Soudan : la lune de miel avec les États-Unis est terminée

Soudan : la lune de miel avec les États-Unis est terminée

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Le décret du président Trump a abandonné à leur sort de nombreuses familles soudanaises et les a séparées de leurs proches aux États-Unis

Des étudiants soufis soudanais passent devant la mosquée soufie Qadiriya Badiriya dans le village d'Umm Dawban, le 13 avril 2010 (AFP)
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07 février 2017
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Wednesday 8 February 2017 11:40 UTC
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08 février 2017

KHARTOUM – Bien qu’elle soit sur le point d’accoucher de son troisième bébé dans un hôpital de Floride, Sara el-Bashir insiste pour partager son histoire douloureuse avant de se concentrer sur ses contractions.

Bashir se dit inquiète pour ses deux autres enfants, en particulier son fils Aboudi, âgé de 6 ans, qui aurait dû être confié à sa sœur pendant qu’elle donne naissance à son bébé.

« J'avais besoin d'elle auprès de moi, elle est l’une des rares personnes à savoir comment s'occuper d'Aboudi, mon fils. Il est autiste et je ne peux pas simplement le laisser avec n’importe qui – mes voisins et amis auraient du mal à s’en occuper », confie Bashir à Middle East Eye avant que le travail ne commence.

« Le personnel de sécurité de l'aéroport m’a dit que je ne pouvais pas monter à bord de mon avion à destination de New York même si j'avais un visa de visite valide »

- Shahad Ali, étudiante

Bashir, 34 ans, est ingénieure chimiste. Elle a obtenu son diplôme à l'Université de Khartoum, au Soudan, avant de déménager aux États-Unis avec son mari.

À peine dix jours après sa nomination au poste de président des États-Unis, Donald Trump a signé un décret interdisant aux ressortissants de sept pays à majorité musulmane d’entrer aux États-Unis pendant 90 jours afin d’empêcher les « terroristes islamistes radicaux » de mettre le pied sur le sol américain.



Protestations contre le décret du président Donald Trump le 2 février 2017 dans l'arrondissement de Brooklyn à New York (AFP)

Le Soudan est l'un des sept pays visés par ce décret, désormais connu sous le nom de « décret anti-musulmans ».

Le 27 janvier, alors que Trump signait ce document qui aller changer la vie de beaucoup de monde, la sœur de Bashir, Hind, était en route pour les États-Unis. À son arrivée à Orlando le matin, elle a été interrogée par des responsables de la sécurité et détenue dans un bureau pendant six heures.

Expulsion pacifique ou forcée, à vous de choisir

Elle a toutefois pu envoyer des messages à Bashir l'informant qu'elle était détenue dans un bureau et que son visa avait été révoqué.

« On lui a dit qu’elle pouvait retirer volontairement son visa, qu’elle serait dans ce cas expulsée pacifiquement et qu’elle pourrait déposer une autre demande plus tard, ou bien qu’elle pouvait choisir d’être expulsée de force, détenue pendant une journée et interdite d'entrée aux États-Unis pendant cinq ans », raconte Bashir.

La mère de Bashir n'est pas en bonne santé et sa sœur représentait son seul espoir pendant cette période difficile.

« Je suis maintenant à l'hôpital et c’est vraiment difficile pour nous car mon enfant ne peut pas tout à coup être placé dans un endroit auquel il n’est pas habitué », poursuit Bashir, qui a également une fille de 4 ans.

Quelques heures seulement après cette décision arbitraire, les compagnies aériennes refoulaient déjà les passagers soudanais en route pour les États-Unis.



Rassemblent de manifestants contre le nouveau décret anti-immigration à l'aéroport international de Boston-Logan dans le Massachusetts, le 28 janvier 2017 (AFP)

Shahad Ali, 22 ans, étudiante à la faculté des études dentaires de l'université de Khartoum, a été renvoyée à Khartoum alors qu'elle se trouvait en transit à l'aéroport international de Hamad, à Doha, pour se rendre à New York.

« Le personnel de sécurité de l'aéroport m’a dit que je ne pouvais pas monter à bord de mon avion à destination de New York même si j'avais un visa de visite valide », raconte Ali à son retour à Khartoum.

Shahad Ali essayait de profiter de la pause semestrielle pour aider sa sœur aux États-Unis, qui n'a personne d'autre pour la soutenir. Mais elle n’a pas réussi à aller au-delà de sa première escale.

« Ma sœur aux États-Unis a grand besoin d'aide, j’étais censée l'aider à prendre soin de ses deux enfants afin qu'elle puisse passer ses examens. Son mari travaille de douze à seize heures par jour et elle a besoin de temps pour étudier », témoigne-t-elle.

Le rêve de sa sœur est de devenir médecin aux États-Unis, et elle étudie pour passer un examen, le United States Medical Licensing Examination (USMLE). Sans personne pour l’aider à s’occuper des enfants, elle pourrait avoir à reporter de plusieurs mois son examen et rater ainsi l'occasion de postuler à un emploi dès cette année, explique Ali.

Avertissement

Même les citoyens américains nés au Soudan ont été touchés par l'interdiction.

Ahmed Kodouda, 28 ans, était à bord d’un avion à destination de Washington DC dans la nuit du 29 janvier. Citoyen américain né au Soudan, il travaille à l'étranger depuis 2013 pour une ONG spécialisée dans la résolution des conflits.

