaucoup de façons de résister, donc les fresques murales contribuent à éveiller les consciences et constituent notre forme de résistance », explique Mohammad Daher, co-fondateur d’Al-Naqab Center for Youth activities, un centre créé en 2013 pour proposer des activités culturelles et éducatives aux jeunes de Bourj el-Barajneh.



Mur peint par Jihad Moussa à Bourj el-Barajneh. Les arbres sont souvent peints sur les murs des rues obscures où aucune plante ne pourrait pousser (MEE/Marta Vidal)

« [Les gens du camp] ont plus besoin de couleurs que d’armes dans leur vie », explique Jihad Moussa. Bien que les peintures murales soient la forme d’art la plus visible dans les camps de réfugiés palestiniens, les pièces d’artisanat sont également populaires.



Le souvenir de la Palestine dans les camps libanais : représentation de traditions et de villages palestiniens sur un mur de Chatila (MEE/Marta Vidal)

Certains artisans travaillent avec du bois et des matériaux recyclés pour sculpter les paysages perdus de la Palestine, des monuments de Jérusalem et de Bethléem ainsi que des clés pour symboliser le droit au retour des réfugiés palestiniens, beaucoup d’entre eux conservant encore les clés des maisons qu’ils ont été contraints d’abandonner.



Mohammad Hamra perfectionne son artisanat depuis vingt ans (MEE/Marta Vidal)

Le camp de Bourj el-Barajneh a été établi en 1948, après l’expulsion d’environ 750 000 Palestiniens, qui sont devenus des réfugiés dans les pays voisins, lors de la création de l’État d’Israël.

« Les fresques murales constituent notre forme de résistance »

– Mohammad Daher, co-fondateur d’Al-Naqab Center for Youth activities

Mohammad Hamra, qui travaille dans l’artisanat depuis vingt ans, peint une carte de la Palestine sculptée sur bois. Il explique à MEE que l’art est sa façon d’« exprimer [son] amour » pour sa patrie. Il déplore les restrictions auxquelles sont confrontés les artistes palestiniens au Liban qui, selon lui, « ont des choses merveilleuses à vendre mais n’ont aucun espace dans la société libanaise ».



Tania Naboulsi à côté de sa peinture murale représentant une danse traditionnelle palestinienne, dans le camp de réfugiés de Beddaoui, au nord de Tripoli (MEE/Marta Vidal)

Les difficultés financières sont un obstacle commun à la plupart des artistes vivant dans des camps de réfugiés palestiniens. « Vous ne pouvez pas être artiste au Liban, personne ne vous payera et les matériaux sont très chers », explique Tania Naboulsi, réfugiée palestinienne qui a étudié l’art à l’Université de Tripoli en 2012. Si elle vend parfois ses peintures et prend des commandes occasionnelles, elle ne peut vivre de son art.



Carte de la Palestine en cours de confection dans l’atelier de Mohammad Hamra (MEE/Marta Vidal)

« Nous n’avons pas d’acrylique ou d’aquarelle dans les camps », explique Abdul Rahman Katanani, artiste accompli vivant à Sabra. Au lieu d’utiliser des matériaux coûteux qui sont inaccessibles à la plupart des habitants des camps, Katanani utilise du fil barbelé, du métal ondulé et des textiles.

« [L’art] est l’une des armes les plus puissantes à disposition des Palestiniens pour affirmer leurs droits »

– Abdul Rahman Katanani, artiste

« Les matériaux que j’utilise proviennent du camp et comportent un profond symbolisme », explique Katanani. Le métal rouillé peut être interprété comme un symbole de l’attente du retour, tandis que les barbelés représentent les frontières et les restrictions auxquelles les réfugiés palestiniens sont confrontés.



Zinc, barbed wire and freedom, une œuvre d’Abdul Rahman Katanani réalisée avec des matériaux provenant des camps de réfugiés de Sabra et Chatila (avec l’aimable autorisation de l’Agial Art Gallery)

Katanani, qui a étudié l’art à l’Université libanaise de Beyrouth, a débuté en tant que caricaturiste ; il dessinait alors des caricatures et peignait des graffitis. Il s’est ensuite intéressé davantage à la sculpture et aux installations.

Ses œuvres ont été exposées au Liban, en France, en Allemagne et dans le Golfe, et parfois, ses sculptures de barbelés ont pu aller dans des pays où lui-même, en tant que réfugié palestinien, n’a pas pu se rendre.



« Les matériaux que j’utilise représentent le peuple » : Abdul Rahman Katanani transforme le métal et les barbelés en art (avec l’aimable autorisation de l’Agial Art Gallery)

Selon l’UNRWA, plus de la moitié des Palestiniens au Liban sont confinés dans des camps de réfugiés, où le chômage, la pauvreté et la marginalisation atteignent des taux élevés. Ils ont l’interdiction d’accéder à plus de 30 professions et ne peuvent pas posséder de propriétés en dehors des camps. Près de 18 000 réfugiés sont enregistrés dans le seul camp de Bourj el-Barajneh.



Les sculptures de barbelés de Katanani ont pu aller dans des pays où lui-même, en tant que réfugié palestinien, n’a pas pu se rendre (avec l’aimable autorisation de l’Agial Art Gallery)

Dans les camps de réfugiés voisins de Sabra et Chatila, des bâtiments humides, surpeuplés et précaires abritent plus de 10 000 réfugiés palestiniens enregistrés, un nombre qui a augmenté ces dernières années avec l’arrivée de réfugiés ayant fui la guerre en Syrie. Beaucoup d’entre eux sont des Palestiniens qui sont devenus des réfugiés pour la deuxième fois.

Abu Marwan, un réfugié palestinien de 47 ans qui vit à Chatila, travaille dans la construction et la décoration. Il a réalisé plusieurs fresques murales et peintures sur béton reproduisant des monuments de Jérusalem et commémorant l’Intifada palestinienne.



Des fils électriques pendent près d’un mur recouvert de « calligraffitis » peints par des artistes d’al-Naqab à Bourj el-Barajneh. Chaque année, les fils dangereux causent plusieurs décès par électrocution dans le camp (MEE/Marta Vidal)

« Personnellement, je n’ai aucun espoir, mais je [peins] parce que je veux que nos enfants sachent combien nous avons souffert et qu’ils se souviennent de nos villages et de notre terre », explique-t-il. Pour les réfugiés apatrides oubliés dans les camps libanais, le souvenir de la Palestine à travers l’art est d’une importance capitale.

« Je [peins] parce que je veux que nos enfants sachent combien nous avons souffert et qu’ils se souviennent de nos villages et de notre terre »

– Abu Marwan, artiste

« Je ne peins que pour la Palestine », affirme Tania Naboulsi, qui a participé à un projet artistique avec des artistes palestiniens et internationaux pour commémorer le massacre de Sabra et Chatila, lors duquel des centaines voire des milliers de civils palestiniens ont été tués par une milice libanaise alliée à Israël, en 1982.

Elle a peint des anémones rouges sur les murs de Chatila, des fleurs qui symbolisent le sang de ceux qui sont morts pour la Palestine, et ajouté de la broderie traditionnelle palestinienne aux pétales. La lutte pour les droits et les revendications nationales des Palestiniens sont les principales motivations qui l’incitent à peindre.

« L’art est très puissant, explique Abdul Rahman Katanani. C’est l’une des armes les plus puissantes à disposition des Palestiniens pour affirmer leurs droits. »

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.