Souffrance et mort dans le bidonville des transsexuels d’Istanbul

Souffrance et mort dans le bidonville des transsexuels d’Istanbul

#LGBT

MEE est allé à la rencontre de ceux qui ont assumé leur transsexualité au risque de perdre leur famille, leur travail et leur maison et qui ont fini par travailler dans la rue

Un jeune homme négocie une transaction avec une travailleuse du sexe transsexuelle (MEE/Will Carter)
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03 septembre 2015
Last update: 
Tuesday 24 May 2016 11:57 UTC
Last Update French: 
24 mai 2016

La petite chambre à l'éclairage tamisé qui a servi de décor à cette interview offrait tout juste assez d'espace pour un lit simple sur lequel étaient assises mon interprète et Tughe, une travailleuse du sexe transsexuelle, tandis que j'étais moi-même assis par terre. Une forte odeur de parfum et de tabac teintée de sueur imprégnait l'atmosphère. Nous étions obligés de parler à voix basse : un homme équipé d'un appareil photo et une femme interprète auraient risqué d'effrayer les clients et de créer des problèmes.

Tughe a commencé à décrire comment elle a atterri dans cette maison close du centre d'Istanbul après avoir été violemment agressée. Elle a été attaquée par deux Turcs alors qu'elle travaillait dans la rue. « Ils m'ont [kidnappée], frappée, violée et abandonnée nue dans un bois. J'ai marché pendant des heures, j'avais les pieds en sang. Lorsque j'ai atteint une grande route, il y avait un autre groupe de cinq jeunes hommes. Ils ont aussi commencé à m'agresser. Une voiture de police est passée, et les policiers ont dit : "prenez ce pédé et faites-en ce que vous voulez". »

Pour les transsexuels en Turquie, ce type d'accident, loin d'être considéré comme un crime tragique passible de poursuites, est pratiquement inévitable.



Les travailleurs du sexe transsexuels attirent les clients en les hélant depuis la fenêtre du bordel central (MEE/Will Carter)

Une réalité meurtrière

La Turquie est l'endroit le plus dangereux d’Europe pour les transsexuels : plus d'un tiers des meurtres de transsexuels recensés sur le continent y sont perpétrés. Selon le projet de surveillance « Transrespect versus Transphobia Worldwide » financé par l'Open Society Foundations, au moins 36 transsexuels ont été assassinés en Turquie entre janvier 2008 et septembre 2014. Le nombre de meurtres impliquant des victimes transsexuelles en Turquie est équivalent au nombre total recensé chez son pendant asiatique le plus dangereux, l'Inde, qui compte pourtant 16 fois plus d'habitants.

Dans un abri destiné aux transsexuels sans-abri, j'ai demandé à Deniz, coordinateur d’une organisation de soutien aux LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels, travestis et transsexuels) à Istanbul, quel était le taux d'homicide chez les transsexuels. Il m'a expliqué qu’on ne voyait que la partie visible de l'iceberg : ici, de nombreux transsexuels sont assassinés par leurs familles dans le cadre de « crimes d'honneur », et bien plus encore sont victimes d'agressions violentes. Dans les deux cas, ces crimes ne sont tout simplement pas signalés.

Dans le système judiciaire turc, les chances d'obtenir justice sont maigres pour les transsexuels. « Les rares fois où ils sont emprisonnés, nos meurtriers sont libérés très rapidement », m'explique Deniz. L'organisation de soutien aux LGBT n'a presque aucune ressource et n'est pas en mesure de surveiller l'ampleur de la violence vis-à-vis de cette communauté.



Deniz, coordinateur de l'organisation de soutien aux LGBTT à Istanbul, est le gérant d'un refuge pour les transsexuels dans le besoin (MEE / Will Carter)

Un ghetto pour les transsexuels

À quelques centaines de mètres de la maison close où nous avons rencontré Tughe se trouve le quartier de Tarlabaşı, reliquat d'un ghetto qui était autrefois le seul refuge de la communauté transsexuelle en Turquie. Il y a 20 ans, Tarlabaşı était un quartier plus accueillant, peuplé en majorité de membres de la haute société grecque et dans lequel la communauté transsexuelle naissante était tolérée.