« Je suis allé à l'aéroport, je m'attendais à ce que quelque chose se passe. J’avais l’impression d’avoir fait quelque chose de mal alors que ce n’était pas le cas. J'ai été arrêté pendant trente minutes et interrogé par des agents de la douane et de la protection des frontières », rapporte-t-il.

Kodouda a été escorté dans une zone d’attente où il a été interrogé sur son lieu de naissance. Le fait qu'il soit né au Soudan a soulevé de nombreuses questions pendant l'interrogatoire, jusqu'à ce qu'il soit enfin autorisé à entrer.

« Ce qui pose vraiment problème pour moi, c'est qu’on m’a demandé si j’étais musulman, ça m’a pris de court »

- Kodouda, citoyen américain né au Soudan

« Ce qui pose vraiment problème pour moi, c'est qu’on m’a demandé si j’étais musulman, ça m’a pris de court », témoigne Kodouda, joint par téléphone, depuis son domicile dans l’État de Virginie.

L'histoire de Kodouda a servi d’avertissement pour les Soudano-Américains. La situation était encore pire pour les détenteurs de cartes vertes qui ont partagé leurs difficultés sur les réseaux sociaux après avoir été bloqués à l'extérieur des États-Unis, sans savoir où aller ensuite.

Dimanche, l'administration Trump a reculé sur l'un des principaux points de son nouveau décret, affirmant que les détenteurs de cartes vertes ne seraient pas touchés par les nouvelles règles. Cela faisait suite à l’arrestation et à la rétention pendant des heures dans les aéroports du pays de nombreux résidents américains au cours des deux jours précédents.



Le docteur Mazin Khalid du Centre médical œcuménique des États-Unis (Facebook)

Relations soudano-américaines

Au cours de ses derniers jours au pouvoir, l'ancien président Barack Obama a levé par décret un embargo commercial imposé au Soudan par les États-Unis pendant près de vingt ans.

Cela signifiait que le Soudan pouvait enfin recevoir des biens et services importés des États-Unis. Le Soudan était soumis à un embargo commercial américain depuis 1997 pour son soutien présumé à des groupes de combattants armés.

Les États-Unis ont vu ce décret comme un geste critique pour la sécurité régionale, le Soudan s’engageant en échange à adopter plusieurs mesures, notamment mettre un terme à son soutien aux rebelles dans le Sud-Soudan voisin, coopérer avec les agents du renseignement américain et améliorer l'accès aux groupes d'aide.

Les Soudanais espéraient que cette mesure améliorerait leur économie en rapide déclin.

« En tant qu'hommes d'affaires, nous espérions commencer à commercer avec les États-Unis, mais maintenant nous ne pouvons même pas voyager librement »

- Un gérant de bureau de change à Khartoum

« Lorsque les États-Unis ont annoncé la levée des sanctions, la valeur de la livre soudanaise par rapport au dollar sur le marché noir est tombée de 19,30 à 15 livres soudanaises. Cela représente une énorme baisse, qui s’explique par l’optimisme suscité par la levée de l'embargo, les gens espérant qu’elle encouragerait l’investissement étranger et le commerce », explique un homme d'affaires. Il a souhaité garder l’anonymat car il gère un bureau de change sur le marché noir à al-Riyadh, un quartier aisé de Khartoum.

La lune de miel avec les États-Unis fut de courte durée : deux semaines plus tard, le président Trump publiait son décret, lequel affecte principalement les Soudanais ordinaires, l'interdiction ne s'étendant pas aux diplomates et aux fonctionnaires.

« Ce qui vient d’arriver est pire que les sanctions. En tant qu'hommes d'affaires, nous espérions commencer à commercer avec les États-Unis, mais maintenant nous ne pouvons même pas voyager librement », constate-t-il.

L'ambassade des États-Unis à Khartoum a déjà informé le public, par le biais de son site web et de sa page Facebook, que tous les rendez-vous pour les demandes de visas avaient été suspendus, à l'exception de ceux concernant les visites officielles.

Le docteur Sami Abdel-Haleem, un Soudano-Américain vivant actuellement au Soudan et enseignant le droit dans un certain nombre d'universités soudanaises, a déclaré qu'il s'attendait à ce que le président Trump fasse quelque chose de ce genre.



Judy Lewis de San Juan Capastrano, Californie, tient une pancarte au terminal Tom Bradley de l'aéroport international de Los Angeles pour manifester contre le décret du président Trump (AFP)

« Après avoir écouté le discours, je savais que ce serait difficile pour les musulmans vivant aux États-Unis, qu’ils pourraient être harcelés et que les réfugiés entrant pourraient également subir des restrictions », commente Abdel-Haleem.

L’épouse d'Abdel-Haleem et ses trois filles, qui sont aussi des citoyennes américaines, vivent aux États-Unis et il leur rend visite tous les deux mois.

« Même en tant que citoyen américain, j'imagine qu’entrer aux États-Unis pour rendre visite à ma famille ne sera pas aussi facile qu’auparavant. À partir de maintenant, je ne serai pas sûr à 100 % qu’en prenant un vol pour les États-Unis, on m’autorisera à entrer. ».

 

Traduit de l’anglais (original) par Monique Gire.