Au fil du temps, de nombreuses communautés minoritaires sont arrivées puis ont quitté Tarlabaşı : les Grecs, les Roms, les Kurdes. La communauté transsexuelle, mieux accueillie dans ce quartier qu'ailleurs en Turquie, a commencé à se développer. Cependant, lorsqu’Istanbul s'est hissée au rang des principales destinations touristiques mondiales, le prix de l'immobilier a évolué en conséquence. Le quartier central de Tarlabaşı s'est alors embourgeoisé et a été réaménagé, entraînant l'exclusion des communautés les plus pauvres.

Bon nombre de transsexuels ont perçu le plan de transformation urbaine comme une occasion de diviser et d'éliminer leur communauté. La compensation offerte aux propriétaires transsexuels était minime : environ 14 600 dollars pour un appartement, une somme dérisoire qui représente à peine un quart du prix courant pour une propriété similaire ailleurs à Istanbul. Étant donné que les possibilités d'hébergement par la famille sont limitées (de nombreux pères renient leurs enfants transsexuels), bon nombre d'entre eux ont dû se réfugier chez des amis ou partir plus loin encore.

Beaucoup ont choisi de s'installer dans la ville côtière d'Izmir, à l'ouest de la Turquie. Selon les estimations locales, le nombre de transsexuels vivant à Tarlabaşı est passé de plusieurs centaines à sept ou huit individus. Face à l'inéluctable démolition de leur maison, à l'indifférence du gouvernement et à une société conservatrice, l'avenir de la communauté transsexuelle turque est incertain et fragile.



La transformation urbaine du quartier de Tarlabaşı a expulsé la communauté transsexuelle qui y était tolérée et rarement exposée aux crimes de haine dont elle est victime ailleurs (MEE / Will Carter)

Le silence des médias

Les questions sociales telles que les droits des transsexuels et la résistance au réaménagement urbain sont rarement abordées par les médias locaux. L'organisation militante universitaire Reclaim Istanbul a mené des recherches sur ce problème et les relations de pouvoir sous-jacentes dans le cadre d'un projet nommé « Networks of Dispossession ». Publiés en juillet 2014, les résultats de ce projet montrent que certains des projets de transformation urbaine à Istanbul, notamment celui du quartier de Tarlabaşı, ont été dirigés par Gap Construction, une société appartenant à la holding Çalık qui contrôle différents médias dans tout le pays. Cette dernière n'a pas répondu aux demandes d'interview de MEE.

Si l'on ajoute à cela l'attitude conservatrice des médias publics vis-à-vis des droits des LGBTT, il semble peu probable que la question de la communauté désormais fractionnée des transsexuels à Tarlabaşı bénéficie d'une réelle visibilité en Turquie.

Deniz semble davantage frustré par le manque de soutien international pour la protection des personnes transsexuelles en Turquie, et plus généralement pour les LGBTT, que par la censure appliquée par les médias nationaux dans le pays. En tirant sur sa cigarette, il me raconte que l'année dernière une étrangère lui a demandé pourquoi ils n'avaient pas transformé la Gay Pride en un grand festival. Exaspéré, il ajoute : « elle n'avait pas compris que nous nous battons toujours pour avoir le droit de vivre, pas encore pour nos droits civils ». Cette année, la police anti-émeute a dispersé la Gay Pride d'Istanbul à l'aide de canons à eau.

Pauvreté et refuge

La plupart des transsexuels turcs vivent dans la pauvreté. Funda, une personne transsexuelle âgée de 42 ans que nous avons rencontrée dans un bar qui accepte les transsexuels à Tarlabaşı nous a décrit les difficultés que rencontrent les transsexuels pour trouver un emploi en Turquie. « Il n'y a aucune opportunité d'emploi. Que pouvons-nous faire ? Nous prostituer, nous coiffer et nous maquiller. Certains peuvent devenir gérants de leur propre maison. » Cela ressemble à un cercle vicieux. Le manque d'options pour gagner sa vie rend la perspective de perdre son domicile encore plus problématique.

Certains transsexuels sont simplement trop âgés pour se prostituer. L'organisation de soutien aux LGBTT a ouvert un refuge pour ces personnes à Istanbul, mais celui-ci dispose d'un budget restreint et est géré au jour le jour. Il se situe dans une zone plus mal famée du quartier, c'est pourquoi un couvre-feu a été instauré à 22 heures.

L'abri dispose de trois dortoirs exigus pouvant accueillir environ vingt personnes et, même s'il a été conçu pour les transsexuels « à la retraite », il s'avère difficile de refuser les personnes dans le besoin. Certains réfugiés syriens transsexuels dorment ici avec de jeunes transsexuels qui se sont enfuis de chez eux. L'organisation ne souhaite pas mettre à la porte des personnes qui n'ont pas d'autre abri, mais avec un nombre limité de lits et face au nombre croissant de transsexuels sans-abri, elle se trouve confrontée à un dilemme.



Seda, une transsexuelle âgée de 42 ans, est désormais trop âgée pour continuer à se prostituer et vit dans le refuge pour LGBTT (MEE/Will Carter)

Le prix du « coming out »

Dans le refuge, nous avons également rencontré Elif, une transsexuelle âgée de 20 ans. Elle vient juste de commencer sa transformation. Il y a moins d'un an, elle ne savait plus où elle en était et a tenté de se suicider en ingurgitant des médicaments. Mais elle s'est réveillée à l'hôpital. Examinée par un psychologue, on lui a recommandé un traitement par substitution hormonale et une chirurgie de réaffectation sexuelle.

Elle l'a avoué à sa famille, qui l'a reniée. Son père lui a dit de ne jamais revenir et a déposé ses affaires dans un sac à l'entrée de l’immeuble. Après avoir cherché pendant un moment et alors qu'elle n'avait plus personne vers qui se tourner, on l'a envoyée au centre. Elle sait que sa mère, réduite au silence par son père, se soucie toujours d'elle. Un jour, elles ont convenu de se rencontrer en secret après minuit, une fois tout le monde endormi. « Elle ne m'appelait plus "mon fils" ni même "ma fille". Elle m'a juste appelée "mon enfant" et m'a prise dans ses bras. »

Le refuge est une nouvelle famille pour Elif, mais elle a tout de même besoin d'argent pour survivre. Après avoir perdu son emploi dans un centre d'appel immédiatement après son « coming out », elle a commencé à travailler dans la rue en tant que prostituée. La première fois où elle est partie « travailler », elle s’est sentie profondément honteuse. Elle nous confie que son premier client, un jeune homme athlétique âgé de 23 ans, était gentil. Cette nuit-là, elle a gagné 25 dollars qu'elle a utilisés pour acheter des médicaments que sa mère ne pouvait pas payer, ce qui l'a aidée à se sentir mieux. Elle continue à s'adapter.

Elif lace ses hauts talons et nous quitte pour entamer sa 7e ronde de racolage de la nuit. J'espère secrètement qu'elle ne connaîtra pas le même sort que Tughe.



Elif, une transsexuelle âgée de 20 ans, est arrivée au refuge le mois dernier (MEE/Will Carter)

Un monde plein de contradictions

Les travailleurs du sexe transsexuels sont étonnamment populaires à Istanbul. Je passe devant deux jeunes Turcs qui observent un transsexuel leur souriant depuis l'une des fenêtres à barreaux de la maison close : « ... mais ce ne sont pas des femmes », dit l'un d'entre eux. « En fait elles sont bien plus douées », répond l'autre.

D'un côté, la société turque condamne les travailleurs sexuels transsexuels, de l'autre, ils constituent une « soupape sexuelle » convoitée. Comme pour d'autres tabous, il sera difficile de faire accepter cette position à la société, mais avec un peu de chance, l'hypocrisie diminuera dans ce pays qui vient d'entrer en période de libéralisation sexuelle.



Le refuge pour transsexuels peut faire tenir 25 personnes dans 3 dortoirs (MEE/Will Carter)

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.